Vie dominicaine
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Donner sa vie pour la missionLettre à l'Ordre des Prêcheurs. Sainte Sabine, Rome, 1994 fr. Timothy Radcliffe, o.p.
Comme Dominique, nous aussi, nous avons à prêcher l'évangile dans les nouvelles villes, mais maintenant, ce sont des mégapoles tentaculaires où habite un pourcentage toujours grandissant de l'humanité, les jungles urbaines de Los Angeles, São Paolo, Mexico, Lagos, Tokyo, Londres, etc. Ce sont souvent des déserts urbains, marqués par la criminalité et la violence, et par l'immense solitude de ceux qui sont entourés de millions de gens et pourtant seuls. Comment parviendrons-nous à entrer dans le nouveau monde de la jeunesse, un monde de plus en plus mono-culturel, avec sa quête religieuse et son scepticisme, son respect des individus et sa suspicion envers les institutions, sa méfiance des mots et sa fascination pour la technologie de l'information, sa musique et ses chansons? Comment allons-nous être en contact avec tout ce qui est force de vie et de création dans cette nouvelle culture, en tirer profit et l'accueillir pour l'évangile? Par-dessus tout, comment serons-nous des prêcheurs de l'espérance dans un monde souvent tenté par le désespoir et le fatalisme, affligé par un système économique minant les structures socio-économiques de la plupart des pays du monde? Quel évangile pouvons-nous prêcher en Amérique latine, ou bien quand l'Ordre s'implante en Afrique et renaît en Europe de l'Est? Et puis, il y a l'aventure intellectuelle sans fin de l'étude, de l'affrontement à la Parole de Dieu, l'exigence de la vérité, d'un questionnement à produire et à entendre, et la passion de comprendre. Une autre lettre en traitera. Ainsi, frères et soeurs, il y a une chose indubitable: notre vocation de prêcheurs de l'évangile est aussi crucialement nécessaire aujourd'hui qu'hier (1). Nous pouvons répondre à ces défis si nous sommes des gens de courage, qui osent lâcher des engagements anciens pour être libres de prendre de nouvelles initiatives, qui ont l'audace de faire des expériences nouvelles et de risquer l'échec. Nous ne serons jamais capables d'y répondre sans nous offrir les uns aux autres confiance et courage. Une structure aussi complexe qu'un Ordre religieux peut tout aussi bien transmettre pessimisme et sentiment de la défaite qu'être un réseau d'espérance où chacun aide l'autre à imaginer et à créer du neuf. Si l'Ordre doit choisir la deuxième voie, alors nous devons affronter plusieurs questions. Osons-nous accepter dans l'Ordre des jeunes qui ont l'audace d'affronter ces nouveaux défis avec courage et initiative, sachant qu'ils pourraient bien remettre en question beaucoup de ce que nous avons été et de ce que nous avons fait? Serions-nous heureux d'accueillir dans notre Province un homme comme Thomas d'Aquin, qui a épousé une philosophie nouvelle et suspecte et qui a posé des questions difficiles et fondamentales? Accueillerions-nous un frère comme Bartolomé de Las Casas, avec sa passion pour la justice sociale? Nous réjouirions-nous d'avoir un Fra Angelico, qui a expérimenté de nouvelles façons de prêcher l'évangile? Recevrions-nous Catherine de Sienne à la profession, avec tout son franc-parler? Accueillerions-nous Martin de Porrès, qui pourrait troubler la paix de la communauté en invitant toutes sortes de pauvres? Accepterions-nous Dominique? Ou est-ce que nous préférons des candidats qui nous laissent en paix? Et à quoi notre formation initiale conduit-elle? Produit-elle des frères et soeurs qui ont grandi dans la foi et le courage, qui osent tenter et risquer davantage qu'en arrivant à nous? Ou les rendons-nous fades et inoffensifs? Si nous voulons affronter les défis immenses et passionnants d'aujourd'hui, renouveler ce sens de l'aventure de la vie religieuse, alors nous devrons considérer plusieurs aspects de notre vie comme Ordre dans les lettres à venir. Aujourd'hui, dans cette lettre, je voudrais n'explorer qu'une seule question, que j'ai vue surgir dans toutes les régions de l'Ordre durant mes voyages. Comment les voeux que nous avons prononcés peuvent-ils être source de vie et de dynamisme et nous soutenir dans notre