Vie dominicaine

logoSaint Dominique de Matisse

Liberté dominicaine et responsabilité

Rome, le 10 mai 1997. Fête de saint Antonin

fr. Timothy Radcliffe, o.p.


Timothy Radcliffe, o.p.

Dominique nous fascine par sa liberté. C'était la liberté d'un prêcheur pauvre et itinérant, liberté de fonder un Ordre qui ne ressemblât à aucun de ceux qui avaient existé auparavant. Il était libre de disperser la fragile petite communauté qu'il avait rassemblée autour de lui et d'envoyer les frères dans les universités, et libre d'accepter les décisions des frères en chapitre, même lorsqu'il n'était pas d'accord avec eux. C'était la liberté d'un homme de compassion, qui osait voir et répondre.

     L'Ordre s'est toujours épanoui lorsque nous avons vécu avec la liberté de coeur et d'esprit de Dominique. Comment pouvons-nous renouveler aujourd'hui cette liberté profondément propre à l'Ordre? Elle a de nombreuses dimensions: une simplicité de vie, l'itinérance, la prière. Dans cette lettre, je souhaite juste me centrer sur l'un des piliers de notre liberté, à savoir le bon gouvernement. Je suis convaincu, après avoir visité tant de provinces de l'Ordre, que la liberté dominicaine typique s'exprime dans notre mode de gouvernement. Dominique ne nous a pas laissé une spiritualité qui soit manifeste dans une série de sermons ou de textes théologiques. Au lieu de cela, nous avons hérité de lui et des tout premiers frères, une forme de gouvernement qui nous rend libres de répondre avec compassion à ceux qui ont faim de la Parole de Dieu. Lorsque nous offrons nos vies pour la prédication de l'Évangile, nous prenons dans nos mains le livre de la Règle et des Constitutions. La plupart de ces Constitutions ont trait au gouvernement.

     Cela peut sembler surprenant. Dans la culture contemporaine, on considère généralement que le gouvernement est une affaire de contrôle, de limitations des libertés de l'individu. Et en effet, bien des dominicains seraient tentés de penser que la liberté consiste à échapper au contrôle de supérieurs envahissants! Mais notre Ordre ne se divise pas en « gouvernants » et « gouvernés ». Bien plutôt, le gouvernement nous rend capables de partager la responsabilité commune de notre vie et notre mission. Le gouvernement est à la base de notre fraternité. Il nous forme comme frères, libres d'être « utiles au salut des âmes ». En acceptant un frère dans l'Ordre, nous exprimons notre confiance qu'il sera capable de prendre sa place dans le gouvernement de sa communauté et de sa province, qu'il contribuera à nos débats, et qu'il nous aidera à parvenir à des décisions fécondes et à les mettre en oeuvre.

     Notre époque est tentée par le fatalisme, la croyance selon laquelle, confrontés aux problèmes de notre monde, nous ne pouvons rien faire. Cette passivité peut aussi gagner la vie religieuse. Nous partageons la liberté de Dominique quand nous sommes tellement touchés par l'urgence de prêcher l'Évangile, que nous osons prendre des décisions difficiles, qu'il s'agisse de lancer une nouvelle initiative, de fermer une communauté, ou de persister dans un apostolat qui est dur. Pour cette liberté, un bon gouvernement est nécessaire. L'opposé du gouvernement n'est pas la liberté mais la paralysie.

     Dans cette lettre, je n'essaierai pas de détailler des observations sur l'application des Constitutions. C'est la responsabilité des chapitres généraux. Je voudrais plutôt suggérer comment nos Constitutions touchent à certains des aspects les plus profonds de notre vie religieuse: notre fraternité et notre mission. Il ne suffit pas simplement d'appliquer les Constitutions comme si elles étaient un ensemble de règles. Nous devons développer ce que l'on pourrait appeler une spiritualité du gouvernement, afin que grâce à elle, nous puissions grandir ensemble, comme frères et prêcheurs.

     Ces commentaires seront fondés sur mon expérience du gouvernement par les frères. Aussi ce que j'aurai à dire ne sera-t-il pas toujours applicable aux autres branches de la Famille dominicaine. Je l'espère cependant utile à nos moniales, nos soeurs, notre laïcat, vous qui faites face à de semblables défis.

     « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. » (Jn 1,14) Les mots de Jean aideront à structurer ces réflexions fort simples sur le gouvernement. Il peut sembler absurde de prendre un texte théologique d'une telle richesse pour base d'une exploration sur le thème du gouvernement. Je voudrais montrer comment le défi du bon gouvernement est que se fassent chair parmi nous cette grâce et cette vérité.

