Vie dominicaine
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La source vive de l'espéranceL'étude et l'annonce de la Bonne Nouvelle Sainte Sabine, Rome. Octobre 1996 fr. Timothy Radcliffe, o.p.
Le temps est venu de renouveler l'histoire d'amour entre l'Ordre et l'étude. C'est en train de commencer. Partout dans le monde, je vois s'ouvrir de nouveaux centres d'études et de réflexion théologique, à Kiev, Ibadan, Sao Paulo, Saint-Domingue, Varsovie, pour n'en citer que quelques-uns. Ces centres ne doivent pas offrir seulement une formation intellectuelle. L'étude est un chemin vers la sainteté, qui ouvre nos coeurs et nos esprits les uns aux autres, qui construit des communautés et nous forme à être ceux qui proclament en toute confiance l'avènement du Royaume. L'ANNONCIATION Étudier est en soi un acte d'espérance, puisque cela exprime notre confiance qu'il y a un sens à nos vies et aux souffrances de nos peuples. Et ce sens vient comme un don, une Parole d'espérance, promesse de vie. Il y a un moment de l'histoire de notre Rédemption qui résume avec force ce que signifie recevoir ce don de la bonne nouvelle: l'Annonciation à Marie. Cette rencontre, cette conversation, est un symbole puissant de ce que cela signifie, pour une grande part, d'être étudiant. Je me servirai de ce symbole pour guider notre réflexion sur la manière dont l'étude fonde notre espérance. 1. Tout d'abord, c'est un moment d'attention. Marie écoute la bonne nouvelle qui lui est annoncée. C'est là le début de toute notre étude, l'attention à la Parole d'espérance proclamée dans les Écritures. « Oralement et par lettre, frère Dominique exhortait les frères à l'étude constante du Nouveau et de l'Ancien Testaments » (2). Nous apprenons à écouter Celui qui dit « Crie de joie, stérile, toi qui n'as pas enfanté; pousse des cris de joie, des clameurs, toi qui n'as pas mis au monde » (Is 54,1). Nos études nous offrent-elles la dure discipline d'apprendre à entendre la bonne nouvelle? 2. Ensuite, c'est un moment de fertilité. La voilà, telle que la peignit Fra Angelico, le livre sur ses genoux, attentive, attendant, écoutant. Et le fruit de son attention est qu'elle porte un enfant, le Verbe fait chair. Son écoute libère toute sa force de création, sa fertilité de femme. Et notre étude, l'attention à la Parole de Dieu, doit libérer les sources de notre fertilité, nous faire enfanter le Christ dans notre monde. Au coeur d'un monde qui semble souvent condamné et stérile, nous donnons le jour au Christ en un miracle de création. Chaque fois que la Parole de Dieu est entendue, elle ne parle pas seulement d'espérance, mais elle est une espérance qui prend chair et sang dans nos vies et nos paroles. Congar aimait à citer le mot fameux de Péguy: « Non pas le vrai, mais le réel... c'est à dire le vrai avec l'historicité, avec son état concret dans le devenir, dans le temps ». Voilà l'épreuve où mesurer nos études: donnent-elles à nouveau le jour au Christ? Nos études sont-elles des moments de véritable création, d'Incarnation? Les maisons d'études devraient être comme des salles de maternités! 3. Enfin, à une époque où le peuple de Dieu semble abandonné et sans espoir, Dieu donne à son peuple un avenir, un chemin vers le Royaume. L'Annonciation transforme la manière dont le peuple de Dieu peut comprendre son histoire. Au lieu de conduire à la servitude et au désespoir, elle ouvre un chemin vers le Royaume. Nos études préparent-elles la voie à l'avènement du Christ?Transforment-elles notre perception de l'histoire de l'humanité, de façon à nous la faire comprendre non du point de vue du vainqueur, mais de celui du petit, de l'opprimé que Dieu n'a pas oublié et qu'il vengera? APPRENDRE À ÉCOUTER