prédication? Les voeux ne constituent pas le tout de notre vie religieuse, mais c'est souvent à propos d'eux que les frères et les soeurs posent des questions de fond qu'ensemble nous devons aborder. On dit souvent que les voeux ne sont qu'un moyen. C'est vrai, car l'Ordre a été fondé non pour que nous puissions vivre les voeux mais pour que nous prêchions l'évangile. Mais les voeux ne sont pas un moyen dans un sens strictement utilitaire, comme une voiture peut l'être pour aller d'un endroit à l'autre. Les voeux sont des moyens en vue de faire de nous des gens vraiment missionnaires. Saint Thomas dit que tous les voeux ont pour fin la caritas (2), l'amour qui est la vie même de Dieu. Ils servent leur propos à la seule condition de nous aider à grandir dans l'amour, de sorte que nous puissions parler avec autorité du Dieu d'amour. Les voeux sont en contradiction fondamentale avec les valeurs principales de la société, en particulier avec celles de la culture de consommation qui devient rapidement la culture dominante de notre planète. Le voeu d'obéissance va à l'encontre d'une compréhension de l'être humain comme un être enraciné dans une autonomie et un individualisme radicaux; dans notre culture, être pauvre est un signe d'échec et de manque de valeur, et la chasteté apparaît comme un rejet inconcevable du droit universel de la personne à l'accomplissement sexuel. Si nous embrassons les voeux, il est probable qu'à un certain moment nous les trouverons difficiles à tenir. Ils peuvent paraître nous condamner à la frustration et à la stérilité. Si nous les acceptons seulement comme un moyen utile pour une fin, un inconvénient inévitable dans la vie du prêcheur, ils peuvent paraître un prix à payer qui n'en vaut pas la peine. Mais si nous les vivons dans leur ordination à la caritas, comme une voie parmi d'autres où partager la vie du Dieu d'amour, alors nous pouvons croire que la souffrance peut être féconde, que la mort que nous expérimentons peut ouvrir un chemin de résurrection. Nous pouvons alors dire, comme notre frère Réginald d'Orléans: « Je ne crois pas avoir gagné aucun mérite à vivre dans cet Ordre, parce que j'y ai toujours trouvé tant de joie. » (3) Dans cette lettre, je veux présenter quelques observations simples sur les voeux. Elles seront largement marquées de mes propres limites, et par la culture qui m'a formé. Mon souhait est qu'elles contribuent à un dialogue à travers lequel nous arriverons à une vision commune qui nous rendra capables de nous encourager les uns les autres et nous donnera la force d'être un Ordre qui ose faire face aux défis du siècle à venir. Oser vouer sa vie Dans plusieurs régions du monde, en particulier celles qui sont marquées par la culture occidentale, il y a eu une profonde perte de confiance dans l'acte de s'engager par promesse. On peut le constater dans la chute du mariage, le taux élevé de divorces ou, dans notre Ordre, dans les demandes régulières de dispense des voeux, cette lente et régulière hémorragie de la sève vitale de l'Ordre. Quel sens cela peut-il avoir de donner sa parole usque ad mortem? Une raison pour laquelle donner sa parole peut ne pas sembler sérieux, c'est peut-être un affaiblissement du sens de l'importance de nos paroles. Est-ce que les paroles sont tellement importantes dans notre société? Peuvent-elles faire la différence? Peut-on donner sa propre vie à un autre, à Dieu ou dans le mariage, en disant quelques mots? Nous, les prêcheurs de la Parole de Dieu, nous sommes des témoins de l'importance des paroles. Nous sommes faits à l'image de Dieu qui dit une parole et les cieux et la terre vinrent à l'existence. Il dit une Parole qui est devenue chair pour notre rédemption. Les mots que les êtres humains se disent les uns aux autres donnent la vie ou la mort, construisent la communauté ou la détruisent. La solitude terrible de nos vastes cités est sans aucun doute signe d'une culture qui a parfois cessé de croire à l'importance du langage, de croire qu'elle peut construire la communauté par le langage partagé. Quand nous donnons notre parole dans les voeux, nous témoignons d'une vocation humaine fondamentale: dire des paroles qui ont du poids et de