1. Le Verbe qui vient parmi nous est « plein de grâce et de vérité »

     La première partie de la lettre réfléchit sur le but de tout le gouvernement, à savoir que nous soyons libérés pour la prédication de l'Évangile. Tout gouvernement dans l'Ordre a pour objectif la mission commune.

2. Ce Verbe « habite parmi nous »

     Dans la seconde partie de la lettre, nous examinerons les principes fondamentaux du gouvernement dominicain. Au coeur de notre pratique du gouvernement figurent notre réunion en chapitre, notre engagement dans le débat, nos votes et prises de décisions. Mais ces réunions ne seront que pure administration dans le meilleur des cas, et politique partisane au pire, si elles ne relèvent pas de notre accueil du Verbe de Dieu prenant demeure parmi nous. Le gouvernement a besoin d'être nourri par une fraternité vécue.

3. Ce Verbe de Dieu s'est fait chair

     Enfin, cette belle théorie du gouvernement doit se faire chair dans la réalité complexe de nos vies, dans nos couvents, nos provinces et l'Ordre entier. Dans la dernière partie, je partagerai quelques observations sur les relations entre les différents niveaux de responsabilité dans l'Ordre.

 

1. LE BUT DU GOUVERNEMENT DOMINICAIN

1.1 La liberté pour la mission

     Dans la vision de sainte Catherine, le Père dit de Dominique: « Il s'est chargé du Verbe, mon Fils unique. Il est apparu clairement comme un apôtre dans le monde, tant il a semé ma parole avec vérité et lumière, dissipant les ténèbres et donnant la lumière. » Tout gouvernement au sein de l'Ordre a pour but la mise au monde de la Parole de Dieu, le prolongement de l'Incarnation. La mesure du bon gouvernement réside dans ce service de la mission. C'est pourquoi, depuis le commencement de l'Ordre, un supérieur a le pouvoir de dispenser de nos lois, « chaque fois qu'il l'estime opportun principalement en tout ce qui pourrait faire obstacle à l'étude, à la prédication, ainsi qu'au bien des âmes ».

     Il est fondamental pour la vie des frères que nous nous réunissions en chapitre, qu'il soit conventuel, provincial ou général, pour prendre les décisions concernant nos vies et notre mission. Depuis le commencement de l'Ordre, nous parvenons à ces décisions de façon démocratique, par un débat qui conduit à un vote. Mais ce qui rend ce processus démocratique proprement dominicain, c'est que nous ne cherchons pas simplement à découvrir la volonté de la majorité, mais quels sont les besoins de la mission. À quelle mission nous envoie-t-on? La Constitution fondamentale de l'Ordre explicite bien ce lien entre notre gouvernement démocratique et la réponse aux besoins de la mission : « Ce gouvernement communautaire est particulièrement apte à promouvoir l'Ordre et à le rénover fréquemment. (...) Ce n'est pas seulement l'esprit de conversion chrétienne permanente qui réclame cette mise au point continue ; c'est la vocation même de l'Ordre qui le presse d'assumer à chaque génération sa présence authentique au monde. » (LCO I, § VII)

     Nos institutions démocratiques nous permettent de prendre nos responsabilités ou de les fuir. Nous sommes libres de prendre des décisions qui vont peut-être bouleverser nos vies, ou bien nous pouvons choisir l'inertie. Nous pouvons élire des supérieurs qui oseront nous demander plus que nous ne sentons pouvoir donner, ou bien nous choisissons un frère qui nous laissera en paix. Mais soyons bien clairs sur ce point : notre démocratie n'est dominicaine que si notre débat et notre vote sont une tentative d'entendre la Parole de Dieu nous appelant à marcher sur la voie des disciples.

     Toute institution peut être tentée de faire de sa perpétuation son but ultime. Une entreprise qui produit des voitures n'existe pas par un désir miséricordieux de répondre au besoin de voitures de l'humanité, mais pour que l'organisation elle-même puisse croître et se développer. Nous pouvons nous aussi tomber dans ce piège, et tout particulièrement si nous parlons de nos propres institutions en des termes qui dérivent du monde des affaires: le provincial et son conseil deviennent « l'administration », et le syndic « directeur financier »! On peut même parler des frères comme du « personnel ». Quelle mère a jamais annoncé la naissance d'un nouvel enfant en disant que le personnel de la famille s'est accru? Mais nos institutions existent dans un tout autre but, extérieur à nous-mêmes, celui de mobiliser les frères pour la mission.

     Une histoire des Vies des frères raconte comment un grand avocat de Vercelli arriva en courant vers Jourdain de Saxe, se jeta à ses pieds et tout ce qu'il put dire fut : « J'appartiens à Dieu. » Jourdain répondit : « Puisque tu appartiens à Dieu, en son nom, nous te remettons à Lui. » Chaque frère est un don de Dieu mais il nous est donné afin que nous puissions nous-mêmes en faire don en le formant pour la mission et le libérant pour la prédication.