Marie écoute les paroles de l'ange, la bonne nouvelle de notre salut. C'est là que commence toute l'étude. Étudier n'est pas apprendre comment être intelligent mais comment écouter. Simone Weil écrivait d'un dominicain français, le frère Perrin, que « la formation de la faculté d'attention est le but véritable et presque l'unique intérêt des études ». (3) Cette réceptivité, cette ouverture de l'oreille qui marque toute l'étude, est en fin de compte profondément liée à la prière. Toutes deux exigent que nous soyons silencieux et attendions que la Parole de Dieu vienne à nous. Toutes deux nous demandent un vide, afin d'attendre du Seigneur ce qu'Il nous donnera. Pensez au tableau de Fra Angelico: Dominique, assis au pied de la croix, lisant. Est-il en train d'étudier ou de prier? Est-il seulement pertinent de se poser la question? La véritable étude fait de nous des mendiants. Nous sommes amenés à la découverte saisissante que nous ne savons pas ce que ce texte signifie, que nous sommes devenus ignorants et dépendants, et alors nous attendons, dans un état de réceptivité intelligente, ce qui nous sera donné. Pour Lagrange, l'École Biblique était un centre d'études scripturaires justement parce qu'elle était une maison de prière. Le rythme de la vie de la communauté était « un va-et-vient entre l'oratoire et le laboratoire ». Il écrivait: « J'aime entendre l'Évangile chanté par le diacre à l'ambon, au milieu des nuages de l'encens: les paroles pénètrent alors mon âme plus profondément que lorsque je les retrouve dans une discussion de revue. » (4) Nos monastères doivent jouer un rôle important dans la vie d'étude de l'Ordre, comme des oasis de paix et des lieux d'attentive réflexion. L'étude dans nos monastères appartient à l'ascèse de la vie monastique dominicaine. Elle ne peut être laissée aux seuls frères. Chaque moniale a droit à une bonne formation intellectuelle comme faisant partie de sa vie religieuse. Comme le disent les Constitutions des Moniales: « Élément caractéristique de l'observance de l'Ordre, que le Bienheureux Père recommanda de quelque manière aux premières soeurs, l'étude nourrit la contemplation; en outre, (elle écarte) les obstacles provenant de l'ignorance et (forme) le jugement pratique. » (LMO 100 II) Marie écouta la promesse faite par l'ange, et elle enfanta le Verbe de Vie. Cela paraît si simple. Qu'avons-nous besoin de faire de plus que nous ouvrir à la Parole de Dieu dite dans les Écritures? Pourquoi faut-il tant d'années d'études pour former des prêcheurs de la bonne nouvelle? Pourquoi devons-nous étudier la philosophie, lire des livres de théologie gros et ardus alors que nous avons la Parole même de Dieu? N'est-ce donc pas simple de « rendre raison de 1'espérance qui est en nous »? Dieu est amour et l'amour a vaincu la mort. Que faut-il dire d'autre? Ne trahissons-nous pas cette simplicité par nos discussions complexes? Or cela n'était pas si simple pour Marie. Cette histoire commence par sa perplexité. « À cette parole elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation » Écouter, cela commence quand nous osons nous laisser surprendre, déranger. Puis, l'histoire se poursuit par sa question au messager: « Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme? » a) La confiance dans l'étude On raconte que saint Albert le Grand était un jour assis dans sa cellule, en train d'étudier. Alors le Démon lui apparut déguisé en l'un des frères, et essaya de le persuader qu'il perdait son temps et son énergie à étudier les sciences profanes. Cela était mauvais pour sa santé. Albert fit juste le signe de croix et l'apparition disparut (5). Hélas! Les frères ne sont pas toujours aussi faciles à convaincre. Toutes les disciplines -- littérature, poésie, histoire, philosophie, psychologie, sociologie, physique, etc... -- qui tentent de donner un sens à notre monde sont nos alliées dans notre recherche de Dieu. « Il doit être possible de trouver Dieu dans la complexité de 1'expérience humaine » (6). Notre monde, par toutes ses souffrances et ses douleurs, est en fin de compte le fruit de « cet amour divin qui a d'abord donné vie et toutes les belles choses » (7). L'espérance qui fait de nous des prêcheurs de la bonne nouvelle n'est pas un vague optimisme, une bonne humeur cordiale, comme un sifflotement dans les ténèbres. C'est la croyance qu'à la fin, nous pouvons découvrir une