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Dominicans of Canada

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La Galerie des portraits. Grandes figures du laïcat dominicain

Conférence donnée au Conseil Européen des Fraternités Laïques Dominicaines (Vienne, mars 1998)

 

fr. Jean-Bernard Dousse, o.p.

J'ai intitulé cette conférence "La Galerie des portraits". Certains d'entre vous connaissent peut-être Hernani, une pièce célèbre de Victor Hugo et auront reconnu l'emprunt. Cette scène m'est spontanément venue à l'esprit lorsque j'ai lu pour la première fois une conférence que présenta à Montréal, lors du Congres mondial des Fraternités en 1985, le fr. Domenico Abbrescia.

Voici en deux mots cette scène, restée gravée dans ma mémoire depuis mes années de collège. Pour répondre au roi qui demande que lui soit livré Hernani - que le duc Ruy Gomez tient caché - celui-ci parcourt dans son château la Galerie des portraits. S'arrêtant devant chaque tableau, il évoque les hauts faits de ses ancêtres, pour conclure, lorsqu'il arrive au dernier : "Ce portrait, c'est le mien. - Roi don Carlos, merci! Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici : " Ce dernier, digne fils d'une race si haute, fut un traître et vendit la tête de son hôte! ""

La situation n'est certes pas la même pour nous. Mais ce que j'aime à retenir, c'est la fierté de don Ruy Gomez. Il est fier de ses ancêtres et puise dans leur exemple la force d'être fidèle à une tradition de grandeur et de noblesse. Pour introduire les travaux de cette 4e rencontre des représentants des Fraternités laïques dominicaines d'Europe, ne serait-il pas vivifiant pour chacune et chacun d'entre nous d'accomplir une démarche semblable, de parcourir nous aussi la galerie des portraits des membres illustres de la noble famille du Laïcat dominicain, pour y puiser à notre tour, en découvrant nos aînés, la fierté d'une tradition de sept siècles, qu'il nous appartient aujourd'hui de prolonger et de transmettre. Je n'ai point de tableaux à accrocher aux murs. Mais je voudrais brosser devant vous des portraits, pour éveiller en vous une semblable fierté et la volonté de ne pas déchoir d'une telle lignée de héros et de saints.

Est-il besoin de préciser que je m'inspire très largement de l'oeuvre du Père Abbrescia, malheureusement décédé en 1971.

Catherine de Sienne

Voici d'abord la plus grande de nos aînées : surpassant toutes les autres figures, Catherine, qui naît le jour de l'Annonciation 1347, 23e fille de Jacopo Benincasa, teinturier à Sienne, et de Lapa Piagenti. Âgée de 6 ans, elle reçoit sa première vision surnaturelle, et à 7 ans, elle fait voeu de virginité. Ayant résisté victorieusement aux projets matrimoniaux de ses parents, à 16 ans, elle entre parmi les mantellate - c'est ainsi qu'on désigne alors à Sienne les laïques dominicaines - revêtant leur vêtement blanc et noir. Elle partage son temps entre l'église et l'hôpital-léproserie, ou elle assiste les malades. Elle a tout juste 20 ans lorsque, au soir du jeudi gras 1367, lui est accordé le mariage mystique avec Jésus.

À Sienne, Catherine ne passe pas inaperçue : aux uns, son comportement paraît absurde; pour d'autres, il est scandaleux; d'autres encore traitent Catherine d'exaltée. Cela n'empêche pas que se forme autour d'elle un cénacle de gens d'Eglise, prêtres et religieux, d'artistes et d'hommes cultivés, d'artisans et de travailleurs, de jeunes et de moins jeunes, de simples femmes du peuple et de dames de l'aristocratie siennoise. Cette belle compagnie, comme on la désigne, se réunit autour de Catherine pour prier, réfléchir, méditer, dialoguer. Catherine ne manque certes pas de charme féminin, mais elle est plus riche encore de sainteté; sa beauté spirituelle surpasse sa beauté naturelle.

Lorsque le pape Urbain V quitte Rome pour retourner à Avignon (1367), Catherine se sent illuminée intérieurement par l'Esprit-Saint et elle commence à se former une conscience politique au sens dominicain du " va et prêche ". Elle est sure d'avoir reçu du Christ une mission prophétique et d'être envoyée par lui. Alors qu'elle se prodigue sans relâche à soigner les pestiférés de Sienne (1374), elle reçoit de Grégoire XI l'indulgence : c'est ainsi que débutent les contacts de Catherine avec le pape. À l'invitation de ce dernier, elle lance l'apostolat du saint passage, croisade contre les musulmans. C'est dans cette période que, rentrant à Sienne, elle assiste sur l'échafaud le jeune Niccolo di Tuldo.

Quand Grégoire XI riposte à la révolte des Florentins en jetant l'interdit sur la ville, ceux-ci, craignant les conséquences d'un tel acte, se hâtent de mandater Catherine comme ambassadrice auprès du pape. C'est ainsi qu'en juin 1376, elle se trouve à Avignon, accompagnée de son confesseur, le bienheureux Raymond de Capoue. Le pape consent à sa requête d'indulgence. Mais la reprise des hostilités par les Florentins fait échouer la mission.

