Documents généraux

logoSaint Dominique de Matisse

Livret sur les origines de l'Ordre des Prêcheurs

par fr. Jourdain de Saxe, o.p.


(Suite) Pages : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6

Apparition au frère Guala, après la mort du bienheureux.

95. Le même jour, à l'heure même où il trépassa, frère Guala, prieur de Brescia puis évêque de la même ville, se reposait auprès du campanile des frères de Brescia. Il s'était endormi d'un sommeil assez léger lorsqu'il aperçut une sorte d'ouverture dans le ciel, par laquelle descendaient deux échelles radieuses. Le Christ tenait le haut de la première échelle, sa mère le haut de l'autre ; et les anges les parcouraient toutes deux, les descendant et remontant. Un siège était placé en bas, entre les deux échelles, et quelqu'un, sur le siège. Ce paraissait un frère de l'ordre ; son visage était voilé par le capuce comme nous avons coutume d'ensevelir nos morts. Le Christ et sa mère tiraient peu à peu vers le haut les échelles, jusqu'à ce que celui qu'on avait installé tout en bas parvînt jusqu'au sommet. Quand on l'eut reçu dans le ciel, au chant des anges, dans la splendeur d'une lumière immense, l'étincelante ouverture du ciel se ferma et plus rien désormais ne se présenta. Le frère qui avait eu la vision, quoiqu'il fût assez malade et faible, reprit bientôt ses forces et partit sur-le-champ pour Bologne. Il y apprit que le même jour, à la même heure, le serviteur du Christ Dominique y était mort. Voilà ce que nous avons appris de sa propre bouche.

Sépulture de maître Dominique. Les miracles qu'il opéra.

96. Mais revenons encore un peu aux obsèques vénérables du bienheureux. Il se trouva que le jour de sa mort le vénérable père évêque d'Ostie, à cette époque légat du Souverain Pontife en Lombardie et maintenant Souverain Pontife sur le siège de Rome, le pape Grégoire, vint à Bologne ; ce qui entraîna la présence de beaucoup de grands personnages et prélats de l'Église. Lorsqu'il apprit le décès de maître Dominique, il advint en personne. Car il l'avait connu très familièrement et l'avait chéri d'un grand sentiment d'amitié, le sachant juste et saint. Il célébra lui-même jusqu'au bout l'office des funérailles, en présence d'un grand nombre de gens, qui voyaient tous clairement dans leur coeur la félicité de la mort du bienheureux et la sainteté de sa vie sur la terre, tandis que tous les assistants avaient la certitude, au témoignage de leur conscience, qu'il venait de recevoir au ciel un vêtement d'immortalité éternelle. C'était un vrai sermon sur le mépris du monde que ces funérailles. Elles montraient à tous avec quelle sécurité on mérite par une vie d'humilité sur terre une demeure dans les cieux et le lieu du repos éternel et, par l'avilissement de la vie quotidienne, une mort précieuse.

97. Aussi, la dévotion des foules et le culte populaire s'éveillèrent-ils. Beaucoup de gens accoururent, que molestaient des maladies de tout genre. Ils restaient là jour et nuit, proclamaient qu'ils avaient pleinement obtenu le remède qui les avait guéris et, pour apporter le témoignage de leur guérison, suspendaient au tombeau du bienheureux des effigies de cire représentant des yeux, des mains, des pieds et tous les autres membres, suivant la variété de leurs infirmités et les formes multiples du rétablissement obtenu dans leur corps ou leurs biens.

98. Mais au milieu de telles circonstances, il ne se trouvait à peu près pas de frères pour correspondre par de dignes actions de grâces à la grâce de Dieu. Car la majorité jugeait qu'on ne devait pas enregistrer ces miracles, pour ne pas se donner l'apparence de rechercher un gain sous le voile de la piété. Et c'est ainsi qu'en suivant leur opinion particulière, par un zèle irréfléchi de sainteté, ils négligèrent le commun profit de l'Église et enterrèrent la gloire de Dieu.

