Vie dominicaine

logoSaint Dominique de Matisse

Une vie contemplative
« Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d’un mont »

Lettre publiée en la fête de sainte catherine de Sienne, 2001

fr. Timothy Radcliffe, o.p.


Timothy Radcliffe, o.p.Cette lettre s'adresse en premier lieu aux moniales, car c'est de votre vie qu'il s'agit, chères sœurs moniales. Je veux rendre grâces à Dieu pour votre présence au cœur de l'Ordre. Souvent, au milieu de visites canoniques menées tambour battant, mon passage dans les monastères a été un moment de joie, de rire et de fraîcheur. Je ne suis pas moniale, alors qu'ai-je à dire de votre vie ? Comme vous, je suis moi aussi un dominicain appelé à la contemplation. Vous avez partagé ouvertement avec moi vos espoirs de renouveau pour la vie contemplative au cœur de l'Ordre, et les défis que vous devez relever. Aussi par la présente lettre aimerais-je partager avec toutes les moniales le fruit de nos conversations. S'il devait s'avérer que je n'ai pas compris votre vocation, je vous en demande pardon. L'Ordre ne s'épanouira que si nous osons dire ce que nous avons au fond du cœur, avec l'assurance d'être pardonnés.

Je voudrais aussi partager cela avec toute la Famille dominicaine. Avant de mourir, saint Dominique "confia les moniales, membres du même Ordre, au soin fraternel de ses fils" (LCM 1 § I). La première communauté dominicaine qu'il fonda fut celle des moniales de Prouilhe, et l'un de ses derniers soucis fut de construire le monastère de Bologne : "Il est absolument nécessaire, mes frères, de construire une maison de moniales, même si cela implique de délaisser quelques temps le travail de notre propre maison" . Les monastères nous sont donc confiés à tous. De même que nous-mêmes sommes confiés à la prière et au soin des moniales. Cette réciprocité est au cœur de l'Ordre. Aussi, quoique je m'adresse directement aux moniales, j'espère que tous les dominicains sont à l'écoute.

1. Une vie contemplative

Les monastères ne sont pas la branche contemplative de l'Ordre. Nous ne saurions laisser la contemplation aux seules moniales. Nous sommes tous appelés à la contemplation, et le renouveau de la vie contemplative est l'un des plus grands défis que l'Ordre doive relever. J'hésite à donner une définition de "contemplation"… mais, un peu d'audace ! Par contemplation j'entends notre quête de Dieu, qui nous conduit à la rencontre de Dieu qui vient à nous. Nous recherchons Dieu dans le silence et la prière, dans l'étude et dans la discussion, dans la solitude et dans l'amour. Avec tous nos dons de cœur et d'esprit, nous suivons les traces de Dieu. Mais c'est Dieu qui nous trouve au moment où nous nous y attendions le moins. Marie Madeleine, première sainte patronne de l'Ordre, est l'authentique contemplative, qui cherche le corps de Jésus pour finalement rester stupéfiée lorsqu'elle entend le Seigneur Ressuscité l'appeler par son nom. Notre prière jaillit de ce désir profond. Comme l'a dit Catherine, "Le désir même est prière".Le fr. Vincent de Couesnongle parlait de "la contemplation de la rue" . Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, chez le plus petit de nos frères, la plus petite de nos sœurs (Mt 25), dans nos familles, là où nous travaillons, chez nos amis et nos ennemis, dans la joie et dans la tristesse. Le Verbe est là, si seulement nous voulons bien ouvrir les yeux pour le voir. Eric Borgman, un laïc dominicain néerlandais, a écrit : "Les dominicains sont convaincus que le monde dans lequel nous vivons, tumultueux et en ébullition, souvent violent et terrifiant, est en même temps le lieu où naît le sacré, le lieu où nous nous rencontrons et nous écoutons pour -'contempler'- Dieu" . Aussi chaque dominicain est appelé à la contemplation, que nous soyons laïcs dominicains, sœurs, frères ou moniales. Notre plus grande figure contemplative, sainte Catherine de Sienne, était une laïque.