l'autorité. Cependant, nous ne pouvons savoir ce que nos voeux signifieront et où ils nous mèneront. Pourquoi s'enhardir à les professer? Seulement parce que notre Dieu en a fait autant et que nous sommes ses enfants. Nous osons faire ce que notre Père a fait le premier. Depuis le commencement, l'histoire du salut a été celle d'un Dieu qui a fait des promesses, qui a promis à Noé que jamais plus la terre ne serait submergée par un déluge, qui a promis à Abraham une descendance plus nombreuse que le sable, et qui a promis à Moïse de conduire son peuple hors d'esclavage. Le sommet et l'accomplissement étonnant de toutes ces promesses, ce fut Jésus Christ, le « Oui » éternel de Dieu. Comme enfants de Dieu, nous osons donner notre parole, sans savoir ce qu'elle signifiera. Cet acte est un signe d'espérance puisque pour beaucoup de gens, il n'y a que la promesse qui existe. Si quelqu'un est enfermé dans le désespoir, détruit par la pauvreté ou le chômage, emprisonné dans un échec personnel, alors peut-être n'y a-t-il rien en quoi placer son espérance et sa confiance sinon en Dieu qui a prononcé des voeux pour nous, qui, toujours et toujours, a offert une alliance à l'humanité et, par les prophètes, nous a appelés à l'espérance du salut (4). Dans ce monde tellement tenté par la désespérance, il ne peut y avoir d'autre source d'espérance que la confiance en ce Dieu qui nous a donné sa Parole. Et quel signe de cet engagement pris par Dieu, sinon des hommes et des femmes qui osent prononcer des voeux, dans le mariage ou dans la vie religieuse? Je n'ai jamais compris aussi clairement le sens de nos voeux que lorsque je suis allé visiter un barrio aux limites de Lisbonne, où habitent les plus pauvres des pauvres, les oubliés et les invisibles de la ville, et j'y ai trouvé un quartier vivant dans la liesse parce qu'une soeur qui partageait leurs vies allait faire profession solennelle. C'était leur fête. On a appelé notre culture « la génération du maintenant », une culture où n'existe que l'instant présent. Ce peut être la source d'une spontanéité merveilleuse, d'une fraîcheur et d'une immédiateté dans lesquelles nous pouvons nous réjouir. Mais si le temps présent en est un de pauvreté et d'échec, de défaite ou de dépression, alors quelle espérance reste-t-il? Les voeux, par nature, conduisent vers un avenir inconnu. Pour saint Thomas, prononcer un voeu était un acte d'une générosité radicale, parce qu'on y donne en un instant une vie qui devra être vécue progressivement à travers le temps (5). Pour beaucoup de gens, dans notre culture, offrir ainsi un futur qui ne peut être prévu, n'a pas de sens. Comment puis-je me lier moi-même jusqu'à la mort quand je ne sais pas qui et ce que je peux devenir? Qui serai-je dans dix ou vingt ans? Qui aurai-je rencontré et qu'est-ce qui me touchera le coeur? Pour nous, c'est un signe de notre dignité d'enfants de Dieu et de confiance dans le Dieu de providence, qui présente, de façon inattendue, le bélier pris dans les buissons. Prononcer des voeux reste un acte de la plus profonde signification, un signe d'espérance dans le Dieu qui nous promet un avenir, même s'il dépasse notre imagination, et qui tiendra sa parole. Il est vrai que parfois un frère ou une soeur peut s'estimer incapable de continuer selon les voeux prononcés. Ce peut être dû à un manque de discernement dans la période de la formation initiale, ou simplement parce que c'est une vie que, en toute honnêteté, ils ne peuvent plus assumer. Existe alors le sage recours à la possibilité d'une dispense des voeux. Rendons grâce au moins pour ce qu'ils nous ont donné, réjouissons-nous de ce que nous avons partagé! Demandons-nous aussi si, dans nos communautés, nous avons fait tout ce que nous pouvions pour les soutenir dans leurs voeux. L'OBÉISSANCE: LA LIBERTÉ DES ENFANTS DE DIEU Le commencement de la prédication de Jésus, ce fut sa proclamation de l'accomplissement de la promesse d'Isaïe, la délivrance pour les captifs et la liberté pour les opprimés (Lc 4). L'évangile que nous sommes appelés à prêcher est celui de la liberté irrépressible des enfants de Dieu. « C'est pour la liberté que le Christ nous a rendus libres. » (Ga 5,1) Il est donc