99. C'est un fait cependant que, de son vivant encore, le bienheureux Dominique a brillé par des pouvoirs surnaturels certains et resplendi par des miracles. On nous a rapporté un grand nombre d'entre eux ; mais on ne les a pas fixés par écrit, en raison de la variété des narrateurs ; car en décrivant les faits de manière incertaine, on ne donnerait à ceux qui sont dans le besoin qu'une connaissance incertaine. Il nous plaît cependant d'en rappeler quelques-uns qui sont parvenus à notre connaissance d'une façon plus sûre.

Résurrection d'un jeune homme à Rome.

100. À l'un de ses séjours à Rome, certain adolescent, parent du cardinal Étienne de Fossanova, s'amusait imprudemment à cheval et se laissait emporter dans une course folle, lorsqu'il fit une chute très grave. On le transportait en pleurant. On le croyait à moitié mort, peut-être même tout à fait, car il était indubitablement inanimé. La désolation allait grandissant autour du défunt quand advint maître Dominique et, avec lui, frère Tancrède, homme fervent et bon, naguère prieur de Rome, de qui j'ai appris cette histoire. Il dit à Dominique : "Pourquoi te dérober ? Pourquoi n'interpelles-tu pas le Seigneur ? Où est maintenant ta compassion pour le prochain ? Où est ta confiance intime envers Dieu ?" Profondément ému par les apostrophes du frère et vaincu par un sentiment de compassion ardente, il fit discrètement transporter le jeune garçon dans une chambre qui fermait à clef et par la vertu de ses prières lui rendit la chaleur de la vie et le ramena devant tous sain et sauf.

Comment il repoussa la pluie par un signe de croix.

101. Le frère Bertrand, dont on a mentionné plus haut la mission à Paris, m'a raconté également que pendant un voyage qu'il faisait un jour avec lui un grand orage s'éleva. Une pluie diluvienne avait déjà trempé le sol, lorsque maître Dominique, par un signe de croix, repoussa si bien devant lui l'inondation torrentielle, qu'en avançant ils continuaient de voir à trois pas devant eux la pluie qui dégoulinait sur la terre, sans qu'une seule goutte touchât même la frange de leur vêtement.

102. Nous avons appris beaucoup d'autres guérisons de maladie qui témoignent de sa sainteté ; mais elles ne sont pas encore rédigées par écrit.

Les moeurs de maître Dominique.

103. Il y avait d'ailleurs quelque chose de plus éclatant et de plus grandiose que les miracles, c'était la perfection morale qui régnait en lui et l'élan de ferveur divine qui le transportait. Ils étaient si grands, qu'on ne pouvait douter qu'il ne fût un vase d'honneur et de grâce, un vase orné de toute espèce de pierres précieuses. Il y avait en lui une très ferme égalité d'âme, sauf quand quelque misère en le troublant l'excitait à la compassion et à la miséricorde. Et parce que la joie du coeur rend joyeux le visage, l'équilibre serein de son être intérieur s'exprimait au-dehors par les manifestations de sa bonté et la gaieté de son visage. Il conservait une telle constance dans les affaires qu'il avait jugé raisonnable devant Dieu d'accomplir, qu'il n'acceptait jamais, ou presque, de modifier une décision prononcée après mûre délibération. Mais puisque le témoignage de sa bonne conscience, comme on l'a rappelé, éclairait toujours d'une grande joie son visage, la lumière de sa face ne se perdait pas sur la terre.

104. Par cette joie, il acquérait facilement l'amour de tout le monde, il s'infiltrait sans peine, dès le premier regard, dans l'affection de tous. Sur tous les terrains de son activité, en route avec ses compagnons, à la maison avec son hôte et le reste de la maisonnée, parmi les grands, les princes et les prélats, il ne manquait jamais de paroles d'édification, il abondait en récits exemplaires capables de porter l'âme des auditeurs à l'amour du Christ et au mépris du siècle. Il se manifestait surtout partout comme un homme de l'Évangile, en parole et en acte. Durant le jour, nul ne se mêlait plus que lui à la société de ses frères ou de ses compagnons de route, nul n'était plus gai.