Cependant Catherine a une autre mission, secrète, que lui a confiée le Christ lui-même: faire retourner le pape à son siège de Rome. Elle s'offre alors en victime pour le succès de cette mission: "Si c'est ta volonté, fais hâcher les os et la moelle pour ton Vicaire sur la terre," prie-t-elle à Avignon. Grégoire XI quittera Avignon le 19 septembre 1376, et en janvier 1377 il est de retour à Rome. Mais il ne tardera pas à y mourir. Son successeur Urbain VI est mal accepté et la révolte gronde. Les cardinaux français et leurs amis déclarent nulle son élection et élisent un autre pape, plus exactement un anti-pape, Clément VII. Comme son prédécesseur, Urbain VI recourt alors à Catherine : il l'invite à Rome et la convaint d'adresser la parole au Consistoire. Les paroles brûlantes de la jeune siennoise secouent le Sacré Collège. Catherine, ainsi impliquée dans la défense d'Urbain VI, renouvelle l'offrande d'elle-même en victime: "Accorde-moi la grâce de distiller mon sang et cueille la moelle de mes os dans ce jardin de la sainte Eglise." (22.02.1379)

Catherine est épuisée, consumée davantage par l'amour crucifié pour son Eglise et pour l'Italie que par les fatigues physiques: "J'ai consumé et donné ma vie dans l'Eglise et pour l'Eglise sainte, ce qui est pour moi une grâce très singulière." Au soir du 29 avril 1380, à l'heure de la passion du Christ son Epoux - qui l'a voulue participante des sacrés stigmates - elle meurt, âgée de 33 ans, dans sa maisonnette de la via del Papa, à Rome, non loin de l'église de la Minerve, ou son corps repose encore aujourd'hui.

Témoins de cette âme de feu, nous avons ses Lettres (au moins 382), rassemblées avec amour par ses disciples, le Dialogue de la divine doctrine, dicté pendant ses extases, et ses Prières, transcrites aussi par des disciples durant ses extases.

Canonisée par le pape Pie II en 1461, sainte Catherine sera déclarée co-patronne de Rome en 1866, patronne de l'Action catholique féminine en 1909, Docteur de l'Eglise en 1970.

L'Ordre des laïcs au 13e siècle

Il faut maintenant que nous revenions un peu en arrière. En 1363, elle a seize ans, Catherine - cette géante parmi nos grandes soeurs - entre dans un mouvement qui existe déjà : les mantellate de saint Dominique. Elle n'est donc pas la première; elle entre dans une tradition qui l'a précédée, mais qu'elle va profondément transformer.

Le mouvement laïc dans l'Eglise prend naissance au 12e et au début du 13e siècle. Il traduit une soif de revenir à l'évangile et à sa simplicité. Le mouvement est bouillonnant, tumultueux, multiforme. Nombreux sont les prédicants laïcs sans mandat et à la doctrine pas toujours très orthodoxe. L'apparition des Ordres mendiants vient répondre à une attente. Les laïcs trouvent dans ces nouvelles formes de spiritualité la réponse à leurs aspirations. Suivant leurs tendances spirituelles personnelles, certains se retrouvent mieux autour des fils de s. François, d'autres, autour des Frères prêcheurs. Pour se distinguer, ils revetent les couleurs de ces nouveaux Ordres : le gris des frères mineurs ou le noir des prêcheurs. Mais tout ce monde n'a encore aucune Règle juridique. Le 7e Maître de l'Ordre de saint Dominique, l'espagnol Munio de Zamora, sera le premier à donner un statut propre à ces laïcs, en promulguant pour eux, en 1285, la Règle des Frères et Soeurs de la pénitence de saint Dominique.

Parmi les premiers pénitents noirs, avant même l'existence de la Règle, on relève déjà les noms de deux bienheureux: Albert de Villa d'Ogna (+1279) et Zdislava (+1252). Le premier est un paysan, pauvre catholique, qui passe de maison en maison, recueillant des aumônes pour les pauvres et les malades; il construit pour eux un hospice, qu'on appellera plus tard l'Hôpital St-Albert. - Dans un cadre social différent, c'est en Bohème que vit la bienheureuse Zdislava, toute engagée dans les oeuvres de miséricorde.

Dans cette fin du 13e siècle, notons encore en Italie les noms de Genevieve et de Nera Tolomei, contemplatives animées d'un profond esprit de pénitence, et celui de la bienheureuse Benvenuta Bojani, du Frioul.

Des le début du 14e, apparaît un phénomène nouveau : certaines soeurs de la pénitence se réunissent en colleges pour mener la vie commune. Elles n'ont cependant pas d'autre Règle que celle de Munio. Il n'y a donc pas de différence canonique entre elles et les soeurs qui vivent isolées dans le monde. La nouveauté qu'apportera Catherine, c'est qu'elle refusera et le mariage, et la vie cloîtrée, pour vivre dans le monde une vie de service et de témoignage spirituel selon l'esprit et le charisme de Dominique. Abbrescia dit d'elle : "Catherine est pleinement femme, pleinement laïque, pleinement dominicaine, pleinement contemplative, pleinement apostolique : elle incarne l'être dominicain comme aucune autre femme."

Proches de Catherine dans le temps, nommons ici la bse Jeanne d'Orvieto (1264-1306), dentelliere, la bse Marguerite de Citta di Castello (1287-1320), aveugle, grande contemplative, la bse Villana delle Botti (1332-1360), pénitente, la bse Sibillina Biscossi (1287- 1367), recluse, et Béatrice, la fille du peintre Giotto.

C'est à la fin du 15e siècle que se situe un changement de terminologie : les Chapitres généraux de 1481 et 1484 commencent à parler du TIERS-ORDRE de la pénitence de s. Dominique et de tertiaires.

Dans une Europe déchirée (14e - 16e siècles.)

Le grand schisme d'Occident (1378-1417) rend urgente la réforme de l'Eglise. Au mouvement pré-réformiste, qui part de la base et qui précédera d'au moins un demi siècle la réforme officielle, participent plusieurs tertiaires dominicaines - notez le féminin! - dont certaines, suivant l'exemple de Catherine, s'impliquent aussi dans la vie politique. Relevons ici les noms de trois bienheureuses italiennes : Colombe de Rieti (+1501), ouvrière de la paix à Pérouse, Madeleine Panatierri (+1503), mystique qui exerce une influence certaine sur les Pères et les novices du Piémont, et Osanna Andreasi (+1505), qui renouvelle les prodiges de ste Catherine dans la sphere politique des Gonzague à Mantoue. À ces noms, il faut ajouter celui de Maria Porta (+1520), qui est la mère de saint Gaétan de Thiene, protagoniste de la réforme pré-tridentine en Italie.