signification à nos vies, une signification qui n'est pas imposée, qui est là, qui attend d'être découverte. Il s'ensuit que l'étude devrait avant tout être un plaisir, le pur délice de découvrir que oui, malgré toutes les démonstrations du contraire, les choses ont vraiment un sens, qu'il s'agisse de nos vies, de l'histoire de l'humanité ou de ce passage particulier des Écritures contre lequel nous nous sommes débattus toute la matinée. Nos centres d'étude sont des écoles de joie parce qu'elles sont fondées sur la croyance qu'il est possible de parvenir à une certaine compréhension de notre monde et de nos vies. L'histoire de l'humanité n'est pas l'éternel conflit insensé de Jurassic Park, la survie des plus adaptés. La création dans laquelle nous vivons et dont nous faisons partie n'est pas le résultat d'un hasard, mais le travail du Christ: « Tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose et tout subsiste en lui. » (Col 1,16s) La Sagesse danse au pied du trône de Dieu quand elle fait le monde, et la fin de toute l'étude est de partager son plaisir. Simone Weil remettait en avril 1942 le texte suivant au frère Perrin: « L'intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie ... La joie d'apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. » (8). Les Constitutions parlent de notre propensio (LCO 77) à la vérité, une inclination naturelle du coeur humain. Étudier devrait être une simple partie de notre joie d'être pleinement vivants. La vérité est l'air que nous sommes faits pour respirer. C'est une idée splendide, mais admettons tout de suite que c'est bien loin de l'expérience de beaucoup d'entre nous! Pour certains dominicains, frères et soeurs, les années d'étude n'ont pas été un temps d'apprentissage de l'espérance, mais de désespoir. Bien souvent, j'ai vu des étudiants se battre avec des livres qui semblent arides et éloignés de leur expérience, attendant impatiemment que tout cela soit fini pour pouvoir se lancer dans la prédication, jurant de ne plus jamais ouvrir un livre de théologie quand ils seront « rescapés » du studium. Et pire encore que l'aridité, pour certains il y a l'humiliation de s'acharner en vain sur les verbes hébreux, de ne jamais parvenir à comprendre la différence entre les Ariens et les Apollinariens, pour être finalement vaincus par la philosophie allemande! Pourquoi l'étude est-elle si difficile pour tant d'entre nous? En partie parce que nous sommes marqués par une culture qui ne croit plus que l'étude est une activité qui vaut la peine, une culture qui doute que le débat peut nous conduire à la vérité à laquelle nous aspirons. Si notre siècle est si marqué par la violence, c'est sûrement en partie parce qu'il a perdu sa confiance dans notre capacité à atteindre la vérité ensemble. La violence est l'unique ressource dans une culture qui n'a aucune confiance dans la recherche commune de la vérité. Dachau, Hiroshima, le Rwanda, la Bosnie: ce sont tous des symboles de l'effondrement d'une foi dans la possibilité de construire un foyer commun d'humanité par le dialogue. Ce manque de confiance peut prendre deux formes, un relativisme qui désespère d'atteindre jamais à la vérité, et un fondamentalisme qui affirme que la vérité est déjà entièrement en notre possession. Devant ce désespoir qu'est le relativisme, nous célébrons que la vérité est connaissable et nous est de fait proposée comme un don. Comme saint Paul, nous pouvons dire: « J'ai reçu du Seigneur ce qu'à mon tour je vous ai transmis. » (1 Co 11,23) Étudier est un acte eucharistique. Nous ouvrons nos mains pour recevoir les dons de la tradition, riche de connaissance. La culture occidentale est marquée par une profonde suspicion à l'égard de tout enseignement, associé à un endoctrinement et un fanatisme. La seule vérité valable est celle qu'on découvre pour soi même ou qui se fonde dans ses propres sentiments. « Si je sens que c'est juste pour moi, alors ça va. » Mais l'enseignement doit nous libérer des frontières étroites de notre expérience et de nos préjugés pour ouvrir les