Prière de Dominique.

105. Mais dans les heures de la nuit, nul n'était plus ardent à veiller, à prier et à supplier de toutes les manières. Ses pleurs s'attardaient le soir et sa joie le matin. Il partageait le jour au prochain, la nuit à Dieu ; sachant que Dieu assigne sa miséricorde au jour et son chant à la nuit. Il pleurait avec beaucoup d'abondance et très souvent ; les larmes étaient son pain le jour comme la nuit. Le jour, surtout quand il célébrait les solennités de la messe, ce qu'il faisait très souvent ou même chaque jour ; la nuit, dans ses veilles entre toutes infatigables.

Ses veilles.

106. Il avait l'habitude de passer très souvent la nuit à l'église, au point qu'on ne lui connaissait que très rarement un lit fixé pour y dormir. Il priait donc pendant la nuit et prolongeait ses veilles de tout le temps qu'il pouvait arracher à la faiblesse de son corps. Quand enfin la lassitude l'emportait et engourdissait sa pensée, vaincu par la nécessité du sommeil, il posait la tête devant l'autel, ou n'importe où, mais en tout cas sur une pierre, à la façon du patriarche Jacob, et reposait un moment ; puis se réveillait derechef, reprenant ses esprits et la ferveur de sa prière.

107. Il accueillait tous les hommes dans le vaste sein de sa charité et, puisqu'il aimait tout le monde, tout le monde l'aimait. Il s'était fait une loi personnelle de se réjouir avec les gens joyeux et de pleurer avec ceux qui pleurent, débordant d'affection religieuse et se dévouant tout entier à s'occuper du prochain et à compatir aux gens dans la misère. Un autre trait le rendait cher à tous : la simplicité de sa démarche ; jamais nul vestige de dissimulation ou de duplicité n'apparaissait dans ses paroles ni ses actions.

108. C'était un véritable amant de la pauvreté. Il usait de vêtements vils. Dans la nourriture comme dans la boisson sa tempérance était extrême. Il évitait ce qui pouvait avoir quelque délicatesse et se contentait volontiers d'un simple plat. Il avait un grand empire sur sa chair. Il usait du vin en le mouillant de telle sorte que, tout en satisfaisant à la nécessité du corps, il ne risquait pas d'émousser la subtile finesse de son esprit.

Éloge du bienheureux Dominique, homme de Dieu.

109. Qui donc serait en mesure d'imiter la vertu de cet homme ? Nous pouvons du moins l'admirer et mesurer sur son exemple la lâcheté de notre temps. Pouvoir ce qu'il a pu dépasse les forces humaines, c'est l'oeuvre d'une grâce unique, à moins que la bonté divine dans sa miséricorde daigne accorder à quelqu'un peut-être un somment semblable de vertu. Mais qui s'y trouve préparé ? Suivons cependant, mes frères, selon nos possibilités, les traces de notre père, et en même temps, rendons grâces au Rédempteur qui donna à ses serviteurs, sur la route qu'ils parcourent, un chef de cette valeur et nous engendra par lui de nouveau à la lumière de sa sainte vie. Et prions le Père de miséricorde pour que, sous la conduite de son Esprit qui fait agir les fils de Dieu, nous méritions d'arriver nous aussi par un cheminement sans détours, dans les limites que nos pères ont posées, au même terme de bonheur perpétuel et de béatitude éternelle dans lequel il est heureusement et pour toujours entré. Ainsi soit-il.

Certain frère Bernard est tourmenté par le démon.

