Vie dominicaine

logoSaint Dominique de Matisse

La promesse de vie

« Moi, je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance. » (Jn 10,10) Rome, 25 février 1998. Mercredi des Cendres

fr. Timothy Radcliffe, o.p.


 

Timothy Radcliffe, o.p.En donnant l'habit aux frères, saint Dominique leur promit « le pain de vie et l'eau du ciel » (1). Pour être les prêcheurs d'une parole qui donne vie, nous devons trouver le « pain de vie » dans nos communautés. Celles-ci nous aident-elles à nous épanouir, ou simplement à survivre?

     Peu après mon entrée dans l'Ordre, ma province fut visitée par le frère Aniceto Fernandez, alors Maître de l'Ordre. Il me posa une seule question, la question traditionnelle de tous les visiteurs: « Es-tu heureux? » Je m'attendais à une question plus profonde, sur la prédication de l'Évangile ou les défis affrontés par la province. Je réalise aujourd'hui que c'est la première question que nous devons poser à nos frères: « Êtes-vous heureux? » Il existe un bonheur propre au fait d'être au monde comme dominicain, et il est source de notre prédication. Il ne s'agit pas d'un contentement illimité, d'une infatigable bonhomie. Il comporte une capacité d'être peiné. Il peut être absent pour un temps, voire longtemps. C'est un avant-goût de cette abondance de vie que nous prêchons, la joie de ceux qui ont commencé à partager la vie même de Dieu. Nous devrions avoir la capacité de nous réjouir car nous sommes les enfants du Royaume. « Se réjouir est le caractère intrinsèque d'une vie bienheureuse et d'une vie qui par la grâce du Saint Esprit est sur la voie de la béatitude » (2). Dans notre chant à Dominique, nous terminons par la prière: « Nos junge beatis ». Unis-nous aux bienheureux. Puissions-nous aujourd'hui partager un avant-goût de leur bonheur.

     Si nous voulons construire des communautés où la vie soit en abondance, nous devons reconnaître qui nous sommes et ce que nous sommes et ce que signifie pour nous être vivants, hommes et femmes, frères et soeurs, et prêcheurs.

     Nous ne sommes pas des anges. Nous sommes des êtres doués de passion, animés de désirs animaux de nourriture et d'accouplement. Telle est la nature que la Parole de vie accepta en embrassant la nature humaine. Nous ne pouvons faire moins. C'est de là que part le chemin vers la sainteté.

     Mais nous sommes créés par Dieu à son image, destinés à l'amitié de Dieu. Nous sommes capax Dei, affamés de Dieu. Être en vie, c'est s'embarquer pour cette aventure qui nous conduit au Royaume. Nous avons besoin de communautés qui nous soutiennent au long du chemin. Le Seigneur a promis: « J'ôterai de votre chair le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. » (Ez 36, 26) Nous avons besoin de frères et de soeurs qui soient avec nous quand nos coeurs seront brisés et attendris.

     Tout sage sait depuis toujours qu'il n'est pas de chemin vers la vie qui ne traverse le désert. Le voyage de l'Égypte à la Terre Promise passe par le désert. Pour être heureux et véritablement en vie, nous devons nous aussi passer par là. Nous avons besoin de communautés qui nous accompagneront dans ce voyage, et nous aideront à croire que lorsque le Seigneur conduit Israël dans le désert, c'est pour pouvoir « parler à son coeur » (Os 2,16). Si tant de gens ont quitté la vie religieuse ces trente dernières années, ce n'est peut-être pas qu'elle soit plus difficile qu'auparavant, mais parce que nous avons parfois perdu de vue le fait que ces nuits obscures font partie de notre renaissance comme êtres vivants avec la joie du Royaume. Aussi nos communautés ne doivent-elles pas être des lieux où nous nous contentons de survivre, mais des lieux où nous trouvons la nourriture pour notre voyage.

     Pour reprendre une métaphore que j'ai développée ailleurs (3), les communautés religieuses sont comme des systèmes écologiques destinés à porter de curieuses formes de vie. Une espèce rare de grenouille aura besoin de son propre écosystème pour s'épanouir et parcourir son hasardeux chemin de l'oeuf au têtard jusqu'à la grenouille. Si la grenouille est menacée d'extinction, il faut construire un environnement lui offrant sa nourriture, et les étangs et le climat dans lesquels elle puisse prospérer. La vie dominicaine requiert elle aussi son propre écosystème, si nous voulons la vivre pleinement et prêcher une parole de vie. Il ne suffit pas d'en parler; nous devons planifier activement et construire de tels écosystèmes dominicains.

     C'est en premier lieu la responsabilité de chaque communauté. C'est aux frères et aux soeurs qui vivent ensemble de créer des communautés dans lesquelles nous ne nous contentions pas de survivre mais puissions nous épanouir, nous offrant mutuellement « le pain de vie et l'eau du ciel ». Tel est le sens fondamental du « projet communautaire » proposé par les trois derniers chapitres généraux. Cela ne se réalisera que si nous osons parler ensemble de ce qui nous touche le plus profondément comme êtres humains et comme dominicains. Mon espoir est que cette lettre à l'Ordre ouvrira la discussion sur certains aspects de notre vie dominicaine. Je parle de la vie apostolique, la vie affective et la vie de prière. Ce ne sont pas trois différentes parties de la vie (vie contemplative de 7 h à 7 h 30; vie apostolique de 9 h à 17 h; vie affective?). Elles appartiennent à la plénitude de toute vie véritablement humaine et dominicaine. Nicodème demande comment l'on peut renaître. C'est aussi notre question: comment nous entraider, dans cette transformation, pour devenir des apôtres de vie?

     Toutes les communautés ne seront pas capables de se renouveler et d'atteindre l'idéal envisagé par nos Constitutions et récents chapitres généraux. Les provinces devront par conséquent élaborer un plan de renouvellement progressif des communautés dans lesquelles les frères puissent s'épanouir. C'est dans ces seules communautés que les jeunes frères doivent être assignés. Ce sont elles qui porteront la semence d'avenir de la vie dominicaine. Une province qui ne prévoit pas la construction de telles communautés va mourir. Une province qui a trois communautés dans lesquelles les frères s'épanouissent dans la vie dominicaine a un avenir, avec la grâce de Dieu. Une province qui a vingt communautés dans lesquelles nous nous contentons de survivre pourrait bien n'en avoir aucun.