     Le commencement de tout bon gouvernement est l'attention, écouter ensemble la Parole de Dieu, ouvrir nos yeux aux besoins des gens. Dans une bénédiction dominicaine du XIIIe siècle, les frères priaient pour que l'Esprit Saint « nous illumine et nous donne des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des mains pour accomplir le travail de Dieu, et une bouche pour prêcher la parole de salut, et l'ange de la paix pour veiller sur nous et nous conduire enfin, par la grâce de notre Seigneur, au Royaume ». Chaque fois que nous nous réunissons en conseil ou en chapitre, nous prions l'Esprit Saint afin d'avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, mais aussi pour que ce que nous voyons et entendons nous appelle bien là où nous préférerions ne pas aller. La compassion peut bouleverser nos vies.

     Et si la mission est la fin de tout notre gouvernement, alors quel en est le commencement? Sûrement, le fait que « nous avons entrevu sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique ». Si le gouvernement est l'exercice de la responsabilité, alors il exprime en dernier ressort notre réponse à celui qui nous a révélé sa gloire. La contemplation du Fils unique est la racine de toute mission, et donc le ressort premier de tout gouvernement. Sans ce repos il n'y a pas de mouvement. Tout gouvernement nous amène de la contemplation à la mission. Sans cela, nous ne faisons qu'administrer.

1.2 La charge du gouvernement est la mission commune

     « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. » La Parole de salut nous rassemble dans la communion, dans la Trinité et les uns avec les autres. Dans cette Parole, nous découvrons notre véritable liberté, la liberté d'appartenir les uns aux autres dans la grâce et la vérité. La bonne nouvelle que nous prêchons, c'est que nous pouvons trouver notre demeure dans la vie du Dieu Trinitaire.

     Si la prédication de l'Évangile est l'appel à la communion, alors le prêcheur ne saurait être un solitaire, engagé seulement dans sa mission. Toute notre prédication est le partage d'une charge commune, l'invitation à appartenir à la demeure commune. Si la fin du gouvernement dans l'Ordre est la mission de prêcher, alors son principal défi consiste à rassembler les frères dans la mission commune, la mission de l'Ordre et de l'Église. Les disciples ne sont pas envoyés seuls.

     Rien ne paralyse autant le bon gouvernement que l'individualisme, par lequel un frère épouse à tel point « son propre projet », « son propre apostolat », qu'il cesse d'être disponible à la mission commune de l'Ordre. Cette privatisation de la prédication ne nous rend pas seulement difficile de développer et de soutenir des projets communs. Plus radicalement, elle risque d'offrir une fausse image du salut auquel nous sommes appelés, l'unité dans la grâce et la vérité. En fin de compte, c'est la soumission à une fausse image de ce que signifie être véritablement humain: celle de l'individu solitaire dont la liberté est l'autodétermination, libéré de l'interférence des autres.

     L'un des principaux défis du gouvernement consiste à refuser de laisser paralyser la mission commune de l'Ordre par ce type d'individualisme. Cette liberté de Dominique, que nous trouvons si caractéristique de l'Ordre, n'est pas la liberté de creuser son propre sillon, libre de l'intervention des supérieurs. C'est la liberté de faire don de nous-mêmes, sans réserve, avec la folle générosité du Verbe fait chair.

     Certaines formes de prédication de l'Évangile ne sont pas facilement partageables. Par exemple, un frère ou une soeur qui prêche par la poésie, la peinture, ou même la recherche, devra souvent travailler seul. Même dans ce cas, nous devons montrer qu'ils ne font pas seulement « leur truc à eux », qu'ils contribuent eux-aussi à la mission commune. L'Ordre est la plupart du temps vivant lorsqu'il canalise le dynamisme des frères. Parfois, l'acte le plus libératoire que puisse faire un supérieur est d'ordonner à un frère d'accomplir ce que ce dernier veut le plus profondément et dont il est capable. Parfois, la mission commune nous demandera d'accepter des charges que nous n'aurions pas choisies, d'abandonner, pour le bien commun, un apostolat aimé. Nous n'avons pas seulement besoin de prédicateurs et de pasteurs, mais de syndics, de secrétaires, de supérieurs et d'administrateurs. Mais cela fait aussi partie de la prédication de cette Parole qui nous rassemble en communauté.

2. LES PRINCIPES FONDAMENTAUX DU GOUVERNEMENT DOMINICAIN

     Les Constitutions nous disent que « notre première raison d'être rassemblés en communauté, c'est d'habiter ensemble, et d'avoir en Dieu une seule âme et un seul coeur » (LCO 2, § I). Cela pourrait sembler en contradiction avec le projet fondamental de l'Ordre, qui est de nous envoyer prêcher la Parole de Dieu. En fait, c'est là une saine et nécessaire tension qui a toujours marqué la vie dominicaine. Au nom de la grâce et de la vérité que l'on nous envoie prêcher, nous devons vivre ensemble, sinon nous n'aurons rien à dire. La mission commune que nous partageons s'enracine dans la vie commune que nous vivons.