110. Après avoir maintenant terminé ce que je voulais rappeler sur le temps de maître Dominique, il me faut signaler à la suite quelques autres événements. Quand le frère Évrard fut décédé à Lausanne, comme on a dit, je continuai ma route et pénétrai en Lombardie pour y remplir le ministère qu'on m'avait imposé à l'endroit de cette province. Il y avait à cette époque un certain frère Bernard de Bologne, que tourmentait un démon très cruel dont il était possédé, si bien que de jour et de nuit il était agité par d'horribles fureurs et troublait sans mesure tout le collège des frères. La miséricorde divine avait sans aucun doute ménagé cette épreuve pour exercer la patience de ses serviteurs.

111. Mais disons de quelle manière ce fléau s'était abattu sur ce frère. Depuis le moment de son entrée chez nous, aiguillonné par le repentir de ses péchés, il avait exprimé fréquemment au Seigneur le désir d'être frappé par quelque manière de purification. Or, il lui venait assez souvent à la pensée que Dieu lui proposait d'accepter l'épreuve de quelque obsession démoniaque ; mais son esprit en demeurait frappé d'horreur et il n'y pouvait consentir. Après bien des délibérations cependant, un jour qu'il ressentait plus grièvement l'indignité de ses offenses, il accepta en lui-même, me raconta-t-il, que son corps fût livré au démon à titre de purification. Aussitôt, par la permission de Dieu, ce qu'il avait imaginé dans son coeur se réalisa dans les faits.

112. Le démon vomit par sa bouche beaucoup de choses étonnantes. Durant ce temps aussi, le possédé, qui n'était guère instruit en théologie et ignorait à peu près les Saintes Écritures, proférait de sa bouche des sentences si profondes sur les Écritures saintes qu'on aurait pu les prendre à juste titre pour de célèbres paroles de saint Augustin. Il se montrait d'ailleurs extrêmement glorieux, sous la suggestion de l'orgueil, quand on prêtait l'oreille à ses discours.

113. Entre-temps, il m'en souvient, il me proposa un marché : je cesserais de prêcher, et lui cesserait de tenter aucun frère. Je répondis : "À Dieu ne plaise que je conclue un traité avec la mort ou que je fasse un pacte avec l'Enfer ! Tes tentations, quoi que tu en aies, profitent aux frères et les rendent plus forts pour vivre dans la grâce, car la vie de l'homme sur terre est une tentation continue."

114. Il renouvelait fréquemment ses efforts pour semer dans nos coeurs quelques traces de sa malice, sous quelque manteau trompeur de paroles. Je le remarquai et lui dis : "Pourquoi réitères-tu si souvent tes fourberies ? Nous n'ignorons pas tes pensées." Mais lui : "Je sais de quelle argile tu es fait. Ce que tu repousses et méprises quand on te l'offre une seule fois, tu finis par l'admettre, trompé par mon acharnement, avec joie et facilité." Écoutez cela, soldats du Christ, qui n'avez pas à lutter contre la chair et le sang mais contre les princes et les puissances de ce monde de ténèbres, contre les esprits mauvais répandus dans les airs, et apprenez par le zèle incessant des ennemis eux-mêmes, à persévérer dans votre ardeur inverse et à éviter la lâcheté d'un esprit qui s'endort sur lui-même.

115. Bien plus, durant ce temps, il tenait des discours en manière de prédication à ce point efficaces qu'il tirait des flots de larmes du coeur des auditeurs par l'accent, la piété et la profondeur de ses mots. En outre, le corps du possédé était parfois pénétré d'une étonnante manière d'odeurs très suaves, au-delà du pouvoir de l'industrie humaine. Il m'imposa une fois méchamment à moi-même ce genre de tentation, feignant d'être grièvement torturé par ces odeurs, comme si un ange les apportait du ciel ; tandis que c'était lui-même qui tendait ces sortes de pièges pour faire naître dans les autres une téméraire présomption de leur sainteté.

Le démon suscite des tentations d'odeur.