1. LA VIE APOSTOLIQUE

1.1 Une vie déchirée

     La vie dominicaine est en premier lieu apostolique. On pourrait facilement interpréter qu'un bon dominicain est toujours actif, engagé dans des « apostolats ». Mais la vie apostolique n'est pas tant ce que nous faisons que ce que nous sommes: ceux qui sont appelés à « vivre la vie des apôtres sous la forme conçue par saint Dominique » (4). Quand Diego rencontra les délégués cisterciens envoyés pour prêcher aux Albigeois, il leur dit: « Allez humblement, suivant l'exemple de notre bien-aimé Maître, enseignant et agissant, voyageant à pied sans or ni argent, en toute chose imitant la vie des apôtres. » (5) Être apôtre, c'est une vie, pas un emploi.

     Et la première caractéristique de cette vie apostolique est d'être un partage de la vie du Seigneur. Les apôtres sont ceux qui l'ont accompagné « tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous » (Ac 1,21). Par lui ils furent appelés, ils marchèrent avec lui, l'écoutèrent, se reposèrent et prièrent avec lui, débattirent avec lui et par lui furent envoyés au loin. Ils partagèrent la vie de celui qui est l'Emmanuel, « Dieu avec nous ». Le moment culminant de cette vie fut le partage du dernier repas, le sacrement du pain de vie. Quoique l'un d'eux partît plus tôt parce qu'il avait trop à faire.

     La vie apostolique est donc pour nous bien plus que les divers apostolats que nous menons. C'est un mode de vie. Yves Congar, op écrivait de la prédication que c'est une « vocation qui est la substance de ma vie et de mon être » (6). Si les exigences de l'apostolat impliquent que nous n'ayons pas le temps de prier et manger avec nos frères, de partager leurs vies, alors, tout actifs que nous puissions être, nous ne serons pas des apôtres dans le plein sens du terme. Maître Eckhart écrivait: « Les gens ne devraient pas tant se préoccuper de ce qu'ils doivent faire; ils feraient mieux de s'occuper de ce qu'ils doivent être. Si nous-mêmes et notre manière d'être sommes bons, ce que nous ferons rayonnera » (7). Dominique était un prêcheur de tout son être.

     Mais cette vie apostolique nous déchire nécessairement. C'est là sa douleur et la source de sa fertilité. Car la Parole de Dieu, dont les apôtres partagent la vie, s'étend à tout ce qui est le plus éloigné de Dieu et l'embrasse. Selon Maître Eckhart, la Parole continue à ne faire qu'un avec le Père tout en se déversant de par le monde. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. La vie de Dieu est tendue, ouverte jusqu'à faire la place pour tout ce que nous sommes; Il devient semblable à nous en toute chose sauf le péché. Il prend sur lui nos doutes et nos peurs; Il pénètre notre expérience de l'absurde, ce désert où toute signification s'est perdue.

     Aussi, pour nous, vivre pleinement la vie apostolique, c'est découvrir que nous aussi sommes ouverts, déchirés. Être prêcheur, ce n'est pas seulement parler de Dieu aux gens. C'est porter au sein même de nos vies cette distance entre la vie de Dieu et ce qui en est le plus éloigné, aliéné et blessé. Nous n'avons une parole d'espérance que si nous entrevoyons de l'intérieur la souffrance et le désespoir de ceux à qui nous prêchons. Nous n'avons pas pour eux de paroles de compassion sans connaître en quelque sorte comme nôtres leurs échecs et leurs tentations. Nous n'avons pas de parole qui propose un sens à la vie des gens à moins d'avoir été touchés par leurs doutes et d'avoir entrevu l'abîme. Je pense à certains de mes frères français, qui après une journée d'enseignement théologique et de recherche, vont arpenter les trottoirs, de nuit, à la rencontre des prostituées pour écouter leurs peines et leurs souffrances, et leur offrir une parole d'espoir. Pas étonnant que depuis le début, nous, dominicains, ayons mauvaise réputation! C'est un des risques de la vocation. Giordano da Rivolto, au XIVe siècle, disait aux gens de ne pas être trop durs avec les frères s'ils étaient un peu « crasseux ». Cela fait partie de notre vocation: « À être là au milieu des gens, à regarder les choses du monde, c'est impossible qu'ils ne se salissent pas un peu. Ce sont des hommes en chair et en os comme vous, et dans la fraîcheur de la jeunesse; c'est encore une merveille qu'ils soient aussi propres. Ce n'est pas ici la place des moines! » (8)

     La vie apostolique ne nous offre donc pas un « style de vie » équilibré et sain, avec de bonnes perspectives en terme de carrière. Car elle nous déséquilibre, nous renverse dans ce qui est le plus « autre ». Si nous partageons la vie de la Parole de Dieu de cette manière, nous sommes creusés, ouverts tout grand, afin de faire la place et le silence nécessaires à la naissance d'une nouvelle parole, comme pour la première fois. Nous sommes des gens de foi qui ouvrons tout grand nos coeurs à ceux qui ne croient pas. Parfois, nous douterons nous-mêmes de ce que tout cela signifie. Nous sommes comme les apôtres, qui furent convoqués par le Christ et marchèrent vers Jérusalem avec lui, sachant que lui seul détenait les paroles de la vie éternelle. Et pourtant ils discutèrent qui était le plus grand, et n'avaient bien souvent aucune idée d'où ils allaient.