Le 16e siècle va être marqué d'abord par la Réforme de Luther (1517) et la grande déchirure de l'Eglise, puis par la réforme catholique et le concile de Trente (1545-1563).

Un laïc dominicain anglais a reçu la reconnaissance de la béatification : Adrien Fortescue (+1539), ami de Thomas Moore et cousin d'Anne Boleyn, la deuxieme femme d'Henri VIII.

On retrouve, en Italie, plusieurs bienheureuses qui, par le témoignage de leur vie, ont préparé spirituellement la réforme catholique : Stéphanie Quinzani (+1530), Lucie de Narni (+1544), Lucrece Cadamosti (+1545), Catherine Mattei (+1547), Catherine Carreri (+1557) et d'autres encore.

Un changement important a lieu durant cette période : Les Tertiaires régulières, dont la Règle du Tiers-Ordre régulier des Soeurs de S. Dominique avait été approuvée par le Maître de l'Ordre Albert de Cassaus et le pape Paul III le 13 août 1542, vont devenir, par décision de s. Pie V, des Tertiaires régulières cloîtrées. Parmi ces dernières, mentionnons au passage ste Catherine de Ricci (+1590).

Relevons ici les noms de quelques tertiaires remarquables de ce 16e siècle : l'espagnole Louise de Borgia y Aragon (+1560), la sainte duchesse, comme on l'appelle, soeur de s. François Borgia; la bse Osanna de Cattaro, une yougoslave (+1565), précurseur de l'oecuménisme moderne; la bse Marie Bartholomée Bagnesi (+1577), italienne, apôtre de Florence.

Les 17e et 18e siècles

Dans cette période post-tridentine, le premier à opérer un vrai renouveau du Tiers-Ordre en France est le fr. Sébastien Michaelis (+1618).Il rédige un Directoire (faussement appelé Règle du Tiers-Ordre du P. Michaelis, car c'est toujours la Règle de Munio qui est en vigueur) qui ne concerne plus seulement les tertiaires pris individuellement, mais les communautés de tertiaires. Il introduit ainsi une nouvelle typologie. Son auteur, sensible aux signes des temps, tient compte des débuts de l'émancipation de la femme.

Un disciple de Michaelis, Jacques de la Palu, publie avec grand succès une traduction de la Vie de Ste Catherine de Sienne du bx Raymond de Capoue. Catherine devient par la le symbole du renouveau. Les communautés réanimées et réformées ne s'appellent plus Fraternités, mais Congrégations de ste Catherine. Très rapidement la France en est constellée.

À Toulouse, les tertiaires sont les premières à organiser d'une manière professionnelle l'assistance sanitaire aux malades. Lorsque s. Vincent de Paul fonde à Paris les Dames de charité, il est vraisemblable qu'il s'inspire de leur exemple.

Les tertiaires font preuve d'une grande activité et se font promotrices de nombreuses initiatives sociales. À Paris, Mme Marie Lumagne (+1657) fonde l'Institut de la Providence pour les jeunes; Mme Marie-Madeleine Combé (+1692), calviniste convertie, crée la Maison du Bon Pasteur. À Limoges, Léonarde Mercier (+1651) fonde l'hôpital St-Alexis, tandis qu'à Albi l'archeveque charge Mme Anne de la Roque (+1673) de la direction de l'hôpital.

De même Mme de Borret, Mme de Gargas, Catherine de Tossiam, Marie de Blondeau (+1635), Marie Paret (+1674), Guillemette Massoulié (+1706) fondent des maisons pour les femmes repenties, pour les orphelins, pour les jeunes. Suivant l'exemple de ste Catherine, véritables pionnières des oeuvres sociales modernes, elles organisent les visites et l'assistance aux prisonniers,

Concluons cette revue française par l'évocation d'un grand tertiaire de l'époque : Jean-Jacques Olier (+1657), le fondateur du séminaire de St-Sulpice.

Mais en Espagne aussi le Tiers-Ordre refleurit. Signalons deux mystiques : Ursula Aguir (1554-1608), fille spirituelle de s. Louis Bertrand, stigmatisée, et Speranza Dolz (1567-1638), une contemplative.

Au-dela des océans

Avec l'Espagne, il faut désormais franchir l'Océan. Car c'est en Amérique que s'est levée une autre étoile du laïcat dominicain, ste Rose de Lima (1586-1617), digne émule de son aînée Catherine de Sienne. La vie et la mort de cette jeune fille dans la trentaine secouent profondément le monde de culture hispanophone, jusqu'aux Philippines. Comme Catherine, Rose devient un point de référence; de nombreux tertiaires, hommes et femmes, lui sont attachés, parmi lesquels il faut noter Jean de Castille (+1635), médecin et professeur à l'université, qui est chargé par l'autorité ecclésiastique d'examiner Rose; sous l'influence de la jeune dominicaine, il entre dans le Tiers-Ordre et demande, avant de mourir, à être enterré à côté de Rose.

Dans le sillage de ste Rose, nous rencontrons encore la mystique péruvienne Félicienne de Jésus (+1664) et une convertie, Jeanne Marguerite de Jésus, qui meurt à l'âge de 22 ans. En Colombie, nommons celle qui sera à l'origine du sanctuaire de la Vierge de Chiquinquira, la Patronne du pays, Maria Ramos (+1612).

Franchissons encore les océans, mais cette fois vers l'Asie. Car l'année même de la mort de ste Rose, une terrible persécution éclate au Japon, ou des missionnaires dominicains espagnols travaillent depuis quelques années. La persécution se prolongera durant plusieurs années et la colline de Nagasaki deviendra un bûcher hallucinant (1617-1637) qui n'épargnera même pas les enfants. Les martyrs s'y comptent par milliers. En 1867, Pie IX en a béatifié 205, et Jean-Paul II en a placé d'autres encore sur les autels. Parmi tous ces martyrs, on compte un certain nombre de tertiaires.