     Cette tension se retrouve dans notre gouvernement. Car si la fin de tout gouvernement est que les frères soient libérés pour la prédication, elle se fonde cependant sur notre fraternité. Si nous ne cherchons pas à vivre ensemble dans une unité de coeur et d'âme, notre démocratie échouera. Dans sa vision, le Père dit à sainte Catherine que dans le navire de saint Dominique, « aussi bien le parfait que le moins parfait ont leur place ». L'Ordre est une demeure pour les pécheurs. Et cela implique que pour établir un bon gouvernement, il ne suffit jamais de se contenter d'appliquer les Constitutions, de tenir les chapitres, de voter et prendre des décisions. T. S. Eliot nous parle de gens qui « rêvent de systèmes tellement parfaits que personne n'aura besoin d'être bon ». Notre système de gouvernement s'enracine en fin de compte dans une recherche de la vertu. La chair doit se faire verbe et communion, et le groupe hétéroclite d'individus que nous sommes, une communauté.

2.1 Pouvoir, autorité et responsabilité

     Le bon gouvernement dépend d'une juste manière de vivre nos relations de pouvoir, d'autorité et de responsabilité. Il peut paraître étrange que je n'inclue pas une section sur l'obéissance. C'est que j'ai déjà écrit longuement sur l'obéissance dans ma Lettre à l'Ordre « Donner sa vie pour la mission ». La présente lettre sera bien assez longue sans que j'y répète ce que j'ai déjà écrit ailleurs! Et puis, pratiquement tout ce que j'écris dans cette lettre sur le gouvernement commente les implications de notre voeu d'obéissance, par lequel nous nous donnons sans réserve à la mission commune de l'Ordre.

Le pouvoir

     Notre vie commune nous confronte inévitablement à la question du pouvoir. En général, nous n'aimons pas parler de pouvoir, à moins que nous sentions que des abus en sont commis. Le mot semble presque impropre pour parler de la relation de fraternité qui nous unit. Et pourtant toute communauté humaine est marquée par des relations de pouvoir, et les communautés dominicaines ne font pas exception. En faisant profession, nous nous remettons entre les mains des frères. Nos frères prendront, concernant nos vies, des décisions que nous n'apprécierons pas toujours, et parfois même ressentirons comme injustes. Nous serons peut-être assignés à des lieux où nous ne voudrions pas aller, ou élus à des postes de responsabilité que nous ne voudrions pas occuper.

     Chaque frère a du pouvoir, par ce qu'il dit ou ne dit pas, et par ce qu'il fait ou ne fait pas. Toutes les questions que nous allons aborder dans cette lettre -- la démocratie du chapitre, les élections, les relations entre les différents niveaux de gouvernement dans l'Ordre -- toutes explorent des aspects du pouvoir que nous détenons tous dans nos relations les uns avec les autres. Et pour que notre prédication ait du pouvoir, nous devons vivre ces relations de pouvoir de manière ouverte, saine et conforme à l'Évangile.

     La vie de Jésus montre une relation paradoxale au pouvoir. Il était l'homme des paroles puissantes: il a appelé les disciples à le suivre, il a guéri les malades, il a chassé les démons, il a fait lever les morts et a osé affronter les autorités religieuses de son époque. Et pourtant il était l'impuissant qui a refusé la protection de l'épée de Pierre, et qu'on a cloué sur une croix.

     Chez cet homme fort et vulnérable, le pouvoir guérissait toujours et donnait la vie. Jamais il ne rabaissait, ne réduisait, ne diminuait, ne détruisait. Ce n'était pas tant un pouvoir sur les gens, qu'un pouvoir qu'il leur donnait. Et en effet il fut le plus puissant justement en refusant d'être un canal de violence, en la portant dans son corps, en la laissant prendre fin avec lui. Il a pris sa passion, sa mort, dans ses propres mains, et il l'a rendue féconde, il en a fait un don, l'Eucharistie.

     Le bon gouvernement dans nos communautés exige que nous vivions les relations de pouvoir de cette manière, en accordant du pouvoir à nos frères plutôt que de les miner. Cela exige de nous le courage d'être vulnérables. Josef Pieper écrivait: « La force d'âme suppose la vulnérabilité ; sans vulnérabilité, il n'y a aucune possibilité de force. Un ange ne peut être courageux parce qu'il n'est pas vulnérable. Avoir du courage signifie être prêt à supporter une blessure. Comme les êtres humains sont substantiellement vulnérables, oui nous pouvons être courageux. » Notre gouvernement invite à vivre cette vulnérabilité courageuse.