     Aussi la vie apostolique nous invite-t-elle à vivre une tension. Nous avons promis de construire notre vie avec nos frères et soeurs dominicains. « Pour nous désormais, être humain, être nous-mêmes, c'est être l'un des frères prêcheurs, nous n'avons pas d'autre histoire » (9). Là est notre demeure et nous ne pouvons en avoir d'autre. Mais l'élan de la vie apostolique nous propulse dans des mondes différents. Il a mené nombre de nos frères dans le monde de l'industrie, le monde des usines et des syndicats. Il en conduit d'autres aux universités. Il nous entraîne dans le monde cybernétique d'Internet. Un nouveau projet des dominicains français, Jubilatio, nous emmène dans le monde des jeunes. Un projet au Bénin nous fait entrer dans le monde de l'agriculture écologique. Nous sommes présents dans le monde de l'Islam et celui du judaïsme. Cette tension peut nous déchirer, nous ouvrir tout grand, afin que la seule vie que nous ayons ne soit pas construite ou planifiée par nous, mais reçue comme un don quotidien, « pain de vie » que promettait Dominique.

1.2 Le travail dans la société contemporaine

     Dans notre société contemporaine, cette tension se transforme facilement en simple division. Nous pouvons devenir des personnes à double vie, notre vie de dominicain dans notre communauté et la vie vécue dans nos apostolats. Ceci est dû à la manière dont le travail est perçu de nos jours. Et quand cela se produit, alors, la belle, la douloureuse, la fertile tension au coeur de la vie apostolique se brise, et nous risquons de n'être plus que des gens qui travaillent, et rentrent le soir dans un hôtel qui se trouve être religieux. Voyons pourquoi cela constitue un défi particulier que nous devons affronter aujourd'hui.

a) La fragmentation de notre vie

     La société occidentale contemporaine fragmente la vie. La semaine est séparée du week-end, le travail des loisirs, la vie active de la retraite, du moins pour ceux qui ont la chance d'avoir un emploi. On peut être professeur d'histoire le jour, parent le soir et chrétien le dimanche. Cette fragmentation nous rend difficile de vivre des vies unifiées, formant un tout. Les dominicains ont une variété de manières de prêcher quasi infinie. Nous sommes prêtres de paroisse et professeurs, travailleurs sociaux et aumôniers d'hôpitaux, poètes et peintres. Comment vivons-nous ces apostolats en tant que frères, membres de nos communautés, frères et soeurs consacrés? Je me souviens avoir été touché par un jeune dominicain journaliste qui me faisait part de ses difficultés à vivre dans l'univers des médias. Le jour, il vivait dans un monde, avec ses présupposés moraux, son « style de vie ». Le soir, il rentrait dans sa communauté religieuse. Comment faire pour être un: frère et journaliste? Quand nous rentrons dans notre communauté le soir, comme tout le monde dans le reste de la société, nous voulons fermer la porte sur les poids de la journée. Ce que nous faisons au travail est « une autre vie ».

b) La professionnalisation du travail

     De plus en plus, le travail est professionnalisé. Pour la prédication de l'Évangile, il nous arrive souvent de devenir des professionnels qualifiés. Il est même possible d'obtenir un diplôme de prédication ou un doctorat d'études pastorales. Aucun de ceux que Jésus appela n'avait son diplôme d'apôtre! Non qu'il y ait à redire à cette professionnalisation. Nous devons être tout aussi qualifiés et professionnels que ceux avec qui nous travaillons. Et pourtant nous devons être conscients des séductions de devenir un « professionnel ». Cela apporte statut et position sociale. Cela nous situe dans une société stratifiée. Cela donne une identité et nous invite à un mode de vie. Éventuellement nous ramenons un salaire à la communauté. Comment ce docteur, ce professeur, ce pasteur, fera-t-il pour être un mendiant, un frère ou une soeur itinérant(e)? Notre profession nous enferme-t-elle dans un étroit sentier, avec une promotion pour tout horizon? Nous laisse-t-elle libres pour les exigences inattendues de nos frères et de Dieu?

c) L'éthique du travail

     Enfin, dans la société occidentale, c'est l'éthique du travail qui triomphe. C'est lui qui justifie l'existence. Le salut non par les oeuvres mais par le travail. Les chômeurs sont exclus du Royaume. Quoi que nous prêchions, ce fiévreux activisme si souvent rencontré dans l'Ordre pourrait suggérer que nous aussi, parfois, croyons pouvoir nous sauver par ce que nous faisons. Nous louons en Dominique le Praedicator Gratiae, mais si nous prêchons que le salut est un don, est-ce bien là ce que nous vivons? Vivons-nous comme ceux pour qui la vie, la plénitude de la vie, est un don ? Est-ce ainsi que nous regardons nos frères? Entrons-nous en compétition pour faire voir à quel point nous sommes occupés et importants ?

1.3 Le désert de l'absurde

     Donc, être prêcheur, c'est voir sa vie descellée. Nous avons en quelque sorte à partager l'Exode de la Parole de Dieu, qui vient du Père embrasser tout ce qui est humain. Parfois cet Exode peut nous entraîner dans le désert, sans nulle apparence de déboucher sur la Terre Promise. Il peut nous arriver d'être comme Job qui s'assied sur le tas de fumier et proclame que son Rédempteur est vivant. Sinon que parfois nous nous asseyons seulement sur le tas de fumier. Si nous nous laissons entamer par les doutes et les croyances de nos contemporains, nous pouvons nous retrouver dans un désert au milieu duquel l'évangile n'a plus de sens. « Il a dressé sur ma route un mur infranchissable » (Job 19,8).

     La crise fondamentale de notre société est peut-être celle du sens. La violence, la corruption et la drogue sont les symptômes d'un malaise plus profond, la soif d'un sens à notre existence humaine. Pour faire de nous des prêcheurs, Dieu peut nous conduire dans ce désert. Là s'évanouissent nos vieilles certitudes, et le Dieu que nous connaissions et aimions disparaît. Il nous faut alors partager la nuit obscure de Gethsémani, quand tout semble absurde et insensé, et quand le Père se montre absent. Et pourtant, c'est seulement en nous laissant porter jusque là, où plus rien n'a aucun sens, que nous pourrons entendre la Parole de grâce que Dieu offre à notre temps. « La grâce apparaît lorsque nous traversons le désespoir pour affirmer la louange » (10).