116. Finalement, une certaine fois où le démon avait durement affligé le frère en notre présence, il se mit à feindre un grand trouble et dit d'une voix grave : "Voici l'odeur, voici l'odeur, voici l'odeur !" Peu après l'odeur suave se répandit sur le frère qui fit semblant par ses paroles de souffrir d'horreur et de mépris. "Sais-tu, me dit-il, pourquoi je suis rempli d'horreur ? Voici que l'ange de ce frère vient d'arriver et le console d'odeurs très suaves. Or en le consolant il m'inflige un tourment pesant. Mais voici que je tire pour toi de mon trésor des parfums d'une autre façon, dont j'ai coutume de gratifier mes visites." Tout en parlant il remplit l'air de puanteurs soufrées, cherchant par cette succession d'odeurs à dissimuler la tromperie de la suavité précédente.

117. Après qu'il m'eut fait plusieurs coups de ce genre, je tombai dans de multiples doutes et perplexités. Je me méfiais de mes mérites, mais j'hésitais, incertain. J'étais environné dans chacun de mes déplacements par une étonnante senteur. C'est à peine si j'osais sortir les mains, craignant de perdre cette douceur dont jusqu'alors je n'avais jamais eu conscience. Si je portais un calice, comme il arrive qu'on le fasse pour transporter l'hostie du Corps du Seigneur, il me semblait qu'il sortait du calice lui-même une odeur si étonnamment suave que je pouvais être transfiguré tout entier par l'immensité d'une telle douceur.

118. Mais l'Esprit de vérité ne souffrit pas que durât trop longtemps la tromperie de l'esprit malin. Un certain jour où je me préparais à célébrer la messe en récitant avec quelque attention le psaume Judica Domine nocentes me, spécialement efficace pour chasser les tentations, j'en vins à ruminer en esprit le verset "tous mes os proclament, Seigneur : qui est semblable à toi ?" Sur ce, une telle immensité de douceur odoriférante se déversa sur moi qu'en vérité il me semblait que la moelle même de chacun de mes os en était arrosée. J'en fus stupéfait et, plus frappé que de coutume par cette singularité, j'adressai ma prière au Seigneur : si rien n'arrivait que par tromperies diaboliques, qu'il le révèle par sa grâce et ne permette que le puissant malmène injustement le pauvre, qui n'a qu'en Dieu son secours assuré. Dès que j'eus adressé ma prière au Seigneur je le raconte pour qu'il en ait la gloire je reçus dans l'esprit une telle lumière intérieure et une indication de vérité infuse si indubitable et si sûre que je n'hésitai plus désormais aucunement à reconnaître en tout cela les machinations du faussaire ennemi.

119. À partir du moment où j'eus révélé le secret d'iniquité et certifié la tentation diabolique du frère, nous cessâmes tous deux de répandre ces effluves d'odeur. Il se mit alors à proférer des méchancetés et des ordures, lui qui d'abord avait accoutumé de nous débiter des discours pleins de dévotion. Lorsque je lui dis : "Où sont maintenant tes beaux discours ?", il me répondit : "Puisque mon piège est maintenant découvert, c'est à découvert que j'entends désormais exercer ma malice."

Institution du chant de l'antienne Salve Regina après complies.

120. Cette épreuve si cruelle du frère Bernard fut l'occasion qui nous poussa dans notre émotion à instituer à Bologne le chant de l'antienne Salve Regina après les complies. Le rite s'étendit de cette maison à toute la province de Lombardie ; finalement la pieuse et salutaire coutume s'affermit dans tout l'ordre. Que de personnes se sont laissé tirer des larmes par ces saintes laudes de la mère vénérable du Christ ! Que de gens parmi les chanteurs ou les auditeurs ont senti se purifier leurs affections, s'attendrir leur dureté, et monter dans leur coeur une ardeur d'amour religieuse ! Et ne croyons-nous pas que la mère du Rédempteur trouve ses délices en ces louanges, est charmée par nos éloges ? Un homme religieux et digne de foi m'a raconté qu'il a vu fréquemment en esprit la mère du Seigneur elle-même se prosterner en présence de son fils et l'implorer pour la conversation de l'ordre tout entier lorsque les frères chantaient : Eia ergo advocata nostra. Que la mémoire de ce trait anime désormais les frères qui le lisent à mieux louer la Vierge !