paradoxal de donner nos vies à l'Ordre, de prêcher cet évangile, à travers un voeu d'obéissance, le seul voeu que nous prononcons. Comment pouvons-nous parler de liberté alors que nous avons donné nos vies? Le voeu d'obéissance est un scandale dans un monde qui aspire à la liberté comme à sa plus haute valeur. Mais de quelle liberté avons-nous faim? C'est une question qui se pose avec une intensité toute particulière dans les pays libérés du communisme. Ils sont entrés dans le « monde libre », mais était-ce pour cette liberté qu'ils ont combattu? Ils ont sûrement gagné une certaine liberté, importante, dans le processus politique, mais la liberté de marché est souvent décevante. Elle n'apporte pas la libération promise, elle déchire le tissu de la société humaine encore davantage. Par-dessus tout, notre monde supposé libre est souvent caractérisé par un profond sentiment de fatalisme, une incapacité à prendre nos destinées en main, à décider vraiment de nos vies, qui doivent nous interroger sur la liberté dans la culture de consommation. Le voeu d'obéissance, pour nous, n'est pas qu'une commodité administrative, un moyen utile. Il doit nous confronter à la question suivante: À quelle liberté aspirons-nous en Christ? Comment ce voeu peut-il le signifier, et nous aider comme prêcheurs du Royaume à vivre la liberté joyeuse des enfants de Dieu? Quand les disciples trouvent Jésus parlant avec la Samaritaine auprès du puits, il leur dit: « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé » (Jn 4,34). L'obéissance de Jésus au Père n'est pas une limitation de sa liberté, une restriction de son autonomie. C'est la nourriture qui lui donne la force et le rend solide. Sa relation au Père, le don de tout ce qu'il est, voilà son être même. La profonde liberté de Jésus, son appartenance au Père, est certainement le contexte dans lequel réfléchir à ce que cela signifie pour nous d'être libres et de donner nos vies à l'Ordre. Ce n'est pas la liberté du consommateur, avec un choix sans restriction entre différents achats ou modes d'action; c'est la liberté d'être, la liberté de celui qui aime. Dans notre propre tradition dominicaine, cette appartenance réciproque dans l'obéissance mutuelle est marquée par une tension entre deux caractéristiques: un don total de nos vies à l'Ordre et une recherche de consensus fondée sur le débat, sur l'attention et le respect mutuels. Les deux sont nécessaires pour être prêcheurs de la liberté du Christ, cette liberté dont le monde a soif. Si nous échouons à nous donner réellement nous-mêmes à l'Ordre, sans condition, alors nous devenons simplement un groupe d'individus indépendants qui, à l'occasion, coopèrent; si l'obéissance est vécue comme l'imposition de la volonté du supérieur, sans la recherche d'un esprit commun, alors notre voeu devient aliénant et inhumain. 1. Obéissance et écoute Dans notre tradition, l'obéissance n'est pas fondamentalement la soumission de la volonté d'un frère ou d'une soeur à un supérieur. Parce qu'elle est expression de notre fraternité les uns avec les autres, de notre vie partagée dans l'Ordre, elle est fondée sur le dialogue et la discussion. Comme on l'a souvent souligné, le mot obedire vient de ob-audire, écouter. Le commencement de l'obéissance vraie, c'est quand nous osons laisser parler nos frères et soeurs et que nous les écoutons. C'est le « principe d'unité » (6). C'est également quand nous sommes enjoints à grandir en humanité par l'attention aux autres. Les gens mariés n'ont pas d'autre choix que d'être entraînés au-delà d'eux-mêmes par les exigences de leurs enfants ou de leurs conjoints. Notre mode de vie, avec son silence et sa solitude, peut nous aider à grandir en attention et en générosité, mais nous risquons aussi de nous enfermer en nous-mêmes et dans nos propres préoccupations. La vie religieuse peut produire des gens profondément désintéressés ou fortement égoïstes, selon que nous écoutions ou non. Cela réclame toute notre attention, une réceptivité totale. Le moment fécond de notre rédemption, ce fut l'obéissance de Marie qui a osé écouter un ange. Cette écoute demande que nous usions de notre intelligence. Dans notre tradition, nous utilisons notre raison non pas pour dominer l'autre mais pour nous en approcher. Comme le disait le P. Rousselot, l'intelligence, c'est « la faculté de l'autre ». Elle ouvre nos oreilles pour entendre. Comme l'écrivait Herbert McCabe:
Il en découle que le premier lieu où nous pratiquons l'obéissance dans la tradition dominicaine, c'est le chapitre de la communauté, où nous discutons les uns avec les autres. La fonction de la discussion dans le chapitre est de rechercher l'unité de coeur et d'esprit en même temps que nous recherchons le bien commun. Nous discutons ensemble, en bons Dominicains, non pour vaincre mais dans l'espoir d'apprendre les uns des autres. Ce que nous recherchons n'est pas la victoire de la majorité mais, dans toute la mesure du possible, l'unanimité. Cette recherche de l'unanimité, même si elle est parfois inaccessible, n'exprime pas simplement un désir de vivre en paix les uns avec les autres. Plus radicalement, c'est une forme de gouvernement issue du fait que nous croyons que ceux avec lesquels nous sommes en désaccord ont quelque chose à dire et donc que nous ne pouvons atteindre seuls la vérité. Vérité et communauté sont inséparables. Comme l'écrivait Malachy O'Dwyer:
Il en découle que dans notre tradition le gouvernement prend du temps. La plupart d'entre nous sommes très occupés et ce temps peut sembler perdu. Pourquoi consacrerions-nous du temps à débattre les uns avec les autres quand nous pourrions être dehors à prêcher et à enseigner? Nous le faisons parce que c'est cette vie partagée, cette solidarité vécue, qui fait de nous des prêcheurs. Nous ne pouvons parler du Christ qu'à partir de ce que nous vivons et la peine prise à chercher à être un seul coeur et un seul esprit nous prépare à parler avec autorité du Christ dans lequel se trouve toute réconciliation. L'obéissance pour nous n'est pas une fuite de responsabilité. Elle structure les différentes façons dont nous la partageons. Souvent, le rôle d'un prieur est difficile parce que quelques frères pensent qu'en l'ayant élu à sa charge, il doit porter seul le fardeau. Ceci traduit un rapport puéril à l'autorité. L'obéissance demande que nous nous saisissions de la responsabilité qui est la nôtre, sinon nous ne répondrons jamais aux défis qui se posent à l'Ordre. Comme je l'ai dit à la rencontre des Provinciaux européens à Prague en 1993:
Parfois, ce qui paralyse l'Ordre et nous empêche d'oser faire du neuf, c'est la peur d'accepter la responsabilité et de risquer l'échec. Nous devons chacun nous saisir de la responsabilité qui est la nôtre, même si c'est douloureux de le faire et si nous risquons de prendre une mauvaise décision. Sinon, nous allons mourir par perte de pertinence. On pourrait objecter que notre système de gouvernement n'est pas le plus efficace. Un gouvernement plus centralisé et plus autoritaire nous rendrait capables de répondre plus rapidement aux crises, de prendre de sages décisions basées sur une connaissance plus large de l'Ordre. Il y a souvent des poussées vers une centralisation de l'autorité. Mais, comme l'écrivait Bede Jarrett, o.p., il y a soixante-dix ans:
Elle peut parfois se révéler inefficace, mais elle fait des prêcheurs. Notre forme de gouvernement est profondément liée à notre vocation de prêcheurs, parce que nous ne pouvons parler avec autorité de notre liberté en Christ que si nous la vivons les uns avec les autres. Mais notre tradition de démocratie et de décentralisation ne peut jamais servir d'excuse à l'immobilisme et à l'irresponsabilité. Elle ne doit pas être une façon de nous soustraire aux défis de notre mission. 