     Confrontés au vide, nous pouvons être tentés de le remplir, par des platitudes que nous croyons à demi, par des substituts du Dieu vivant. Le fondamentalisme que nous observons si souvent dans l'Église aujourd'hui est peut-être la réaction effrayée de ceux qui se sont retrouvés à l'entrée de ce désert, mais n'ont pas osé l'endurer. Le désert est un lieu de silence terrifiant, que nous essaierons peut-être de couvrir en ressortant de vieilles formules assénées avec une terrible sincérité. Mais le Seigneur nous conduit dans le désert pour nous montrer sa gloire. Aussi, dit Maître Eckhart: « Tenez bon, et ne vacillez pas devant votre vide » (11).

1.4 Les communautés de vie apostolique

     Comment nos communautés peuvent-elles nous soutenir dans cette vie apostolique? Comment pouvons-nous nous entraider lorsqu'un frère ou une soeur se trouve dans ce désert, où absolument plus rien n'a de sens?

     a) L'apôtre est l'envoyé. Les apôtres n'ont pas postulé pour l'emploi! Nous donnons nos vies à l'Ordre pour pouvoir être envoyés en mission pour lui. Dans la plupart des communautés dominicaines existe ce rythme régulier de sortir le matin et rentrer le soir. Mais nous n'allons pas juste travailler, comme un professionnel sortant de chez lui. C'est la communauté qui nous envoie. Et « à leur retour, les apôtres lui racontèrent tout ce qu'ils avaient fait » (Lc 9,10). Écoutons-nous ce que nos frères ont fait durant la journée, à leur retour le soir? Leur donnons-nous l'occasion de partager les défis qu'ils rencontrent dans leurs apostolats? Ils sont à l'extérieur, dans les paroisses ou les salles de classe, pour nous, de notre part, pour nous représenter. La communauté est là présente en ce frère ou cette soeur.

     Comment faire pour que les prières que nous partageons matin et soir ne soient pas juste l'accomplissement commun d'une obligation, mais fassent partie du rythme d'une communauté qui envoie ses membres au dehors et les accueille à leur retour? Prions-nous pour nos frères et avec eux dans leurs apostolats? Dans le cas contraire, comment dire notre communauté « apostolique »? Elle peut n'être plus qu'un hôtel.

     Le chapitre général de Caleruega a fourni d'excellentes et très claires suggestions sur la manière dont les communautés peuvent planifier et évaluer leur mission commune, afin que les frères progressent dans un véritable sentiment de collaboration. Je demande fortement à toutes les communautés de mettre en oeuvre ces recommandations (n° 44).

     b) Dans nos communautés, nous devrions pouvoir partager et notre foi et nos doutes. Pour la plupart d'entre nous, en particulier ceux qui entrent dans l'Ordre aujourd'hui, il ne suffit pas simplement de réciter les psaumes ensemble. Nous avons besoin de partager la foi qui nous a amenés dans l'Ordre et nous soutient maintenant. C'est là le fondement de notre fraternité. Peut-être ne réussirons-nous à faire que de timides tentatives, mais même dans ce cas, nous pouvons offrir à nos frères et soeurs « le pain de vie et l'eau du ciel ». Les chapitres généraux recommandent fréquemment qu'il soit prêché à l'occasion de chaque liturgie publique. La raison n'en est pas simplement que nous sommes l'Ordre des Prêcheurs, mais aussi que nous puissions partager notre foi.

     Nous devons aussi pouvoir partager nos doutes. C'est plus encore quand un frère entre dans ce désert où plus rien n'a de sens que nous devons le laisser parler. Nous devons respecter son combat et ne jamais l'humilier. Qu'un frère ose partager ces moments de ténèbres et d'incompréhension, si nous osons l'écouter, et cela peut devenir le don le plus immense qu'il nous offrira jamais. Le Seigneur conduit parfois un frère dans l'obscure nuit de Gethsémani. Irons-nous dormir tandis qu'il lutte? Rien ne lie plus étroitement une communauté qu'un combat pour atteindre ensemble la foi. Que cela se passe dans une faculté de théologie ou un pauvre barrio d'Amérique Latine. En luttant ensemble pour donner du sens à qui nous sommes, et au fait que nous soyons appelés à la lumière de l'évangile, nous serons assurément surpris par ce Dieu toujours nouveau et inattendu. Nous pourrions même avoir la surprise de nous rencontrer et nous découvrir les uns les autres, comme pour la première fois.

2. LA VIE AFFECTIVE

2.1 En ceci consiste l'amour

     « En ceci consiste l'amour: ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés. Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres » (1 Jn 4, 10ss).

     La vie apostolique tout entière est un partage de cet amour rédempteur de Dieu pour l'humanité. Si tel n'est pas le cas, notre prédication devient, au mieux, un emploi, et au pire, un exercice de manipulation des autres, la propagation d'une idéologie. Peut-être les églises sont-elles vides dans certains pays parce que la prédication de l'évangile est considérée comme un exercice de contrôle plus que comme l'expression de l'amour illimité de Dieu. Aussi devenir vivant, vivant en abondance, en prêcheurs, signifie découvrir comment bien aimer. « Ma vocation, c'est l'Amour » (12).

     Mais on peut retourner l'idée: pour nous, dominicains, apprendre à aimer ne peut aller sans être gagnés par le mystère de la rédemption de l'humanité par Dieu. Voilà notre école de l'amour. Actuellement, les formateurs religieux du monde entier commencent à affronter la question de l'« affectivité », un mot que je n'aime pas. Comment former ceux qui entreront dans l'Ordre de sorte qu'ils sachent aimer bien et complètement, en religieux chastes? La plupart d'entre nous n'ont eu aucune formation, ou très peu, pour faire face à nos émotions, notre sexualité, notre soif d'aimer et d'être aimés. Je ne me souviens pas avoir jamais reçu la moindre formation dans ce domaine. Il semblait acquis, ou peut-être l'espérait-on nerveusement, qu'une bonne course à pied et une douche froide résoudrait le « problème ». Hélas, je ne peux pas courir et je déteste les douches froides!