vastes étendues d'une vérité que nul ne peut maîtriser. Je me souviens, lorsque j'étais étudiant, de l'éblouissement de découvrir que le Concile de Chalcédoine n'était pas la fin de notre recherche de compréhension du mystère du Christ, mais un autre début, faisant exploser toutes les jolies petites solutions cohérentes dans lesquelles nous avions tentés de l'enfermer. La doctrine ne doit pas endoctriner mais nous rendre libres pour poursuivre notre route. Mais il y a aussi le raz de marée du fondamentalisme, qui provient d'une peur profonde de penser, et qui offre « la fausse sécurité d'une foi exempte d'ambiguïtés » (Oakland n° 109). Au sein de l'Église, ce fondamentalisme prend parfois la forme d'une répétition non réfléchie de paroles reçues, d'un refus de prendre part à la recherche interminable de compréhension, d'une intolérance à tous ceux pour qui la tradition ne se limite pas à une révélation, mais est aussi une invitation a se rapprocher davantage du mystère. Ce fondamentalisme peut sembler d'une fidélité solide comme le roc à l'orthodoxie, mais il contredit en fait un principe fondamental de notre foi, à savoir qu'en débattant et raisonnant, nous rendons honneur à notre Créateur et Sauveur qui nous a donné des esprits pour penser et nous rapprocher de Lui. Nous ne pouvons faire de théologie sans l'humilité et le courage d'écouter les arguments de ceux avec qui nous sommes en désaccord, et sans les prendre au sérieux. Saint Thomas écrivait: « De même que nul ne saurait juger d'un cas sans écouter les raisons des deux parties, de même celui qui doit écouter la philosophie se trouvera en meilleure position pour émettre un jugement s'il écoute tous les arguments des deux parties. » (9) Il nous faut perdre ces certitudes qui écartent les vérités inconfortables, voir les deux faces de l'argument, poser les questions qui peuvent nous effrayer. Saint Thomas était l'homme des questions, celui qui apprit à considérer sérieusement toute question, quelque stupide qu'elle puisse paraître. Nos centres d'études sont des écoles d'espérance. Quand nous nous rassemblons pour étudier, notre communauté est une « sainte prédication ». Dans un monde qui a perdu confiance dans la valeur de la raison, cela témoigne de la possibilité d'une recherche commune de la vérité. Ce peut être un séminaire universitaire débattant un cas d'éthique biomédicale, ou un groupe d'agents pastoraux étudiant ensemble la Bible en Amérique latine. Là, nous devons apprendre la confiance les uns dans les autres comme partenaires de dialogue, compagnons d'aventure. L'humiliation n'a pas sa place dans l'étude si nous pouvons nous donner les uns aux autres le courage pour la route. Personne ne saurait enseigner sans comprendre de l'intérieur la panique d'un autre devant un nouveau livre à ouvrir ou une nouvelle idée à affronter. Aussi l'enseignant n'est-il pas là pour remplir la tête des élèves avec des faits, mais pour les renforcer dans leur inclination profondément humaine pour la vérité, et les accompagner dans cette recherche. Nous devons apprendre à voir avec nos propres yeux et à voler de nos propres ailes. Quand Lagrange enseignait à l'École Biblique, il disait à ses é1èves: « Regardez donc. Vous ne direz pas: le Père Lagrange a dit, vous aurez vu par vous-mêmes! » (10) Ce que l'enseignant doit donner par-dessus tout à l'étudiant, c'est le courage de faire des erreurs, de prendre le risque de se tromper. Maître Eckhart disait que « vous verrez rarement qu'on arrive à quelque chose de bon sans s'être d'abord égaré, un peu ». Aucun enfant n'apprend jamais à marcher sans être bien des fois tombé à plat ventre. Un enfant effrayé reste à jamais assis sur son derrière! b) La destruction des idoles Dans les premiers temps, l'étude des frères était essentiellement biblique, préparatoire au travail pastoral, principalement au sacrement de pénitence. Les premiers travaux théologiques de l'Ordre furent des manuels de confession. Mais alors que saint Thomas enseignait aux débutants en théologie de Sainte Sabine, il réalisa