[... lacune ...]

Les années antérieures à la translation.

121. La bonté divine a coutume dans sa sagesse impénétrable de retarder parfois le bien, non pas pour l'effacer, mais pour que ce bien différé surgisse au bon moment avec plus d'abondance. Soit que Dieu donc ait pourvu au progrès de son Église, soit que la divergence des opinions [... lacune ...], certains d'entre eux suivaient sans prudence la voie de la simplicité : ils proclamaient qu'il suffisait à la mémoire immortelle de saint Dominique, serviteur du très haut Seigneur et fondateur de l'ordre appelé "des Prêcheurs", d'être connu de Dieu, et qu'il n'y avait pas à s'occuper de la faire parvenir à la connaissance des hommes. Une sorte de ténèbres, nous l'avons dit plus haut, avait couvert le coeur des frères, si bien qu'il ne s'en trouvait à peu près aucun pour correspondre par de dignes actions de grâce à la grâce de Dieu.

L'étouffement du culte.

122. Or un culte populaire s'était éveillé après la mort de l'homme de Dieu et beaucoup de gens accouraient que molestaient des maladies de tout genre. Ils restaient là jour et nuit et proclamaient qu'ils avaient pleinement obtenu le remède qui les avait guéris. Aussi apportaient-ils le témoignage de leur guérison en suspendant au tombeau du bienheureux des effigies de cire représentant des yeux, des mains, des pieds et de tous les autres membres, suivant la variété de leurs infirmités et les formes multiples du rétablissement obtenu dans leur corps ou leurs biens. Le saint déclarait avec évidence par ses miracles sur la terre la vie dont il jouissait au ciel. Mais la majorité jugeait qu'on ne devait pas enregistrer ces miracles pour ne pas se donner l'apparence de rechercher un gain sous le voile de la piété. Ils brisaient donc les ex voto qu'on apportait et les jetaient. Et c'est ainsi qu'en suivant leur opinion particulière, avec un zèle irréfléchi de sainteté, ils négligèrent le commun profit de l'Église et enterrèrent la gloire de Dieu. D'autres cependant pensaient d'autre façon, mais découragés d'avance, ils s'abstenaient de faire opposition par pusillanimité.

123. Voilà comment la gloire de notre bienheureux père demeura assoupie pendant presque douze ans, sans aucun culte de sa sainteté. Le trésor gisait caché, privé d'utilité, et l'on soustrayait les bienfaits de Celui qui distribue d'en haut les forces de miracle. La stricte justice n'exigeait-elle pas en effet qu'on soustraie la grâce à ceux qui s'efforçaient de la dérober la grâce et la gloire de Dieu ? Le grain ne produirait pas son fruit si tandis qu'il le formait on le foulait sans cesse aux pieds. La puissance de Dominique fructifiait fréquemment, mais l'incurie de ses fils l'étouffait. Celui qui est patient et très miséricordieux attendait avec patience ; mais puisque nulle parole, nul sentiment ne se souciait de l'honneur qu'on devait au saint de Dieu Dominique, le Seigneur fit naître une occasion pour réveiller la négligence des frères.

Projet de translation.

124. Le nombre croissant des frères à Bologne obligeait à agrandir la maison et l'église. Quand on eut les nouveaux bâtiments, on détruisit les anciens et le corps du serviteur de Dieu demeura en plein air. Quel homme raisonnable n'estimerait indigne qu'on laissât ce miroir de pureté, ce vase de chasteté, ce sanctuaire de virginité, cet organe du Saint-Esprit, à peine abrité par un méchant tombeau, lui qui de toute sa vie n'avait jamais chassé de la maison de son âme par le péché mortel ainsi le déclarèrent les douze prêtres qui assistaient à sa dernière confession le doux hôte de l'âme, l'Esprit-Saint ? Certains frères, revenus à eux-mêmes, agitaient entre eux le projet de le transporter dans un endroit plus convenable ; mais, même cela, ils n'osaient le faire sans la permission du pontife romain. Vraiment, on constate qu'en bien des cas c'est par l'humilité qu'on mérite l'exaltation. Frères et Fils de saint Dominique, ils pouvaient d'eux-mêmes ensevelir leur père ; mais en faisant appel à une autorité plus haute, ils y trouvèrent un grand avantage : il ne s'agit bientôt plus du simple transfert de leur glorieux père, mais d'une translation canonique.