     Dans cette lettre, je ne discuterai pas de problèmes touchant spécifiquement à la formation et l'affectivité, car j'espère qu'une lettre à l'Ordre abordera prochainement le thème de la formation. Je dirai juste ceci. Il ne suffit pas d'espérer que tout se passera bien si nous recrutons de jeunes hommes et femmes équilibrés, libres de tout désordre émotionnel apparent. Est-ce que des gens équilibrés donneraient leur vie pour leurs amis? Est-ce qu'ils laisseraient les quatre-vingt-dix-neuf brebis pour aller chercher celle qui s'est égarée? Est-ce qu'ils iraient boire et manger avec des prostituées et des pécheurs? J'ai bien peur qu'ils ne soient trop raisonnables. Commentant l'évangile selon saint Jean, saint Augustin écrivait: « Montre moi quelqu'un qui aime, car il comprend ce que je dis. » (13) Seuls ceux qui sont capables d'amour pourront comprendre la passion de la vie apostolique. Si nous ne nous laissons pas emporter par la vague de cet immense amour, toutes nos tentatives pour être chastes pourraient bien se terminer en exercices de contrôle. Nous pouvons y réussir, mais au risque de faire grand tort à nous-mêmes. Nous pouvons échouer, au risque de causer de terribles torts à autrui. Aussi, à moins que notre élan apostolique et notre capacité d'amour ne s'intègrent profondément, ils deviennent une affaire de contrôle, soit des autres soit de nous-mêmes. Jésus, lui, a abandonné tout contrôle sur sa vie, et l'a placée entre nos mains.

2.2 « Nul n'a plus grand amour que celui-ci: donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13)

     Aimer l'humanité peut être tout à fait admirable, mais peut paraître un substitut pâle et abstrait de cet amour profond et personnel dont nous avons parfois une telle soif. Est-ce vraiment suffisant? Et nous pouvons ressentir ceci d'autant plus fort dans la société contemporaine pour laquelle le modèle d'amour dominant est l'amour sexuel passionné entre un homme et une femme. Lorsque nous éprouvons cette nécessité puissante, pouvons-nous nous satisfaire de l'amour de l'humanité?

     Cet amour passionné des époux est bien de fait un besoin humain profond, et j'en dirai quelques mots plus loin. Il peut aussi être une image de notre relation à Dieu, par exemple dans les commentaires médiévaux du Cantique des Cantiques. Mais il existe une autre tradition complémentaire, peut-être plus typiquement dominicaine. Elle se situe au coeur de l'évangile de Jean. « Nul n'a plus grand amour que celui-ci: donner sa vie pour ses amis. » Ainsi, voilà à quoi ressemble le mystère de l'amour, on donne sa vie pour ses amis. Nous trouvons là un amour profondément passionné, dans les relations de Jésus avec les disciples, avec les prostituées et les publicains, les malades et les lépreux, et même avec les Pharisiens. Cette passion est consommée dans la passion menant au Golgotha. N'est-ce pas aussi passionné que n'importe quelle histoire d'amour?

     Notre société trouvera peut-être notre manière d'aimer incompréhensible, puisque nous avons apparemment rejeté l'expérience typique de l'amour, l'union sexuelle avec une autre personne. Nous-mêmes, peut-être ressentirons-nous parfois que nous avons manqué « la grande expérience », et que nous n'avons pas vécu. Mais saint Thomas d'Aquin nous a enseigné qu'au coeur de la vie du Dieu qui est amour se trouve l'amitié, l'ineffable amitié du Père et du Fils, qui est l'Esprit. Pour nous, vivre, devenir ineffablement vivants, c'est trouver notre demeure dans cette amitié et en être transformés. Elle se répandra sur tout ce que nous faisons et tout ce que nous sommes. Comme l'a écrit Don Goergen op: « Le célibat ne rend aucun témoignage. Mais les célibataires, si. » (14) Nous rendons témoignage au Royaume si l'on nous voit comme des gens dont la chasteté les rend libres de vivre.

     Nos communautés doivent être des écoles d'amitié. Mourant, saint Hyacinthe répéta les mots de saint Dominique aux frères: « Ayez la bonté et la douceur (dulcedo) du coeur; Gardez l'amour de Dieu et la charité fraternelle. » (15) Sommes-nous toujours assez bons et doux de coeur les uns envers les autres? Dans la vie religieuse, on voit souvent une peur de l'amitié, mais peut-être est-elle moins présente dans la tradition dominicaine. Dès le commencement, ont existé des amitiés profondes et pleines d'amour: celle de Dominique pour ses frères et soeurs; celle de Jourdain de Saxe pour sa bien-aimée Diane et pour Henri; celle de Catherine de Sienne et Raymond de Capoue. Je me souviens d'un vieux dominicain disant lors d'un chapitre, quand j'étais jeune: « Je n'ai rien contre les amitiés particulières; c'est aux inimitiés particulières que je m'oppose! » Cette amitié n'est jamais exclusive, mais profondément transformatrice, nous libérant douloureusement et lentement de tout ce qui est dominateur ou possessif, de tout ce qui est condescendant ou méprisant. S'il est partage de la vie de la Trinité, cet amour élèvera l'autre à égalité et le libérera. Comme Bede Jarrett. op, provincial d'Angleterre, l'a écrit en 1932: « Ô Chère amitié, quel don de Dieu! N'en dites pas de mal. Au contraire, louez son Créateur et Modèle, la Bienheureuse Trinité » (16). Si cette amitié est véritablement celle de Dieu, alors elle nous propulsera dans la mission de prédication de la bonne nouvelle.

     L'aboutissement de notre amour sera une dépossession. Ceux que nous aimons, nous devons les laisser partir; nous devons les laisser être. Mon amour donne-t-il à ceux que j'aime la liberté de faire leur propre vie, et me laisse-t-il libre pour la mission de l'Ordre? Mon amour pour cette femme, par exemple, l'aide-t-il à croître en amour pour son mari, ou bien suis-je en train de lier sa vie à la mienne et de la rendre dépendante? Cette douloureuse mais libératrice dépossession nous invite à passer au second plan dans la vie de ceux que nous aimons. Nous devons nous apercevoir que nous disparaissons du centre de leur vie, de sorte qu'ils puissent nous oublier et être libres, libres pour quelqu'un d'autre, libres pour Dieu. C'est la chose la plus difficile de toutes, mais je crois fermement qu'elle peut nous donner plus de joie que nous ne saurions le dire ou l'imaginer. C'est lorsque nos flancs sont grands-ouverts que peut jaillir l'eau vive.