Prêcher est un acte de contemplation. Don Goergen a écrit : "Dans la prédication s'unissent le chercheur et le cherché, celui qui est perdu et celui qui est trouvé. Dieu nous découvre au cœur même de notre parole qui tente de le révéler. Dieu ne nous laisse jamais tomber" . Prêcher n'est pas juste ouvrir la bouche pour parler. Cela commence par une attention silencieuse à l'Évangile, une lutte pour comprendre, la prière pour être illuminé, et cela s'achève par les réactions de ceux qui nous écoutent. Je me souviens, jeune frère, de la visite d'un évêque attendu pour prêcher, et qui se tourna vers l'un des frères une minute avant la messe : "Si tu es un bon dominicain, tu devrais pouvoir prêcher maintenant sans préparation". Le frère répondit : "C'est justement parce que je suis dominicain que je ne crois pas que la prédication consiste juste à dire la première chose qui me vient à l'esprit".

Si tous les dominicains sont appelés à la contemplation, qu'y a-t-il donc de si particulier dans votre vie ? Votre vie est tout entière façonnée par la recherche de Dieu. La vocation d'une moniale est "un rappel pour tout le peuple chrétien de la vocation fondamentale de chacun à la rencontre avec Dieu" (Verbi Sponsa 4). Comme l'écrivit le fr. Marie-Dominique Chenu, "la vie mystique n'est foncièrement pas autre chose que la vie chrétienne" . Vous n'échappez pas aux drames et aux crises de la vie humaine ordinaire. Vous les vivez plus à nu, plus intensément, connaissant la joie et le désespoir de toute vie humaine, sans avoir l'abri qu'offrent tant des choses qui donnent du sens à la plupart des vies humaines : un mariage, des enfants, une carrière. Le monastère est cet endroit où l'on ne peut se cacher nulle part de la question fondamentale de toute vie humaine. Une moniale écrivait : "Je suis entrée au monastère, non pour fuir le monde ou l'oublier, pas même pour ignorer son existence, mais pour être présente au monde d'une manière plus profonde, pour vivre au cœur du monde, d'une façon secrète mais que je crois plus réelle. Je ne suis pas venue chercher ici une vie tranquille ou la sécurité, mais partager, prendre avec moi les souffrances, la douleur, les espoirs de toute l'humanité" .

Votre vie n'a de sens que si la quête de Dieu mène bien à cette rencontre dans le jardin, à entendre prononcer son nom. Votre vie n'a aucun objectif intermédiaire auquel vous accrocher au fil des jours et des années. Le monastère est comme un petit groupe à l'arrêt de bus, un signe d'espoir que le bus va arriver. Cela est vrai de tous ceux qui vivent la vie monastique cloîtrée. Dans une conférence au congrès des abbés bénédictins , je disais que Dieu se montre souvent dans l'absence, dans le vide : l'espace libre entre les ailes des chérubins dans le Temple, et finalement dans le tombeau vide au jardin. La vie d'une moniale et d'un moine est creusée par un vide. Votre vie est vide de but, sinon celui d'être là pour Dieu. Vous ne faites rien de particulièrement utile. Mais ce vide est un espace libre dans lequel Dieu vient habiter et où nous entrevoyons sa gloire.

Vous faites cela en moniales de l'Ordre des Prêcheurs. L'Église appelle les contemplatifs de différentes familles religieuses à vivre de la richesse de leurs traditions et charismes respectifs -bénédictin, carmélite, franciscain ou dominicain- qui "constituent un splendide éventail" . Que signifie pour un monastère être dominicain ? Je veux partager ce que j'ai appris de vous en regardant votre vie marquée par la mission de l'Ordre, par la vie commune dominicaine, par la recherche de la Vérité, et par l'appartenance à tout l'Ordre. Il y a maints autres aspects de votre vie que je n'aborderai pas, je m'en tiens à ceux-ci qui sont au cœur de votre identité dominicaine.

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