L'autorité

     Tout gouvernement dépend de l'exercice de l'autorité. Que l'autorité suprême de l'Ordre soit le chapitre général est une reconnaissance du fait que pour nous, l'autorité est accordée à tous les frères. La succession de nos chapitres généraux, de définiteurs, et de provinciaux, suggère que pour nous, l'autorité est multiface. Les supérieurs jouissent de l'autorité en vertu de leur charge; les théologiens et les penseurs par la vertu de leur savoir; les frères engagés dans des apostolats pastoraux jouissent de l'autorité en raison de leur contact avec les gens dans leur combat pour vivre la foi; les frères âgés jouissent de l'autorité en considération de leur expérience; les frères plus jeunes ont l'autorité qui vient de leur connaissance du monde contemporain et de ses questions.

     Le bon gouvernement fonctionne bien lorsque nous prenons en considération et respectons l'autorité dont jouit chaque frère, et refusons de rendre absolue toute forme unique d'autorité. Si nous rendions absolue l'autorité des supérieurs, l'Ordre cesserait d'être une fraternité; si nous rendions absolue l'autorité des penseurs, nous ne deviendrions alors qu'une étrange institution académique; si nous rendions absolue l'autorité des pasteurs, nous trahirions notre mission dans l'Église; si nous rendions indiscutable l'autorité des anciens, alors nous n'aurions plus d'avenir; si nous ne donnions autorité qu'aux jeunes, nous n'aurions pas de racines. La santé de notre gouvernement dépend de la possibilité d'interaction entre toutes les voix qui façonnent notre communauté.

     Bien plus, nous faisons partie de la Famille dominicaine. Cela signifie que nous sommes aussi appelés à être attentifs à la voix de nos moniales, de nos soeurs, de notre laïcat. Ils doivent eux aussi avoir autorité dans nos délibérations. Les moniales ont une autorité qui découle de leurs vies consacrées à la contemplation; nos soeurs ont une autorité qui vient de leurs vies de femmes à la vaste expérience pastorale. Souvent, elles peuvent nous en apprendre beaucoup grâce à leur proximité avec le peuple de Dieu, en particulier les pauvres. Et de plus en plus souvent aussi, des soeurs ayant une formation théologique ont beaucoup à nous apprendre. Les laïcs ont une autorité de par leurs expériences et connaissances différentes, parfois parce qu'ils sont mariés, ont des enfants. En partie, ce que nous offrons à l'Église consiste en une communauté où chacune de ces autorités doit être reconnue.

La responsabilité

     Tout gouvernement est l'exercice de notre responsabilité partagée, pour la vie et pour la mission de l'Ordre. Son fondement est la confiance que nous devrions avoir les uns dans les autres. Quand saint Dominique envoya prêcher les jeunes frères, les Cisterciens se scandalisèrent de sa confiance en eux, et il leur dit: « Je sais, je sais avec certitude, que mes jeunes vont partir et revenir, qu'ils seront envoyés et rentreront; mais vos jeunes seront tenus enfermés et s'en iront quand même. »

     L'objectif de toute notre formation est de préparer des frères libres et responsables, et c'est pourquoi les Constitutions disent que la responsabilité première de la formation personnelle incombe au candidat lui-même (LCO 156). Notre gouvernement est fondé sur une confiance dans les frères. Nous montrons notre confiance en acceptant un frère à la profession; cette même confiance se manifeste dans l'élection des supérieurs. Les supérieurs aussi doivent se fier aux frères qu'ils chargent de responsabilités. Nous serons parfois déçus, mais ce n'est pas une raison pour renoncer à cette confiance mutuelle fondamentale. Comme l'a écrit Simon Tugwell OP: « En dernière analyse, pour que les dominicains fassent correctement leur travail, ils doivent être exposés à certains aléas, et on doit leur faire confiance pour faire face à ces aléas -- et l'Ordre dans son entier doit accepter le fait que quelques individus, peut-être beaucoup, abuseront de cette confiance. »

     Pareille confiance nous demande de dépasser la peur, peur de ce qui arrivera si les frères ne sont pas contrôlés! Nous devons former les frères à vivre avec cette liberté de Dominique. Comme le dit Felicísimo Martínez OP: « Il n'y a pas de plus grand service à rendre à une personne que de l'éduquer à la liberté. (...) La peur de la liberté peut prendre racine dans la bonne volonté de ceux qui se sentent responsables des autres, et elle peut être légitimée par un appel au réalisme, mais cela n'en fait pas moins un manque de foi dans la vigueur et la force de l'expérience chrétienne. La peur et le manque de foi vont toujours de pair. »

     La peur détruit tout bon gouvernement. Sainte Catherine écrivait au Pape Grégoire XI: « Je désire vous voir libre de toute crainte servile, car je vois bien que dans la crainte, l'homme affaiblit la sainte résolution et le bon vouloir. (...) Debout mon Père, courage! Car je vous le dis, vous n'avez rien à craindre! » La peur est servile, et par conséquent incompatible avec notre statut d'enfants de Dieu, et de frères et soeurs. Elle est par-dessus tout mauvaise chez un supérieur, appelé à aider ses frères à croître en confiance et hardiesse.