     L'un des magnifiques exemples de notre tradition dominicaine est certainement celui de l'amour entre le bienheureux Jourdain de Saxe, successeur de Dominique comme Maître de l'Ordre, et la moniale dominicaine, bienheureuse Diane d'Andalò. Il est évident qu'ils s'aimaient profondément l'un l'autre. Combien de Maîtres de l'Ordre ont écrit avec une telle ouverture de coeur à une femme? « Ne suis-je pas à vous, ne suis-je pas avec vous: à vous dans le travail, à vous dans le repos; à vous lorsque je suis avec vous, à vous lorsque je suis au loin? » (17) Et il est clair qu'elle lui a beaucoup appris sur comment aimer. Mais dans ses lettres, Jourdain la « donne » toujours au Seigneur. Il est l'ami du marié, dont le rôle est d'accompagner la mariée à son époux: « Pensez à Lui ». « Ce qui vous manque parce que je ne puis être auprès de vous, compensez-le par la compagnie d'un meilleur ami, votre époux Jésus Christ, que vous avez auprès de vous plus constamment, en esprit et en vérité, et qui vous parle plus doucement et pour de bien meilleurs fruits que ne le fait Jourdain. » (18)

     Nous devons même, en un certain sens, être dépossédés de nos propres familles. Nous allons, à juste titre, continuer à les aimer et être heureux de leur amour pour nous, mais une fois faite notre profession dans l'Ordre, nous devrons être libres d'aller là où la mission de l'Ordre nous requiert, même si c'est loin de nos foyers familiaux. Cela fait partie de notre pauvreté. Désormais, notre première appartenance est l'Ordre et la prédication de l'évangile.

2.3. La sexualité, le corps et le désir

a) Un idéal inaccessible?

     C'est une idée magnifique, mais qui peut sembler lointaine et inaccessible. Dans notre combat avec le désir sexuel, avec les fantasmes et les désirs de possession, cette amitié désintéressée peut paraître hors de notre portée. Les médias nous assurent chaque jour que cet idéal est « irréaliste ». Mais Dieu ne transforme pas l'humanité en nous invitant à grimper péniblement jusqu'au paradis. La vie divine vient à nous là où nous sommes, chair et sang. Jésus commande à Zachée de descendre de l'arbre pour le rejoindre sur le sol. La Parole se fait corps, prend sur elle nos désirs, notre passion, notre sexualité. Pour rencontrer le Seigneur et être guéri, nous devons nous aussi nous incarner, dans les corps que nous sommes, avec toutes nos passions, avec nos blessures et nos appétits.

     Nous partons de qui nous sommes et ce que nous sommes. Quand on nous revêt de l'habit, nous apportons à l'Ordre cette personne, fruit d'une histoire et porteuse de ses blessures. C'est elle que le Seigneur a appelée, et pas quelque être humain idéal. Nous venons avec les cicatrices de l'expérience passée, peut-être avec les souvenirs encore à vif d'échecs amoureux, d'abus subis, d'expériences sexuelles. Nos familles nous ont enseigné à aimer; elles nous ont parfois aussi infligé des blessures qui prendront longtemps à guérir. Grandir dans cet amour semblable à celui du Christ prend du temps, et ce temps nous est donné. C'est un don et Dieu offre toujours ses dons dans la durée. Il a mis des siècles à former son peuple, préparer la voie pour la naissance de son Fils. Dieu nous donne vie, patiemment, pas en un instant. Si nous acceptons ses dons, nous devons accepter la manière dont Dieu donne, « je ne vous donne pas comme le monde donne" »(Jn 14,27). Accepter ce don du temps est peut-être tout particulièrement important pour notre société, dans laquelle l'adolescence est prolongée, et où ce n'est que tardivement que la plupart d'entre nous arrivent à la maturité. Nous devons partir de nos désirs, de nos appétits, de notre corps. Nous ne sommes ni des anges ni des bêtes, mais faits de chair, de sang et d'esprit, destinés au Royaume. Mais, comme l'a dit Pascal, si nous commettons l'erreur de penser que nous sommes des anges, c'est alors que nous deviendrons des bêtes.

b) Le désir

     « J'ôterai de votre chair le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. » (Ez 36,26) Pour que nos coeurs deviennent de chair, nous devons laisser transformer nos désirs.

     Quels sont les désirs qui modèlent notre coeur, et que nous dissimulons aux autres, peut-être même à nous-mêmes? « Aucun de nous n'est à lui-même si transparent qu'il sache parfaitement ce qui lui tient vraiment à coeur. » (19). Tant que nous ne regarderons pas carrément nos désirs en face et n'apprendrons pas à bien désirer, nous serons donc sujets à leur contrôle et par conséquent prisonniers d'eux. C'est particulièrement difficile dans une société toute dévouée à la culture du désir. Notre société ne meurt pas de faim mais d'un excès de désir. La moindre publicité nous encourage à désirer plus, sans cesse, infiniment. Le monde se consume d'un désir immodéré, vorace, qui pourrait bien nous consommer tous. Un désir sexuel effréné est juste symptomatique de la manière dont on nous apprend à considérer le monde comme bon à être pris et consommé.