125. Cela même on le négligea ; les transactions des frères pour commander un sarcophage décent traînaient entre-temps en longueur, pendant que d'autres se rendaient auprès du Souverain Pontife, le seigneur Grégoire, pour lui exposer l'affaire autrefois différée. Mais celui-ci, avec son grand zèle et sa grande foi, les reprit avec une extrême dureté de leur négligence à rendre à un tel père l'honneur qu'ils lui devaient. Il ajouta : "En lui j'ai connu un homme qui observait dans sa totalité la règle des apôtres, et je ne doute pas qu'il soit au ciel associé à leur gloire." Et puisque de nombreux soucis l'empêchaient d'être présent en personne à ces fêtes, il écrivit à l'archevêque de Ravenne d'assister avec ses suffragants à cette translation si importante.

Multiplication des miracles.

126. Le Dieu tout-puissant qui voulait par l'autorité du pasteur universel de l'Église écarter les brumes de la négligence, lui-même ouvrit la main du haut du ciel et par le fracas des miracles tonna dans les hauteurs pour donner à entendre avec pleine évidence que toute la cour de la Jérusalem céleste exultait et se félicitait dans une allégresse sans mesure et déclarait aux habitants de la terre la gloire de son grand concitoyen. Car les saints, délivrés du germe de l'envie, embrassés dans le sein de l'amour divin, désirent que l'abondance de ses bénédictions soit communiquée à chacun. On commande aux aveugles de voir, aux boiteux de marcher, aux paralytiques de guérir, aux muets de parler, aux démons de fuir, aux fièvres de céder à la convalescence, aux diverses maladies de s'exiler au loin et l'on démontre clairement la sainteté de l'élu de Dieu Dominique. Nous avons vu Nicolas l'Anglais, depuis longtemps paralysé, marcher et sauter le jour de la solennité, le mal incurable du fic céder dès l'émission d'un voue, les tumeurs s'enfuir et beaucoup d'autres miracles lus et exposés le jour de la canonisation en présence du Souverain Pontife, des seigneurs cardinaux et de tous les assistants paraître avec une grande clarté. Il n'est pas étonnant qu'il ait pu opérer tout cela depuis qu'il règne auprès e Dieu, lui qui revêtu de son habit mortel récupéra intact au sortir du feu son livre sur la foi, pressentit la visite de la Vierge-mère au chevet d'un frère malade, repoussa la pluie par le signe du Seigneur, alluma par sa prière un cierge gisant dans la boue, arracha un novice à la surprenante brûlure que lui causait son habit, chassa le démon par la Croix, prédit à deux personnes la mort du corps et à deux celle de l'âme, rendit la vie à deux personnes à Rome, vit à sa mort le Christ qui l'appelait, se montra couronné à un chanoine son disciple, apparut dans une vision élevé sur des échelles de lumière par la Vierge Marie et par son fils en un trône de gloire. Les lettres de canonisation du seigneur pape Grégoire témoignent du grand nombre de signes miraculeux qu'il fit et des glorieux sommets qu'il atteignit par sa vie vertueuse.

La translation en 1233.