Revenons en Europe. En ce 17e siècle, le Tiers-Ordre connaît un fort développement en Italie. À la différence de la France, l'accent y est mis davantage sur l'aspect mystique que sur l'apostolat organisé. Nous y trouvons des stigmatisées : Angele de la Paix (1610-1662), Lucie Gonzalez (1617-1648), Françoise-Marie Furia (1571-1645). Thérese Bernucci (1623-1656) reçoit comme ste Catherine le mariage mystique. D'autres tertiaires, telles Julie Cicarelli (1522-1621) ou Catherine Paluzzi (1571-1645) fondent de nouvelles communautés de soeurs cloîtrées dominicaines.

En Irlande, on rencontre des tertiaires parmi les martyrs de ce milieu du 17e : Marguerite de Cashel (+1647), Honorée de Burgo (+1653), Honorée de Magan (+1653).

Passons le cap du 18e siècle : la source ne tarit pas. En Espagne, Josefa Berride (1658-1717) est remarquable par ses extases, tandis que Maria Casilda (+1750) est stigmatisée, et que Catherine de S. Joseph (1696-1776) se fait l'apôtre de Séville. Dans la zone d'influence espagnole, aux Philippines, Jean de Escano y Cordoba (1710), général de la flotte marchande, est un grand animateur du Tiers-Ordre à Manille.

En Italie, Rosa Fialetta Fialetti (1663-1717), exceptionnelle par ses extases, ses visions, son mariage mystique, exerce une influence spirituelle certaine sur la Venise frivole de ce 18e siècle.

Mais c'est en France que le Tiers-Ordre est alors le plus florissant, conservant la nature active et apostolique qu'il avait au siècle précédent. Au premier plan, il y a s. Louis Marie Grignion de Montfort (+1716), le grand apôtre du Rosaire, qui tente de maintenir la foi par la dévotion mariale dominicaine. Mais ce sont encore Catherine Thérèse Phélis, la sainte de Valfleury, comme on la nomme, victime de réparation et d'expiation (+1705), Benoîte Rencurel (1647-1718), la voyante du Laus, fidèle gardienne de la Bonne Rencontre, le sanctuaire le plus vénéré d'Europe après celui de Lorette pendant tout le 18e siècle. Emergeant au-dessus des autres, la bse Marie Poussepin (1653-1744), d'abord tertiaire, puis consacrée, qui, avec un groupe d'autres tertiaires, va créer la première Congrégation dominicaine féminine de vie apostolique, les Dominicaines de la Présentation, se plaçant sur la même ligne que les grands apôtres de la charité des 17e et 18e siècles.

Parmi les tertiaires isolées, signalons deux grandes figures de ce temps : une Polonaise, Marie-Clémentine Sobieska (1703-1735), épouse du malheureux Jacques III Stuart et reine d'Angleterre; à sa mort, selon sa volonté expresse, elle sera vêtue de l'habit dominicain et ensevelie à St-Pierre de Rome. Et en Italie, Rosa Govone (1716-1776) attire l'attention même de pays étrangers par ses initiatives sociales dans le Piémont.

La Révolution française éclate : l'Ordre disparaît complètement en France, mais pas les Fraternités, dont certaines survivent dans la clandestinité. Abondante moisson de victimes parmi les tertiaires. "Je suis couturière, tertiaire, petite soeur du Tiers-Ordre dominicain": c'est ainsi que Barbara Jago, de la Fraternité de Morlaix, se présente au tribunal populaire. Perrine-Eugénie Demaret (+1794), ouvrière, est guillotinée à Brest. La bse Catherine Jarrige (1754-1836) joue sa vie pour sauver les prêtres persécutés. Parmi les victimes non-sanglantes de la Révolution, voici Marie Clotilde Adélaide Savenia Bourbon de Savoie (1759-1802), soeur de Louis XVI, le dernier roi de France, et épouse de Charles Emmanuel IV de Savoie (1751-1819) : tous deux sont tertiaires, comme aussi Ferdinand Ier de Bourbon (1751- 1819), duc de Parme, presque certainement empoisonné par des sicaires français.

Nous entrons dans le 19e siècle. Avec la chute de Napoléon (1815), c'est partout le retour à la liberté, marqué par un éveil de la conscience nationale. En Amérique latine, Pères et tertiaires patriotes s'engagent dans la lutte pour l'indépendance. Citons, en Argentine, Manuel Belgrano (1770-1820), héros de l'indépendance et créateur du drapeau national, don Cornelio de Saavedra (1760-1829), brigadier général, don Martin Miguel de Güemes y Montera (1785-1821), stratège général célèbre, et les parents du libérateur José de San Martin, grand ami des Dominicains.

Au Pérou : José Bernardo Alcedo (+1873), musicien, auteur de l'hymne national péruvien "Somos libres", Maria Andrea Parado de Bellido (+1822); à Portorico, le peintre José Campeche, mulâtre descendant d'esclaves noirs, considéré comme le plus grand représentant de la peinture portraitiste de la culture hispano-américaine du 18e.

Revenons en France, ou Lacordaire restaure l'Ordre, mais aussi les Fraternités. De grands noms illustrent cette reprise : Claude Lavergne (1814-1887), peintre et critique d'art réputé, prieur de la Fraternité de Notre-Dame des Victoires à Paris, Pierre Jousset (1818-1910), médecin et publiciste, également prieur de cette même Fraternité, Louis-Charles Gay (1815-1892), futur évêque et apologiste de renom, Félix Villé (+1909), peintre lui aussi, et Gaston Doussot (1830-1904), qui entrera dans le premier Ordre et sera le courageux aumônier des zouaves pontificaux.