     En premier lieu, cet amour qu'est l'amitié nous invite à voir les autres sans en rechercher la possession. Nous sommes heureux avec eux sans viser à la propriété. Il est difficile d'atteindre à cette liberté de coeur en restant captivé par la culture de marché, dans laquelle tout est là pour être acheté et utilisé, même les autres personnes. Aussi la véritable amitié nous demande-t-elle de rompre avec la culture dominante de notre temps. Nous devons apprendre à regarder avec clarté, avec des yeux qui ne dévorent pas les autres ni le monde. Saint Thomas écrivait: « Ubi amor, ibi oculus. Où il y a l'amour, il y a l'oeil. » (20) Il dit que quand nous convoitons, nous regardons l'autre comme le lion regarde le cerf, comme un repas à dévorer. L'amour est par conséquent inséparable d'une vraie pauvreté de coeur. Comme le demandait William Blake: « Se peut-il que soit Amour, ce qui boit l'autre comme une éponge boit l'eau? » (21)

     Aussi la guérison du désir nécessite une manière différente de regarder le monde, une véritable pauvreté. Et quelle sorte de sens la chasteté pourrait-elle bien signifier si nous demeurions tout aussi « acquéreurs » dans les autres domaines? Comme l'a écrit Don Goergen, op: « Si je prends part à la société de consommation, défends le capitalisme, tolère le machisme, crois que la société occidentale est supérieure aux autres, et suis abstinent sexuellement, je témoigne simplement en faveur de ce que nous soutenons: le capitalisme, le sexisme, l'arrogance occidentale, et l'abstinence sexuelle. Cette dernière ne saurait guère être profondément significative et l'on comprend bien qu'elle soit mise en cause. » (22)

     Nous avons aussi besoin d'envisager clairement la sexualité et de nous affranchir de la mythologie sexuelle de la société contemporaine. Nous devons démythifier la sexualité. D'un côté, une relation sexuelle est généralement considérée comme le point culminant de tous nos appétits de communion et la seule échappatoire à la solitude. On l'a appelée le dernier sacrement de transcendance restant, le seul signe que nous existons pour quelqu'un d'autre, ou même que nous existons tout court. Ne pas avoir de relation sexuelle est par conséquent être à moitié mort. D'un autre côté, la sexualité est banalisée. Une dame anglaise déclarait récemment que ce n'est pas plus important que de prendre une tasse de thé. C'est cette association de la déification de la sexualité et de sa banalisation qui rend le célibat si dur à supporter. On nous dit à la fois que c'est indispensable, et que c'est à faire sans devoir y songer un instant. La rééducation de nos coeurs humains exige que nous considérions clairement la sexualité. Elle est bien en effet un magnifique sacrement de communion avec une autre personne, le don de soi-même, et elle ne peut donc en aucun cas être banalisée. Mais il y a d'autres moyens d'aimer pleinement et complètement, aussi son absence ne nous condamne-t-elle pas à l'isolement et la solitude.

     Enfin, face aux insatiables désirs du marché, nous sommes invités non pas à la répression, mais à une soif bien plus grande. Nous sommes des gens passionnés, et tuer toute passion serait nous rabougrir et dessécher notre humanité. Cela ferait de nous des prêcheurs de mort. Au contraire, nous devons être libérés en des désirs plus profonds, désirs de la bonté illimitée de Dieu. Comme le dit Oshida, dominicain japonais, nous implorons Dieu de se faire irrésistible. Si nos désirs font fausse route, ce n'est pas que nous demandions trop, mais parce que nous nous sommes contentés de trop peu, de satisfactions trop minuscules. « L'idéal pour nous est de ne pas contrôler du tout nos appétits, mais de leur lâcher totalement la bride dans le sillage d'un appétit de Dieu incontrôlé. » (23) Les publicités qui bordent nos routes nous invitent à combattre les uns contre les autres et nous piétiner mutuellement dans une compétition pour satisfaire nos désirs sans fin; notre Dieu offre la satisfaction d'un désir infini, libre et offert. Désirons plus profondément.

     Cette transformation du désir impliquera sans doute quelque ascèse. C'est une conclusion à laquelle j'ai longtemps résisté! Dominique est sûrement parvenu à sa liberté, sa spontanéité, sa légèreté de coeur, en partie parce qu'il était modéré, mangeait et buvait peu. Il festoyait avec ses frères mais il jeûnait aussi. Il existe une ascèse qui n'est pas un rejet manichéen du monde de Dieu, mais nous enseigne à trouver en elle un plaisir juste. « Il s'agit de renoncer, non pas au désir lui-même -ce qui serait inhumain-, mais à sa violence. Il s'agit de mourir à la violence du plaisir, à sa toute-puissance. » (24). La mesure modère nos appétits face aux besoins réels de notre corps, et nous sauve ainsi des illusions du fantasme et de la tyrannie du désir.

c) Le corps

     Je ne peux avoir une relation mature à ma sexualité tant que je n'ai pas appris à accepter les corps humains, le mien et celui des autres, et même à en être heureux. C'est là le corps que j'ai, et que je suis, qui devient vieux, gros, qui perd ses cheveux, évidemment mortel. Je dois me sentir à l'aise avec le corps des autres, les beaux comme les laids, les malades comme les bien portants, les vieux comme les jeunes, les hommes comme les femmes. Saint Dominique fonda l'Ordre pour sauver les gens de la tragédie d'une religion dualiste qui condamnait comme mauvais ce monde de la création. Au coeur de notre tradition se trouve dès les origines une appréciation de la corporalité. C'est là que Dieu vient à notre rencontre pour nous racheter, se faisant être humain, comme nous, chair et sang. Le sacrement central de notre foi est le partage de son corps; notre espérance finale est la résurrection des corps. Le voeu de chasteté n'est pas une fuite hors de notre existence corporelle. Si Dieu s'est fait chair et sang, et bien nous pouvons oser le faire également.

     Nous découvrons ce que signifie pour nous être un corps dans cet apogée de la vie de Jésus, lorsqu'il nous donne son corps: « Ceci est mon corps donné pour vous. » Nous voyons là que le corps n'est pas simplement un morceau de viande, un sac de muscles, de sang et de graisse. L'Eucharistie nous montre la vocation de nos corps humains: nous en faire don mutuellement, la possibilité de la communion.

     L'immense souffrance du célibat est que nous renonçons à un moment d'intense corporalité, où les corps se donnent mutuellement sans réserve. C'est là que l'on peut voir le corps dans son identité profonde, non pas comme un morceau de viande mais comme le sacrement de présence. Cet acte sexuel exprime notre désir profond de partager nos vies, et lui donne chair et sang. C'est pourquoi il est un sacrement de l'unité du Christ avec l'Église. Nous aussi, religieux, pouvons à notre manière rendre le Christ présent dans notre corporalité. Le prêcheur exprime la Parole, non seulement par ses mots, mais en tout ce qu'il ou elle est. La compassion de Dieu vise à devenir chair et sang en nous, dans notre tendresse, jusque dans nos visages.