     Mais cette confiance réciproque n'est pas une excuse pour une négligence mutuelle. Parce que j'ai confiance en mon frère, cela ne veut pas dire que je peux cesser de penser à lui et le laisser simplement aller son chemin. Si le bon gouvernement nous donne une responsabilité partagée, il s'enracine donc dans la responsabilité réciproque que nous sommes appelés à assumer les uns pour les autres. Quand nous faisons profession, nous mettons nos mains dans celles d'un frère. C'est un geste d'extraordinaires vulnérabilité et tendresse. Nous remettons notre vie à nos frères, et nous ne savons pas ce qu'ils en feront. Nous sommes dans les mains les uns des autres.

     Les vies des Frères nous parlent d'un certain Tedalto dont la vocation traversait une période difficile. « Tout ce qu'il voyait et sentait lui semblait une deuxième mort. » Il était à son entrée dans l'Ordre un homme agréable et calme, mais était devenu à présent de si mauvaise humeur qu'il alla jusqu'à frapper le sous-prieur avec le Psautier. Nous avons tous fait cette expérience! Quoique nous puissions considérer que Tedalto n'aurait jamais dû être accepté dans l'Ordre, Jourdain de Saxe refusa de l'abandonner, et pria avec lui jusqu'à ce que son coeur fût apaisé. En l'acceptant à la profession, nous acceptons la responsabilité d'un frère, de son bonheur et de son épanouissement. Sa vocation est notre souci commun.

     Luttons-nous toujours pour la vocation de nos frères? Si un frère traverse un moment de crise, est-ce que je détourne le regard? Vais-je prétendre que le respect de son intimité justifie ma négligence? Ai-je peur d'écouter les doutes qu'il pourrait me faire partager? J'espère bien que si jamais j'en arrive à frapper le sous-prieur avec le bréviaire, mes frères auront soin de moi! Aussi dois-je avoir la confiance, dans les moments de crise, de partager avec mes frères, assuré de leurs compréhension et miséricorde.

     En tant que prêcheurs du Verbe fait chair, nous sommes particulièrement responsables des paroles que nous prononçons. Le Verbe doit se faire chair par-dessus tout dans les paroles de « grâce et vérité ». Les Premières Constitutions ordonnent au maître des novices d'enseigner aux novices « à ne jamais parler des absents sinon pour en dire du bien » (I, 13). Ce n'est pas là un excès de pieux scrupules nous évitant la confrontation avec la réalité de nos frères tels qu'ils sont. C'est une invitation à prononcer des paroles de « grâce », une reconnaissance du pouvoir qu'ont nos mots de blesser, de détruire, de bouleverser et miner nos frères.

     C'est un aussi grand défi que d'apprendre à dire des paroles de vérité. Il est fondamental pour notre démocratie que nous osions parler en vérité entre nous, que nous osions mettre en mots les tensions et les conflits qui blessent la vie commune et font obstacle à la mission commune. Nous le faisons bien souvent avec n'importe quel frère sauf l'intéressé. Si le comportement d'un frère nous inquiète, alors nous devons oser en parler franchement avec lui, avec délicatesse et fraternellement. Un chapitre n'est pas toujours le premier endroit pour cela. Nous devons oser aller frapper à sa porte et lui parler seul à seul (Mt 18,15). Nous devons prendre le temps de nous parler les uns aux autres, surtout aux frères dont nous sommes plus distants. La communication à l'intérieur d'un chapitre dépendra d'un large travail de communication en dehors. Si nous faisons cet effort, nous aurons renforcé la fraternité entre nous de sorte que nous pourrons aborder ensemble les questions difficiles. Alors nous pourrons avoir ces débats ouverts sur notre vie commune, comment nous échouons et comment nous pouvons croître, ce qui était le but des anciens chapitres des coulpes. Le chapitre général de Caleruega (43,2) fait d'excellentes recommandations sur la manière dont cela peut avoir lieu aujourd'hui.