2. Obéissance et don de soi La tradition démocratique de l'Ordre, notre accent sur la responsabilité partagée, sur le débat et le dialogue, peut laisser croire que les exigences que nous pose l'obéissance sont moins grandes que dans un système plus autocratique et centralisé. L'obéissance, alors, n'est-elle pas toujours un compromis entre ce que je veux et ce que l'Ordre demande? Est-ce qu'on ne peut pas négocier une certaine autonomie limitée? Je ne crois pas qu'il en soit ainsi. La fraternité réclame de nous tout ce que nous sommes. Puisque, comme tous les voeux, l'obéissance est ordonnée à la caritas, une expression de l'amour, elle doit être sans réserve. Il y aura inévitablement une tension entre le processus du dialogue, la recherche de consensus, et le moment où il faut se remettre entre les mains des frères, mais c'est une tension féconde plutôt qu'un compromis négocié. Bien que je parle plus spécialement à partir de mon expérience de gouvernement parmi les frères, j'espère que plusieurs éléments de ce qui va suivre pourront être utiles à nos soeurs. Je commençais en soulignant l'immensité des défis auxquels nous sommes affrontés en tant qu'Ordre. Nous pouvons y faire face à la seule condition d'être capables de constituer de nouveaux projets communs et d'abandonner des apostolats qui peuvent nous être chers comme individus ou comme Provinces. Nous devons oser tenter de nouvelles expériences et risquer l'échec. Nous devons avoir le courage parfois de laisser des institutions qui ont été importantes dans le passé et peut-être même restent significatives aujourd'hui. Si nous ne le faisons pas, nous serons prisonniers de notre passé. Nous devons avoir le courage de mourir si nous voulons vivre. Ceci exigera, des Provinces et des individus, une mobilité d'esprit, de coeur et de corps. Si nous voulons construire des centres de formation et d'études propres à l'Ordre en Afrique et en Amérique latine, rebâtir l'Ordre en Europe de l'Est, faire face aux défis de la Chine, de la prédication dans le monde de la jeunesse, du dialogue avec l'Islam et les autres religions, il y aura inévitablement des apostolats qu'il nous faudra abandonner. Sinon nous ne ferons jamais rien de nouveau. Pour moi, ce don sans réserve aux frères de sa propre vie représente davantage que la simple souplesse que réclame une organisation complexe pour répondre à de nouveaux chantiers. Il relève de la liberté en Christ que nous prêchons. Il relève de la lex libertatis (10), la loi de liberté de la Nouvelle Alliance. La nuit où il fut livré, alors que sa vie était vouée à l'échec, Jésus prit du pain, le rompit, le donna à ses disciples et dit: « C'est mon corps, et je vous le donne. » Placé devant son destin, parce qu'« il était nécessaire que le Fils de l'homme soit livré », il posa cet acte suprême de liberté en donnant sa vie. Notre profession, quand nous mettons nos vies dans les mains du provincial, est un acte eucharistique d'une folle liberté. C'est ma vie et je vous la donne. C'est ainsi que nous nous donnons nous-mêmes à la mission de l'Ordre « entièrement députés à l'évangélisation totale de la Parole de Dieu. » (11) Quand un frère remet sa vie entre nos mains, cela implique que nous sommes liés par une obligation correspondante. Nous devons oser lui demander beaucoup. Un Provincial doit avoir le courage de croire que les frères de sa Province sont capables de choses formidables, davantage qu'ils ne peuvent jamais l'imaginer. Notre système de gouvernement doit exprimer une confiance surprenante envers chacun, de la même façon que Dominique qui scandalisait ses contemporains en envoyant ses novices prêcher, disant: « Allez en confiance, parce que le Seigneur sera avec vous, et il mettra en vos lèvres les paroles à prêcher. » (12) Si un membre de l'Ordre a librement donné sa vie, alors nous honorons ce don en demandant beaucoup les uns des autres, dans la liberté, même si cela conduit un frère à abandonner un projet qu'il aime chèrement et où il s'est épanoui. Sinon l'Ordre sera paralysé. Nous devons nous inviter les uns les autres à donner nos vies pour de nouveaux projets, à oser nous saisir des questions du jour, plutôt que nous contenter de maintenir des institutions ou des communautés qui ne sont plus vitales pour notre prédication. Il y a aujourd'hui des défis qui se présentent à nous et qui nécessitent une réponse de l'Ordre tout entier. L'évangélisation de la Chine peut en être un. Dans de tels cas, le Maître aura à faire appel à la générosité des Provinces pour donner des frères à de nouvelles zones de missions, même si cela aura des conséquences difficiles à porter. J'ai rencontré un Provincial pour discuter du don d'un frère pour notre nouveau Vicariat général en Russie et Ukraine. Je l'ai fait avec une grande hésitation