     Dans l'Ancien Testament, on trouve souvent la prière que le visage de Dieu rayonne sur nous. Cette prière a en fin de compte reçu sa réponse sous la forme d'un visage humain, le visage du Christ. Il regarde le jeune homme riche, il l'aime et lui demande de le suivre; il regarde Pierre dans la cour après son reniement; il regarde Marie-Madeleine dans le jardin et l'appelle par son nom. En tant que prêcheurs, chair et sang, nous pouvons donner corps à ce regard de compassion de Dieu. Notre corporalité n'est pas exclue de notre vocation. « Et l'homme qui est à la fois un prêcheur et un frère peut apprendre, douloureusement et probablement par à-coups, ce que signifie être un visage pour Dieu, précisément en ayant un visage humain, un visage qui peut sourire et rire et pleurer et montrer son ennui... C'est dans toute notre unicité et notre individualité, éternellement valables et désirées par Dieu, que nous sommes aussi la révélation, la manifestation, l'expression de Celui qui est La Parole sortie de toute éternité du silence de Dieu. » (25)

     La véritable pureté de coeur ne consiste pas à s'être libéré de toute contamination par ce monde. Il s'agit bien plus d'être pleinement présent à ce que nous faisons et ce que nous sommes, d'avoir un visage et un corps qui nous expriment, au-delà de la tromperie et duplicité. Les coeurs purs ne se dissimulent pas derrière leur visage, guettant avec méfiance. Leurs visages sont transparents, sans défense, dans la nudité et la vulnérabilité du Christ. Ils ont sa liberté et sa spontanéité. « Seul un coeur pur peut rire en une liberté qui crée la liberté chez les autres. » (26)

d) Donner vie

     Ce qui me manque plus que tout peut-être, c'est de ne pas avoir eu d'enfants. Et si je le ressens ainsi, en tant qu'homme, que signifiera pour une femme n'avoir pas donné naissance ? C'est là un désir fondamental que nous devons reconnaître. Mais si notre vie apostolique est emportée dans le fertile amour de Dieu pour l'humanité, alors, nous serons féconds. Maître Eckhart dit que l'amour de Dieu en nous est vert et fertile. Dieu est en nous « toujours verdoyant et fleurissant dans toute la joie et toute la gloire qu'il est en lui-même » (27). « Le but primordial de Dieu est de donner naissance. Il n'est satisfait que lorsqu'il a engendré son Fils en nous. Et l'âme non plus ne saurait être satisfaite tant que le Fils n'est pas né en elle. » (28)

     Il appartient à notre amour des frères et soeurs de pouvoir les aider à être féconds. La vie apostolique n'est pas une simple question d'acharnement au travail. Si nos apostolats sont vivants de l'abondance de la vie même de Dieu, c'est alors que nous partagerons sa créativité.

     Mais être parents, c'est passer par la joie et la douleur de laisser partir nos enfants. L'état de parent atteint son accomplissement en donnant aux enfants leur liberté et en les laissant construire des vies différentes de ce que nous avions espéré pour eux. Nous aussi devons laisser partir ce que nous avons fait naître. Nous savons avoir été réellement féconds lorsque les projets que nous avions lancés, et pour lesquels nous avons donné notre vie, partent dans des directions nouvelles et sont aux mains d'autres personnes. C'est dur, mais la générosité des parents est de donner la liberté à leurs enfants.

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Notes

1 Étienne de Salagnac 1, 9, éd. Thomas Kaeppeli, op, MOPH XXII, Rome, 1949, p. 81.

2 Cornelius Ernst, op, The Theology of Grace, Dublin, 1974, p.42.

3 The Identity of Religious today. The Conference of Major Superiors of Men, USA, 1996.

4 Constitution fondamentale IV.

5 Cernai 21, cité par Tugwell (éd), Dominic, Londres, 1997, p. 125.

6 Dominican Ashram, mars 1982, « What is my licence to say what I say? », p. 10.

7 Die deutsche Predigten und lateinischen Werke, Stuttgart, 1936, vol. V, p. 197.

8 Prediche del b. Fra Giordano da Rivolto, éd. A. M. Bisconi et D. M. Manni, Florence, 1739, p. 9.

9 Herbert McCabe, op, God Matters, Londres, 1987, « On being Dominican », p.240.

10 Cornelius Ernst, op, op cit, p.72.

11 Sermons and Treatises, traduction anglaise de M. O'C. Walshe, vol. 1, Londres, 1979, p. 44.

12 Sainte Thérèse de Lisieux, Manuscrits autobiographiques, Paris, p. 226.

13 In Jn 26.

14 Conférence à paraître in Review for Religious, mars 1998.

15 D.A. Mortier, op, Histoire des maîtres généraux de l'Ordre des Frères Prêcheurs, vol. 1, Rome, 1903, p. 528.

16 The Letters of Bede Jarrett, op, éd. Bede Bailey, Aidan Bellenger and Simon Tugwell, Bath, 1989, p. 182.

17 Lettre 46, traduction anglaise tirée de G. Vann op, To heaven with Diana, Londres, 1959, p. 120.

18 Lettre 48, ibid p. 28.

19 Nicholas Lash, The Beginning and the End of Religion, Cambridge, 1996, p.21.

20 Sentences 3 d 35, 1, 2, 1.

21 Vision of Albion 7.17.

22 Op. cit.

23 Simon Tugwell, op, Reflections on the Beatitudes, Londres, 1980, p. 78.

24 Jean-Louis Bruguès, op, Les idées heureuses, Paris, 1996, p. 56.

25 S. Tugwell, op cit, p. 96.

26 Joseph Pieper, A brief Reader on the Virtues of the Human Heart, San Francisco, p. 44.

27 Maître Eckhart, Walshe, op, op cit, Sermon 8.

28 Ibid, Sermon 68.