La vieau Japon et ailleurs
Bulletin de liaison RESEAU - Mars 2013
André Descôteaux, o.p. Prieur provincial

Lors de la visite canonique du Vicariat régional du Japon que j’ai effectué en compagnie du fr. Jean-Louis Larochelle, de la mi-décembre 2012 au début de janvier 2013, j’ai été impressionné par le sens de la mission de nos frères. Le Japon n’est pas un pays de tradition chrétienne. Les coutumes ainsi que les merveilleux temples bouddhistes et shintoïstes manifestent que ce peuple est habité par une profonde quête spirituelle. Saint Paul, s’il avait circulé dans les rues de Kyoto plutôt que dans celles d’Athènes, aurait pu dire : « Citoyens de Kyoto, je constate que vous êtes, en toutes choses, des hommes particulièrement religieux » (Ac 17, 22). Il n’en demeure pas moins qu’il y a très peu de chrétiens au Japon. On estime à 0,5% la proportion de catholiques. Je m’en suis tout particulièrement rendu compte le jour de la fête de Noël qui n’est pas un congé férié. Toutefois, en plus de participer à des belles célébrations liturgiques dans notre paroisse de Sendaï, j’ai observé que plusieurs non-chrétiens célèbrent cette fête par un repas spécial et en particulier en mangeant un gâteau que l’on appelle «christmas cake».
Les chrétiens forment une toute petite minorité. Par contre, l’Église catholique est bien organisée. Tout comme la plupart de nos frères et la très grande majorité des moniales que j’ai rencontrées, beaucoup de chrétiens sont des convertis. Toutefois, il y a aussi des chrétiens descendants de ces générations de croyants qui ont été persécutés pour leur foi quand le Japon s’est fermé à l’influence étrangère, au tournant des XVIe et XVIIe siècles. J’ai été très ému lorsque Mgr Joseph Mitsuaki Takami, archevêque de Nagasaki, décrivait la manière dont certains chrétiens avaient échappé à la persécution. Au monument national des martyrs qu’il faut visiter à Nagasaki, s’ajoutent le mémorial des martyrs dominicains réalisé par le frère Carpentier ainsi que les fondations de la première église dominicaine qui date du XVIe siècle et qui ont été retrouvées par hasard il y a quelques années. L’Église du Japon est une Église porteuse d’un héritage mais surtout une Église nouvelle, récente. Ce n’est que dans les années 1850 que le christianisme a été autorisé.
Après avoir accueilli un grand nombre de conversions après la Deuxième Guerre mondiale, l’Église a subi les effets de la mondialisation. Si j’ai bien compris Mgr Martin Tetsuo Hiraga, évêque de Sendaï, le nombre de baptêmes et de prêtres diminue partout au Japon. Lui-même, dans son diocèse, doit repenser la structure des paroisses, ce qui n’est pas sans rappeler la situation de l’Église au Canada.
Devant un tel constat, aucune nostalgie de la part de nos frères japonais. Lors de l’Assemblée générale qui s’est tenue en début d’année, j’écoutais avec grand intérêt un frère décrire la situation du Japon, les problèmes et défis auxquels son pays est confronté. Le drame de Fukushima, suite au tremblement de terre et au tsunami de 2011, a révélé les failles non seulement géologiques mais économiques, politiques, culturelles et spirituelles de la société japonaise. Il établissait ainsi le cadre à l’intérieur duquel l’action des frères devrait s’insérer. Un chantier nouveau appelle les frères à l’inventivité. Comment, dans ce contexte, poursuivre le dialogue amorcé avec la culture japonaise et lui proposer la Bonne Nouvelle ?
J’ai retrouvé une attitude semblable chez nos frères étudiants d’Ottawa. Lundi, le 25 février 2013, ils ont donné, aux frères du Couvent Saint-Albert-le- Grand, un très beau témoignage sur leurs vies et leurs rêves. À la fin de la soirée, un des jeunes frères a mentionné qu’il n’avait jamais connu l’Église triomphante. Au contraire, il a vécu dans des milieux où la foi et l’Église étaient absentes, voire complètement déconsidérées. Pour lui, l’avenir est donc ouvert. Tout est à créer. Pas de nostalgie, mais le courage du minoritaire qui fonce !
Je suis convaincu que nos frères du Japon et nos jeunes frères nous invitent à un regard neuf. Alors même que nous réfléchissons sur l’avenir de nos bâtiments et plus profondément sur la manière de réaliser notre mission, il est important de convertir notre regard, d’envisager l’avenir comme nos frères du Japon et nos frères étudiants : un chantier avec de nombreuses possibilités.
À la fin de mars nous célébrerons la grande fête de Pâques. Alors que l’espérance n’était plus permise, même impensable, un étranger, venant de je ne sais où, a rejoint deux hommes marchant vers Emmaüs, deux hommes nostalgiques : « Et nous qui espérions qu'il serait le libérateur d'Israël ! » (Ac 24, 12). Après que leurs yeux aient été ouverts à l’Écriture, ils le reconnurent à la fraction du pain au moment même où il se déroba à leur regard. « A l'instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem » (Ac 24, 33). Et voilà que la grande aventure se poursuit depuis lors sur tous les chemins du monde.
Christ est ressuscité ! La pierre qui bloquait le présent éclate ! Le présent a un avenir. Il est à construire. Sans renier ce que nous sommes, ni notre riche et belle tradition, la Résurrection nous convoque à l’audace, à l’audace de la foi sans nostalgie, avec le courage de celui qui sait que l’Étranger d’Emmaüs est toujours à nos côtés si nous nous risquons à prendre la route. Joyeuses Pâques !
Fr. André Descôteaux, o.p. Prieur provincial.