Mélanie Calvat(1831-1903), une des deux enfants à qui la Vierge apparaît à La Salette en 1846, deviendra tertiaire en Italie. - En 1858, la Vierge Marie apparaît encore à Lourdes. Deux tertiaires, l'abbé Victor Chocarne (1824-1881) et Mme Marguerite de Blic (1833-1921) seront les initiateurs du premier Pèlerinage national de France en 1872. Apres eux, Lourdes prendra une signification particulière pour le Tiers-Ordre.

C'est encore à des Tertiaires qu'on doit l'idée et la réalisation du Voeu national, qui se concrétisera dans la construction du Sacré-Coeur de Montmartre, à Paris. Nommons ici Alexandre Gentil, qui fut, semble-t-il, le premier à en lancer l'idée, Georges Rohault de Fleury, qui en sera l'actif secrétaire, Emile Keller, qui, en tant que député, assumera la mission délicate de présenter le projet à l'Assemblée nationale et qui le fera avec une telle chaleur qu'il obtiendra aussitôt une approbation unanime, et le cardinal Léon-Adolphe Amette (1850- 1920), archevêque de Paris et fervent tertiaire, qui consacrera la Basilique.

Comme suisse, je me dois de mentionner à cette époque le cardinal Gaspard Mermillod (1824-1892), premier évêque de Geneve et Lausanne après la Réforme du 16e siècle, qui sera banni de Genève.

Lors du Risorgimento italien, des tertiaires encore sont à l'origine du Comité de Paris pour l'enrôlement des zouaves pontificaux. Une tertiaire française, Mlle Amélie Lautard, s'offre en victime pour le pape Pie IX. Sa mort à Rome deux jours plus tard, en 1866, émeut toute la France.

En Italie, après le trouble des consciences que provoque la suppression des Etats pontificaux, l'Oeuvre des Congres (1874-1910) veut rassembler les forces catholiques pour la défense de la foi et de l'Eglise. Les laïcs dominicains y sont très présents, surtout parmi les dirigeants : Giovanni Acquaderni (1839-1922), qui sera aussi fondateur de l'Action catholique, en est le premier président; il entre dans le Tiers-Ordre à Bologne à la fin de sa vie. C'est à Giovanni Paganuzzi (1841-1923) que l'on doit la période la plus florissante de l'Oeuvre. Giovanni Grosoli Pironi (1859-1937) en sera le dernier président.

C'est parmi les tertiaires dominicains que Frédéric Ozanam trouve ses plus solides collaborateurs dans la fondation des Conférences de St- Vincent de Paul.

Le 19e siècle s'achève sur un drame qui émeut toute l'Europe : l'incendie, à Paris, le 4 mai 1897, du Bazar de la Charité, dans lequel meurt, en voulant sauver des visiteurs au stand de l'Oeuvre des novices dominicains, Sophie Charlotte Auguste, duchesse d'Alençon, fervente tertiaire, dont les Notes intimes, découvertes après sa mort, révèlent une âme profondément dominicaine.

Le 20e siècle

Au début du 20e siècle, avant la première guerre mondiale, le bx Hyacinthe Cormier, Maître de l'Ordre, accueille dans le Tiers-Ordre des personnalités tant laïques qu'ecclésiastiques. Retenons ici les noms de deux d'entre elles: Agnès Mc Laren (1837-1913), la première femme d'Europe qui fut docteur en médecine, convertie de l'anglicanisme, et le maître Licinio Refice (1885-1954), musicien de renommée internationale.

D'autres noms importants, dans cette même période, en Italie : Ermelinda Carravieri (1883-1908), qui entrera ensuite au monastere de Ste-Agnès à Bologne, dont le Journal rappelle beaucoup l'Histoire d'une âme de Thérese de Lisieux; Giacomo Alberione (1884-1971), le fondateur de la Famille Pauline; Maria-Cristina Giustiniani-Bandini (1866-1959), fondatrice de l'Union des femmes catholiques; Giacomo della Chiesa, archevêque de Bologne, qui deviendra le pape Benoît XV.

Parmi les tertiaires qui tombent au champ d'honneur, sont dignes de mention : l'écrivain français Ernest Psichari (1883-1914), neveu de Renan, converti, et Guido Negri (1888-1916), connu en Italie comme le saint capitaine.

Mais il faut tourner maintenant nos regards vers la Russie, ou deux tertiaires moscovites vivent une incroyable aventure : le couple Anna Ivanovna Abrikosova et Vladimir Abrikosov2. Orthodoxes par la naissance, ils se convertissent au catholicisme après avoir lu le Dialogue de ste Catherine de Sienne. Mais ils continuent d'appartenir au rite oriental. Ils entrent dans le Tiers-Ordre, et se séparent pour se consacrer totalement au Seigneur. Vladimir est ordonné prêtre séculier en 1917, pour le groupe russo-catholique de Moscou. Il sera expulsé en 1922 et mourra en France.