parce que je savais que c'était un frère que la Province aurait du mal à perdre. Le Provincial me dit: « Si la providence de Dieu a préparé ce frère pour ce travail, nous devons croire nous aussi à la providence de Dieu pour nos besoins. » Rien de neuf ne pourra jamais naître si nous n'osons abandonner ce qui s'est montré valable, pour quelque chose qui pourrait tourner à l'échec. Personne ne peut savoir à l'avance. La pression de la société veut qu'on se construise une carrière, une vie qui aille quelque part. Donner sa vie à la prédication de l'évangile, c'est renoncer à cette assurance. Nous sommes des gens sans carrière, sans projets définis. C'est là notre liberté. Je pense au courage de nos frères qui établissent l'Ordre en Corée, se débattant avec un nouveau langage et une nouvelle culture, sans garantie à l'avance que ce don de leurs vies portera du fruit. C'est seulement un don du Seigneur, comme fut sa résurrection après l'échec de la croix. Par nature, un vrai don, c'est une surprise. Une façon de vivre cette générosité, c'est d'accepter une élection comme prieur, comme provincial ou comme membre du conseil conventuel ou provincial. Dans plusieurs Provinces, il est devenu difficile de trouver des frères capables qui soient prêts à accepter des charges. La recherche d'un supérieur devient le problème de trouver quelqu'un qui soit d'accord pour que son nom soit proposé au chapitre. Nous cherchons des « candidats ». Or il me semble que la seule raison d'accepter un tel poste, c'est qu'on est obéissant aux désirs des frères et non parce qu'on souhaite être « candidat ». Il peut y avoir de bonnes raisons objectives de refuser une charge, qui doivent être prises au sérieux et éventuellement acceptées après confirmation par l'autorité supérieure. Il doit s'agir de raisons graves, et non simplement du fait qu'on n'est pas attiré par l'idée d'avoir cette charge. Sur la montagne de la Transfiguration, Pierre est fasciné par la vision de gloire qu'il a eue. Il souhaite dresser des tentes et s'installer. Il résiste à l'appel de Jésus à marcher sur la route de Jérusalem, où il doit souffrir et mourir. Il n'arrive pas à voir que c'est dans cette mort sur la croix que la gloire sera révélée. Parfois, nous restons fascinés par la gloire de notre passé, la gloire des institutions que nos frères ont construites avant nous. Notre reconnaissance envers eux doit se traduire par la recherche de chemins pour rencontrer les questions actuelles. Comme Pierre, nous pouvons être hypnotisés et paralysés et résister à l'invitation à nous lever et à marcher pour avoir part à la mort et à la résurrection. À chaque génération, chaque Province doit faire face à la mort. Mais il y a la mort stérile, de ceux qui restent accrochés à la montagne de la Transfiguration alors que le Seigneur l'a quittée, et il y a la mort féconde de ceux qui osent prendre la route et voyager avec lui vers la montagne du calvaire, qui conduit à la résurrection. Suite : >>>>> Notes 1. Avila, 22. 2. Par exemple: Somme théologique IIa IIae, q. 184, a. 3. 3. Jourdain de Saxe, Libellus, 64. 4. Voir la Quatrième Prière eucharistique. 5. Somme théologique IIa IIae, q. 186, a. 6, ad 2 um. 6. L.C.O. 17, §I. 7. Herbert, McCabe, o.p., God Matters, Londres, 1987. 8. « Pursuing Communion in Government: Role of the Community Chapter », Dominican Monastic Search, vol. II, Automne-hiver 1992, p. 41. 9. The Life of St. Dominic, Londres, 1924, p. 128. 10. Somme théologique Ia IIae, q. 108, a. 4. 11. L.C.O. 1, §III 12. Acta canon. 24. |


Au
temps de saint Dominique, les jeunes accouraient vers
l'Ordre en grand nombre parce qu'avec sa passion pour
la prédication, il les invitait à prendre
part à une aventure. Qu'est-ce qui nous passionne
et quelles sont les aventures de notre époque?
Qui sont nos Cumans? Nous affrontons le défi
d'établir l'Ordre dans une grande partie de l'Asie,
où vit la moitié de l'humanité,
et de nous préparer à enseigner en Chine.
Y a-t-il de jeunes Dominicains prêts à
apprendre le chinois et à se donner eux-mêmes,
sans savoir ce qu'il leur en coûtera? Partout
dans le monde, nous sommes renvoyés au dialogue
avec l'Islam. Sommes-nous prêts à y donner
notre vie?