     L'un des signes de cette confiance dans les frères se manifeste lorsque nous sommes prêts à les élire à des postes de responsabilité, même s'ils sont jeunes ou sans expérience. Jourdain a été choisi pour être provincial de Lombardie alors qu'il avait à peine plus d'un an dans l'Ordre, et il en a été Maître au bout de deux ans. Quel extraordinaire signe de confiance dans un homme qui aujourd'hui n'aurait même pas encore fait sa profession solennelle. On trouve parfois dans l'Ordre des hommes âgés qui s'accrochent à des responsabilités, peut-être par peur de ce que les jeunes pourraient faire et où cela pourrait nous conduire. Et souvent ces « jeunes » ne sont même pas si jeunes de toute façon, sûrement bien assez vieux pour être pères de famille et occuper des postes importants dans le monde séculier. Quelques fois, ils ne sont même pas beaucoup plus jeunes que moi! Mais notre formation et notre mode de gouvernement devraient nous faire oser confier nos vies à des frères qui nous amènerons nous ne savons pas où. À sa profession, un frère met ses mains dans les nôtres. Mais l'accepter comme frère avec une voix, le droit de vote, signifie que nous avons nous aussi mis nos mains dans les siennes.

2.2 La démocratie

     Quand on me demanda, lors d'une interview à la télévision française, ce qui était au coeur de notre spiritualité, je fus presque aussi surpris que l'interviewer de m'entendre répondre: « la démocratie ». Pourtant elle est au coeur de nos vies. Être frère, c'est avoir une voix et le droit de vote. Néanmoins, nos votes ne sont pas simplement ceux de groupes de simples particuliers cherchant à arranger leurs décisions de façon à laisser à chacun la plus grande liberté personnelle possible. Notre démocratie devrait exprimer notre fraternité. Elle est une expression de notre unité dans le Christ, corps unique.

     La démocratie est pour nous plus qu'un vote qui révèle la volonté de la majorité. Elle implique aussi la découverte de la volonté de Dieu. Notre attention à notre frère est expression de cette obéissance au Père. Cette attention requiert de l'intelligence. Hélas, Dieu ne parle pas toujours clairement par la bouche de mon frère. À vrai dire, ce que dit celui-ci est parfois manifestement faux! Et pourtant, il y a au coeur de notre démocratie la conviction que même si ce qu'il dit est idiot et erroné, un brin de vérité attend encore d'en être retiré. Quelque soit l'ampleur de mon désaccord, ce frère peut m'apprendre quelque chose. Apprendre à écouter cela est un exercice d'imagination et d'intelligence. Il faut que j'ose douter de ma propre position, m'ouvrir à ses questions, devenir vulnérable à ses doutes. C'est un acte de charité, né d'une passion pour la vérité. C'est en fait la meilleure préparation à être prêcheur « de grâce et de vérité ».

     Fergus Kerr OP disait dans son sermon d'ouverture au chapitre de la province d'Angleterre en 1996 :

« S'il y a bien une chose que nous devrions certainement réussir dans un chapitre, c'est démontrer cet engagement à chercher la vérité, à écouter pour saisir ce avec quoi nous pouvons être d'accord dans ce sur quoi nous sommes en désaccord, à sauver ce qui est vrai dans ce que les autres pensent. (...) Depuis que je suis dans l'Ordre, (...) ce que j'apprécie de plus en plus, c'est une manière de penser -- de s'attendre à ce que les autres aient des idées qui différeront peut-être des nôtres, de s'attendre aussi à comprendre pourquoi ils croient ceci ou cela -- si seulement nous avons l'imagination, le courage, la foi dans la puissance ultime de la vérité, la charité, pour écouter ce que disent les autres, pour écouter en particulier ce dont ils ont peur quand ils semblent réticents à accepter ce que nous voulons qu'ils voient: il y a bien des voies pour découvrir la vérité, mais j'espère que celle-ci, l'Ordre des Prêcheurs essaiera toujours de la suivre. »

     Notre bien-aimée démocratie prend du temps. C'est du temps que nous nous devons réciproquement. Cela peut être ennuyeux. Peu de gens s'ennuient autant que moi aux longues réunions. Elles ne sont pas efficaces. Je ne crois pas que nous serons jamais parmi les Ordres les plus efficaces de l'Église, et ce serait une erreur de notre part que de chercher à le devenir! Rendons grâce à Dieu, il y a des Ordres plus efficaces que le nôtre. Grâce à Dieu, nous ne cherchons pas à rivaliser avec eux. Une certaine efficacité est nécessaire pour que la paralysie ne nous fasse pas perdre notre liberté. Mais si nous faisons de l'efficacité notre objectif, nous risquons de ruiner cette liberté qui est notre don à l'Église. Notre tradition d'accorder une voix et le droit de vote à chaque frère n'est pas toujours le moyen le plus efficace de parvenir aux meilleures décisions, mais elle témoigne des valeurs évangéliques que nous offrons à l'Église, et dont l'Église a besoin aujourd'hui plus que jamais.