Anna Ivanovna, avec un groupe d'autres converties de l'orthodoxie, fonde en 1912, au sein de l'Eglise uniate, une communauté de Tertiaires régulières dominicaines. Dans un élan mystique, les dix-sept soeurs s'offrent en victimes d'expiation pour la Russie. Elles seront tôt découvertes, arrêtées et dispersées - la plupart en Sibérie - mais poursuivent leur apostolat même au camp de concentration ou de travail. La première arrestation d'Anna Ivanovna avec dix autres soeurs a lieu du 12 au 16 octobre 1923, et la sentence, ordonnant la dispersion du groupe, sera prononcée le 19 mai 1924. Mais il y aura d'autres procès concernant le groupe et ses proches, en 1931 et en 1934. Toutes les victimes de ces condamnations seront fusillées sans autre jugement en novembre 1937. Ivanovna, elle, meurt de maladie à Moscou le 23 juillet 1936. Un autre procès, en 1935, concerne aussi trois dominicaines. Enfin le dernier concerne cinq soeurs qui, après leur libération, s'étaient regroupées à Maloiaroslavets : arrêtées le 30 novembre 1948, elles seront condamnées à dix ans de camp le 17 août 1949. Le principal chef d'accusation, qui revient toujours, est le suivant : "Conformément à la Règle de l'ordre dominicain, l'organisation menait un travail contre-révolutionnaire." Ou encore : "Les soeurs dominicaines, qui réussirent parfois à se retrouver dans un même camp, y formèrent des groupes pour diffuser les idées catholiques, considérées comme contre-révolutionnaires par les gardiens." À côté des noms des soeurs (d'après la documentation recueillie par le P. Antoine Wenger, nous avons trouvé les noms de 24 soeurs) figurent aussi l'une ou l'autre tertiaires laïques, et de nombreux fidèles proches des soeurs et des prêtres qu'elles fréquentaient, sans qu'on puisse déterminer une appartenance institutionnelle au Tiers-Ordre dominicain. Notons qu'en 1923 toutes ces soeurs ont entre 22 et 49 ans.

Revenons à l'Ouest. En Italie, dans l'immédiat après-guerre, nous trouvons des tertiaires qui joueront un rôle important dans le monde politique : don Luigi Sturzo (1871-1959), qui fondera le Parti populaire italien, précurseur de l'actuelle Démocratie chrétienne. Parmi les adhérents, il est entouré de plusieurs autres tertiaires : Giovanni Battista Paganuzzi (1841-1923), Giovanni Grosoli Pironi (1859-1937), futur sénateur; Antonino Anile (1869-1943), plus tard Ministre de l'Instruction publique; Igino Giordani (1894-1980), journaliste, écrivain, apologiste, puis parlementaire, Remo Vigorelli (1893-1977), etc.

Benoît XV, que nous avons déjà mentionné, et dont le pontificat s'étend de 1916 à 1922, contribue au développement du Tiers-Ordre dominicain auquel il appartient. Ecoutez plutôt l'appel qu'il lance le 6 septembre 1919 :

Au milieu des graves dangers qui, de toutes parts, menacent la foi et la morale du peuple chrétien, il est de Notre devoir de mettre en garde les fidèles, en leur indiquant les moyens de sanctification qui Nous apparaissent comme les plus utiles et opportuns pour leur défense et leur progrès.

Parmi ces moyens, nous considérons comme l'un des plus importants, des plus efficaces et des plus surs le TIERS-ORDRE DOMINICAIN, que le glorieux patriarche Dominique de Guzman, connaisseur des embûches du monde autant que des remèdes salutaires qui découlent de la doctrine divine de l'Evangile, eut l'inspiration d'instituer, pour que, dans cette filiation, toute classe de personnes trouvent le moyen de satisfaire le désir d'une vie plus parfaite.

Aussi exhortons-Nous les fidèles du monde entier à ne pas négliger l'écho qui résonne encore harmonieusement de la voix multiséculaire et toujours providentielle du sage Fondateur; en raison de Notre office de défenseur du salut des âmes, Nous les invitons à se rassembler sous la sainte bannière du Tiers- Ordre de s. Dominique, orné de tant de fleurs de vertu, mais illustré de manière particulière par les deux pierres précieuses de sainteté que sont Catherine de Sienne et Rose de Lima.

À tous les membres de ce Tiers-Ordre, présents et futurs, Nous accordons de tout coeur la Bénédiction apostolique, gage de Notre paternelle bienveillance, gage des faveurs célestes et promesse de salut.

Le successeur de Benoît XV sera Pie XI, le pape de l'Action catholique. Son pontificat apporte au Tiers-Ordre comme un souffle de jeunesse. La collaboration entre Tiers-Ordre et Action catholique devient comme un leit-motiv de tous les rassemblements et congres. Sur le plan législatif, un événement important a lieu en 1923. Pour adapter la Règle de Munio au nouveau code de Droit canonique publié en 1917, le Maître de l'Ordre Ludwig Theissling promulgue une nouvelle Règle : la Règle du Tiers-Ordre séculier de s. Dominique. Remarquez en passant que l'ancienne terminologie Tiers-Ordre de la Pénitence disparaît. La Règle de Munio aura atteint le bel âge de 640 ans!

Mais revenons aux personnes, et encore en Italie : cette nouvelle période n'est pas moins riche en personnalités de premier plan, dont plusieurs sont très liées à l'Action catholique:

- Pier Giorgio Frassati (1901-1925), de Turin, dont la biographie exerce une grande influence sur la jeunesse catholique, qui reconnaît en lui comme un symbole de sa génération. Il à été béatifié le 30 mai 1990. À cette occasion, le Maître de l'Ordre Damian Byrne écrivait aux Fraternités: "Durant sa brève vie de dominicain - seulement trois ans - le bx Frassati fut le modèle d'un membre moderne du laïcat dominicain... Son ministère et sa spiritualité étaient centrés sur l'Eucharistie et sur l'aide aux pauvres... Sa prière était un appel à l'action. Il n'avait pas peur du monde ou il devait vivre. Il était mis au défi par les mouvements politiques et culturels du 20e siècle. Il est de notre siècle et sait ou se trouvent les besoins de réforme aujourd'hui. Il peut être un modèle pour notre vraie vocation de dominicains." Et le Maître de conclure: "En ce jour de sa béatification, je désire mettre les laïcs dominicains sous la protection spéciale du bx Pier Giorgio Frassati."

À côté de lui, nommons encore :

- Igino Righetti (1904-1939), qui fonde avec Jean-Baptiste Montini, le futur Paul VI, le Mouvement des Laureati catholiques,

- Pietro Lizier (1896-1973) président de la FUCI et des Laureati,

- Aldo Moro(1916-1978), homme politique connu de tous surtout par sa fin tragique, député de Bari pendant trente ans, plusieurs fois ministre et président du Conseil.