127. Voici donc le jour illustre où l'on célèbre la translation de l'éminent docteur. Voici le vénérable archevêque et la multitude des évêques et des prélats. Et voici les populations innombrables et dévotes des différents territoires. Voici encore les bataillons des Bolonais armés pour que nul ne leur arrache le corps très saint qui les patronne. Mais les frères sont anxieux, ils sont pâles et ils prient pleins d'inquiétude, tremblants de crainte là où rien n'est à craindre : ils ont peur que le corps de saint Dominique qui pendant tant de temps est resté exposé aux pluies et à la canicule, caché dans un méchant tombeau comme un homme au nombre des morts, ne grouille de vers qui le rongent et n'accable l'odorat des assistants par une horrible puanteur, obscurcissant ainsi la dévotion dont on entoure un si grand homme. Ne sachant donc que faire, il ne leur reste plus qu'à se recommander totalement à Dieu. Les pieux évêques s'approchent avec leur dévotion ; d'autres avec des outils. On enlève la dalle que scelle au sépulcre un ciment fort dur et l'on trouve au-dessous un cercueil de bois recouvert de terre ainsi l'évêque d'Ostie, aujourd'hui le vénérable pape Grégoire, avait-il inhumé le corps sacré sur le haut de laquelle apparaît un petit orifice.

128. Dès que la dalle est enlevée, une odeur merveilleuse commence à s'exhaler de l'orifice. Stupéfaits, les assistants se demandent ce qu'est cette fragrance. On donne l'ordre de retirer la planche qui ferme le cercueil et voici surpassés, nous dit-on, boutiques de parfums, paradis des arômes, jardins de roses, champs de lis et de violettes et la suavité de tout genre de fleurs. Naguère, à l'arrivée des chariots, Bologne s'emplissait de fétides odeurs : mais quand on ouvre la sépulture du glorieux Dominique, elle se purifie, joyeuse, par le parfum qui surpasse la suavité de toutes les odeurs. Les assistants sont stupéfaits et, terrifiés, tombent à terre ; puis se précipitent en avant et mêlent les pleurs et les signes de joie ; la crainte et l'espérance se dressent face à face dans la lice de l'âme et se livrent des combats merveilleux, devant la merveilleuse odeur dont on sent la suavité. Nous l'avons sentie nous aussi la douceur de cette odeur et nous témoignons de ce que nous avons vu et senti. Jamais en effet nous n'avons pu nous rassasier d'une douceur si grande, quoique notre zèle nous ait fait rester très longtemps près du corps du porteur sacré de la parole dominicale, près de saint Dominique. Cette douceur évacuait toute satiété, inspirait la dévotion, suscitait les miracles. Si l'on touchait le corps avec la main, la ceinture ou tout autre objet, cette odeur demeurait un temps prolongé.

129. Le corps fut apporté au monument de marbre pour être enseveli avec ses propres aromates. L'odeur merveilleuse s'exhalait du corps saint, démontrant clairement à tous à quel point il était une bonne odeur du Christ. L'archevêque célèbre la messe solennelle et le choeur entonne à l'introït : Accipite jucunditatem gloriæ vestræ, car c'est le troisième jour de la Pentecôte, et les frères reçoivent ce mot comme un chant qui descend du ciel. Les trompettes sonnent, le peuple nombreux dresse d'innombrables cierges, on fait de nobles processions et le Benedictus Jesus Christus résonne de toutes parts.

Ceci se passait à Bologne, le neuf des calendes de juin, en l'année du Seigneur 1233, sixième de l'indiction, tandis que Grégoire IX présidait sur le siège romain et que Frédéric II tenait le sceptre de l'Empire.

130. Quoique le nombre des miracles ne soit connu que de Dieu seul, j'en ai mis par écrit un petit nombre des plus authentiques, qui ont été lus le jour de la canonisation en présence du Souverain Pontife, des révérends cardinaux, de tout le clergé et du peuple entier.


d'après la traduction du frère Marie-Humbert Vicaire, o.p., parue dans l'ouvrage Saint Dominique et ses frères. Évangile ou croisade, coll. Chrétiens de tous les temps, n° 19, Paris : Éditions du Cerf, 1967.