2.3 Le vote

     Le but du dialogue dans nos chapitres est que la communauté parvienne à l'unanimité. Cela n'est pas toujours possible. Nous devons alors arriver à une décision par un vote. Une des responsabilités les plus délicates d'un supérieur est de juger du moment où un vote doit avoir lieu. Il doit amener les frères aussi près que possible de l'unanimité, sans attendre trop longtemps que la communauté reste paralysée par l'indécision.

     Quand on en vient au vote, le but n'est pas de gagner. Un chapitre qui vote est absolument différent d'un parlement ou d'un sénat. Notre vote, comme le débat, fait partie du processus par lequel nous cherchons à discerner ce qui est nécessaire au « bien commun ». L'objet du vote n'est pas de déterminer si c'est ma volonté ou celle des autres frères qui triomphera, mais de découvrir ce que requièrent la construction de la communauté et la mission de l'Ordre.

     Le vote, dans notre tradition, n'est pas un concours entre groupes, mais le fruit d'une attention portée à ce que tous les frères ont dit. Dans la mesure du possible, sans trahir aucune conviction fondamentale, je devrais m'efforcer de voter pour des propositions qui reflètent les préoccupations, les craintes et les espoirs de tous les frères, pas seulement de la majorité. Sans quoi il se pourrait en effet que je « gagne », mais c'est la communauté qui perdra. En politique, un vote exprime la fidélité à un parti. Pour nous, le vote exprime qui nous sommes, des frères voués à la mission commune de l'Ordre.

     Il s'ensuit que le résultat d'un vote est une décision de la communauté et non pas de ceux-là seuls qui ont voté en sa faveur. C'est la communauté qui est parvenue à une décision. Je suis libre de ne pas être d'accord avec le résultat, et même de faire ensuite campagne pour son annulation, mais j'exprime mon identité de membre de la communauté en mettant en oeuvre la décision. Se fier à la simple majorité fut une profonde innovation de la tradition dominicaine. Auparavant, le choix du supérieur avait été soit le résultat d'un consensus, soit la décision des frères les plus « avisés ». L'on considérait trop risqué de se fier à la majorité. C'est pour nous l'expression de notre confiance dans les frères.

     Cela n'est jamais aussi vrai que dans l'élection des supérieurs. Il est bien naturel, avec des frères qui pensent comme nous, de discuter qui ferait un bon supérieur, mais il serait contraire à la nature de notre démocratie de présenter un frère comme le « candidat » d'un parti. C'est pourquoi je doute qu'il soit bien approprié de contacter un frère à l'avance pour lui demander s'il est prêt à se poser en candidat. Il est bien sûr utile de savoir si un frère accepterait ou refuserait son élection, mais le danger est qu'il apparaisse comme le candidat d'un groupe, et accepte l'élection en tant que son représentant. Et puis, peu des frères qui feraient de bons supérieurs auront le désir d'être candidats, tandis qu'ils accepteront plus probablement l'élection comme un acte d'obéissance à leurs frères. Chercher des candidats qui déclarent leur consentement à être supérieurs pourrait bien nous conduire à ne pas choisir les frères les plus adaptés à la fonction.

     Un supérieur est élu pour servir tous les frères, pour le bien commun de l'Ordre. Son élection est le résultat d'un vote que « nous » avons fait, qu'importe pour qui nous avons voté. Une fois élu, il a besoin du soutien de la communauté tout entière, car nous l'avons élu, et qu'importe pour qui j'ai personnellement voté. Nous avons prié pour être guidés par l'Esprit Saint avant le vote, et nous devons croire que cette orientation nous a bien été donnée.

     L'une des responsabilités les plus solennelles que puisse exiger de nous notre démocratie est de voter l'admission dans l'Ordre de candidats, ou la profession de nos frères. C'est une très belle expression de notre responsabilité commune. Notre vote est alors recherche de la vérité, participant du processus qui permettra de discerner si ce frère est appelé par Dieu à partager notre vie. Il ne saurait en aucun cas être l'expression d'une politique partisane, ni de nos affinités ou notre aversion pour un frère. Le vote doit être l'expression d'une charité vraie, cherchant à discerner ce qui est le mieux pour ce frère. Dans ce cas, un frère à qui l'on refuse la profession ne se sentira pas rejeté, mais que nous l'avons aidé à discerner ce qu'est en fait la volonté de Dieu à son endroit. Si notre vote exprime des conflits de pouvoir au sein de la communauté, des luttes idéologiques, des amitiés ou inimitiés, nous aurons alors trahi une immense responsabilité. Nous encouragerons ainsi les frères en formation à dissimuler leur être véritable, et formerons des frères inaptes à gouverner à leur tour.

 

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