Savez-vous que trois Prix Nobel sont des tertiaires ? La première, la norvégienne Sigrid Undset, Prix Nobel de littérature en 1928, dont le dernier ouvrage sera consacré à Catherine de Sienne. La Municipalité d'Oslo l'honore aussi de son propre Prix, qu'elle va déposer le lendemain matin au pied de la Vierge dans l'église dominicaine d'Oslo. Les deux autres titulaires sont argentins : Carlos Saavedra Lamas, Prix Nobel de la paix en 1936, et Bernard Albert Houssay, Prix Nobel de médecine en 1947.

Puisque nous sommes en Amérique, restons-y encore pour découvrir :

- au Canada, Dina Bélanger (1897-1929), qui deviendra religieuse - soeur Marie de Ste-Cécile de Rome - connue pour ses mémoires mystiques découverts après sa mort.

- aux Etats-Unis, Rose Lathrop Hawthorne (1851-1926), qui émeut tout New-York par le don d'elle-même aux cancéreux, et plus encore par sa consécration au Seigneur, faite avec quelques autres tertiaires.

- en Colombie, Antonio José Uribe, Ministre des Affaires étrangères.

Revenons encore une fois en Europe. En 1936, la guerre civile éclate en Espagne. Plusieurs tertiaires n'hésitent pas à verser leur sang par fidélité au Christ et à l'Eglise. Pour trois d'entre eux, un procès de béatification est en cours : Antero Mateo Garcia (1875-1936) et Miguel Peiro Victori (1887-1936), de Barcelone, et Fructuoso Perez Marquez (1884-1936), d'Alméria en Andalousie. À partir des documents du procès, je me permets de présenter ces trois martyrs avec plus de détails:

- Antero Mateo Garcia était marié, père de huit enfants, dont deux religieux. Modeste employé ferroviaire, il était un authentique représentant du monde ouvrier. Jeune, il aurait souhaité étudier et devenir prêtre; mais la situation économique de ses parents (il était l'aîné de neuf enfants) ne le lui avait pas permis. Arrivé à Barcelone pour travailler, il était entré en relation avec les Dominicains, dont il fréquentait l'église. Avec sa femme, il était devenu membre de la Fraternité du Tiers-Ordre. C'était un grand dévot de l'Eucharistie et du Rosaire, qu'il priait fidèlement en famille. Lorsque la persécution religieuse éclate à Barcelone, il est menacé à son lieu de travail. Le 8 août 1936, il y est arrêté et emmené dans la campagne pour être torturé et fusillé. Le seul motif de cette mort fut sa foi. Il avait dit à sa fille carmélite : "J'ai offert ma vie pour que triomphe le règne de Dieu en Espagne; je ne crois pas qu'Il l'ait acceptée, car je ne le mérite pas."

- Miguel Peiro Victori est lui aussi de milieu ouvrier, travaillant dans une filature. Par ses qualités, il gagne la confiance de la direction, qui lui confie la responsabilité d'une partie des ouvriers. Lui aussi est marié et père de famille; il a un frère dominicain, et un de ses fils entrera dans l'Ordre. Il est lui-même tertiaire. Ses compagnons de travail témoignent de sa justice, de sa générosité, de sa foi. "L'unique point par lequel il se distinguait de ses compagnons de travail était sa condition religieuse; mais on ne lui en voulait pas, et il était apprécié de tous. Pourtant quelques-uns le traitaient de fanatique ou de rétrograde. Il semble qu'il fut dénoncé et mis à mort par trois ou quatre jeunes qu'il avait tenté de ramener à de meilleurs sentiments. Prenant congé des siens au moment ou on vient le quérir, il leur dit : "Au revoir au ciel!"

- Fructuoso Perez Marquezest orphelin de père à l'âge de dix ans. Un oncle le prend alors avec lui au Chili. Formé, il revient en Espagne pour aider sa mère et ses frères plus jeunes. Il se marie quelques années après et il aura quatre fils. Sa facilité à parler et à écrire l'oriente vers le journalisme, pour y servir la cause du Christ et de l'Eglise. Il est d'abord rédacteur, puis directeur du journal La Independencia. Poursuivi d'abord par la franc-maçonnerie, il est arrêté plusieurs fois. Son journal doit cesser de paraître, et son directeur est au chômage. Il emploie alors son temps à la lecture, l'écriture et la prière. Un matin, quatre miliciens se présentent à sa porte et lui demandent de les suivre. Conscient de la situation, il dit en partant : "Si nous ne nous revoyons pas ici, nous nous verrons au ciel. C'est la que je vous attends." En passant le seuil de son domicile, sans ostentation, mais fidèle à son habitude, il se découvrit et se signa. Il fut emmené au couvent des Adoratrices, transformé en prison, et huit jours plus tard, le 15 août, il était exécuté, en criant : "Vive le Christ Roi!" "Pour lui, déclare un témoin, le martyre ne fut que le couronnement d'une vie chrétienne authentique, auréolée de la grâce de mourir pour celui pour qui il avait toujours vécu."

Toujours en Espagne, voici encore une jeune fille de 17 ans à peine, Maria Jesus Arbizu y Perez (1908-1924), qui demande à ste Thérèse de Lisieux la grâce de mourir jeune comme elle : "Je désire mourir ainsi : jeune et dominicaine." Et elle est exaucée.

À Barcelone, Maria Teresa Garcia Gonzalez (1908-1952) est à la fois une apôtre active et une mystique silencieuse. Elle reçoit le don des stigmates, d'abord visibles, puis invisibles.

Nous trouvons en Allemagne un chancelier : Guillaume Cuno (1876-1933), une ministre : Hanna Renate Laurien, un théologien : Franz Diekamp (1864-1943), un médiéviste : Martin Grabmann (1875-1949).

En Angleterre, nous rencontrons l'intéressante expérience de Ditchling, avec la communauté de s. Joseph et s. Dominique, formée d'un groupe de tertiaires dominicains, avec Eric Gill (+1940), artiste, philosophe, promoteur de la justice sociale, écrivain, André Sébastien Raffalovich (1865-1934), d'origine russe, journaliste et romancier, Valentin Kilbride (+1983), Hilary Douglas Pepler, David Jones, peintre et poète. - Et en Angleterre encore, Dorothée Snell (+1932), une infirmière de renommée internationale, convertie de l'anglicanisme.

En Italie, nous aurions encore de nombreux noms à citer, entre autres dans les groupes de Calabre ou de Sta Maria sopra Minerva, à Rome : écrivains, astronome, fondateurs d'oeuvres, historiens, avec le saint évêque d'Arezzo, Mgr Giovanni Volpi (1860-1931).

La 2e guerre mondiale fait aussi des victimes dans le Tiers-Ordre. Trois noms seulement: en Belgique, Walther Dewé (+1944), victime du nazisme; de même en France, l'aimable Suzanne Mélot (+1944); en Italie, Giovanni Dotta (+1940), sous-lieutenant d'aviation, dont les lettres témoignent de sa vie spirituelle et dominicaine.

Pendant la guerre encore, la française Ruth Libermann (+1962) fonde l'Association internationale des assistantes sociales.

Nous arrivons au terme de notre parcours : la période de Vatican II et de l'après-concile. Les grand noms ne manquent pas. En Italie, Pier Giorgio La Pira (1904-1977), le célèbre maire de Florence, qui fut aussi député à la Constituante, puis membre de la Chambre des Députés; un émule de Pier Giorgio Frassati : Pier Luigi Roeggla (1939-1962); une actrice napolitaine: Titina De Filippo (+1963); une écrivain, en même temps femme d'action et d'initiative, Maria Anna Saladini (+1968); une femme qui fait de sa maison un centre de culture et d'apostolat dominicain à Turin : Niccoletta Rossi di Montelera (+1970); Irene d'Aoste, fille du roi Constantin de Grece, entièrement donnée à des oeuvres d'assistance; Elia Raffaele (+1981), homme politique et homme d'étude passionné d'histoire dominicaine; Pasquale d'Errico (+1988) "le maréchal", qui ne pouvait concevoir ses activités sociales et ecclésiales autrement que comme le rayonnement de son être dominicain.

Mais ailleurs encore; en Albanie, Caricli Papa (1930-1965) jeune convertie qui choisit l'Italie comme sa seconde patrie; en Espagne, Antonio Dauden (+1951), "un nouveau Pier Giorgio Frassati"; au Vénézuéla, Marguerite Rivas (+1938), que la presse désigne comme "une femme extraordinaire"; au Guatemala, Estrada Conchita (+1974), à qui l'Eglise guatémaltèque doit beaucoup sur les plans religieux et catéchétique, culturel et social; aux Etats-Unis le prestigieux évêque Fulton Sheen (+1980), l'apôtre des médias.

Un album de famille

Nous avons parcouru ensemble 750 ans d'histoire du laïcat dominicain. Pour nous, ce n'est pas une histoire lointaine : c'est notre histoire de famille. Nous avons feuilleté ce grand album avec amour. Dans les dernières pages, nous avons rencontré des gens tout proches, à peine nos aînés, que nous avons encore connus. De cette lignée d'ancêtres, nous avons le droit d'être fiers. Les tertiaires, des gens que l'on regarde avec un sourire dédaigneux et condescendant ? Ne laissons pas perdurer cette image mensongère. Car ces milliers de témoignages montrent à l'évidence les insondables ressources de générosité, de compassion, de piété, mais aussi de créativité, de force et de persévérance qui découlent de l'esprit de s. Dominique chez les laïcs, hommes et femmes, qui engagent leurs pas dans les siens.

Nous sommes aujourd'hui confrontés à des défis extrêmement sérieux, d'ordre social, politique, économique; d'ordre moral aussi tant au plan individuel qu'à celui de l'univers, avec, dans nos pays occidentaux, l'immense défi de la transmission de la foi aux jeunes générations. La grâce dominicaine serait-elle aujourd'hui moins fertile qu'hier ? Aurions-nous moins d'imagination et de courage, moins de confiance et de générosité ?

Nous sommes réunis ici pour prouver le contraire. La longue liste des héros et des saints continue à s'écrire. Puissent un jour les noms de plusieurs d'entre nous ou de ceux que nous représentons y figurer! Qu'à la prière de notre Père saint Dominique, Dieu nous entende, comme il a entendu tant de supplications au cours des siècles!


1 Cette conférence a été publiée par son auteur dans: Domenico M. ABBRESCIA O.P., Laici domenicani, Nicolini editore, Gavirate (VA), 1989, 232 p. Elle en constitue la 4e partie: Saggio storico sui laici domenicani (p.131-180).

2 Dans son livre Catholiques en Russie d'après les archives du KGB, 1920-1960 (éd. DDB, Paris 1998, 322 p.), Antoine WENGER parle longuement de ce groupe de religieuses dominicaines dans le premier chapitre, et consacre le deuxième chapitre au "Chemin de croix d'Anna Abrikossova" (p. 63-90). J'ai revu mon premier texte en tenant compte de cette importante et bouleversante documentation

 

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L’Ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique fut, on le sait, dès l’origine spécifiquement institué pour la prédication et le salut des âmes.

Notre mission est d’annoncer partout l’Évangile de Jésus-Christ par la parole et par l’exemple, en tenant compte de la situation des hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer plus profondément la vie des hommes en vue de l’édification du Corps du Christ, que les sacrements de la foi amènent à sa perfection.

 

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