que notre prédication ne serait utile au salut des âmes que si les frères recevaient une solide formation théologique et philosophique. Cela pour deux raisons. Tout d'abord, ce sont souvent les questions les plus simples qui requièrent la pensée la plus profonde: Sommes-nous libres? Comment pouvons-nous demander des choses à Dieu? Ensuite parce que, selon la tradition biblique, l'obstacle entre nous et le véritable culte de Dieu n'est pas tant l'athéisme que l'idolâtrie. L'humanité a tendance à se construire de faux dieux et à les adorer. L'arrachement à cette idolâtrie nous demande un dur cheminement, dans notre façon de vivre et de penser. II ne suffit pas de s'asseoir et d'écouter la Parole de Dieu. Nous devons briser l'emprise de ces fausses images de Dieu qui nous tiennent captifs et ferment nos oreilles. Toute sa vie, saint Thomas fut fasciné par la question: Qu'est-ce que Dieu? Comme le dit Herbert McCabe, o.p., sa sainteté consiste en ce qu'il se laissa vaincre par cette question. Au coeur de l'enseignement de Thomas d'Aquin, il y a cette ignorance radicale, car nous sommes liés à Dieu « comme à quelqu'un qui nous serait inconnu » (11). Nous devons nous dégager de cette image de Dieu, invisible et immensément puissant, qui manipule les événements de nos vies. Un tel Dieu serait en fin de compte un tyran et un rival de l'humanité contre lequel nous serions contraints de nous rebeller. Au contraire, nous devons découvrir en Dieu la source ineffable de notre être, le coeur même de notre liberté. Nous devons perdre Dieu si nous voulons Le découvrir, comme le disait saint Augustin, « plus près de moi que je ne le suis moi-même » (12). Enseigner la théologie, par conséquent, n'est pas une simple question de transmission d'informations, mais il s'agit d'accompagner les étudiants face à la perte de Dieu, la disparition d'une personne bien connue et aimée, afin de découvrir Dieu à la source de toute chose, Celui qui s'est donné à nous en son Fils. Alors nous pouvons vraiment dire: « Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés. » McCabe écrit: « C'est l'un des grands plaisirs de l'enseignement dans notre studium que d'observer le moment, qui arrive tôt ou tard pour chaque étudiant, ce moment de conversion si l'on peut dire, où il réalise que ... Dieu n'est rien moins que la source de tous mes actes libres, et la raison pour laquelle ils sont miens. » (13) La discipline de notre étude a pour ultime finalité de nous amener à ce moment de conversion où sont détruites nos fausses images de Dieu, pour que nous puissions approcher du mystère. Mais penser ne suffit pas. La théologie dominicaine a commencé avec Dominique abandonnant son cheval pour devenir un pauvre prêcheur. La pauvreté intellectuelle de Thomas devant le mystère de Dieu est inséparable de son choix d'un ordre de pauvres prêcheurs. Le théologien doit être un mendiant qui sait comment accueillir les dons gratuits du Seigneur. Quant à nous, écouter la Parole requiert que nous nous libérions des fausses idéologies de notre époque. Qui sont nos faux dieux? L'idolâtrie de l'État, dont les autels ont vu sacrifier des milliers de vies innocentes, en fait sûrement partie; le culte du marché, et la poursuite de la richesse. J'ai assez écrit sur les dangers du mythe du consumérisme. Notre monde tout entier a été séduit par une mythologie: que tout s'achète et se vend. Tout a été transformé en marchandises, tout a un prix. Le monde de la nature, la fertilité de la terre, la fragile écologie des forêts, tout cela est à vendre. Et même nous-mêmes, les fils et les filles du Très-Haut, nous sommes à acheter et à vendre sur la marché du travail. La Révolution Industrielle a vu déraciner des communautés entières, arrachées à leur terre et réduites en esclavage dans les villes nouvelles. Cette migration de masse continue aujourd'hui. L'exemple le plus poignant et le plus scandaleux est celui de l'esclavage de millions de nos frères et soeurs d'Afrique, transformés en articles à marchander pour le profit et l'exportation. Comme on l'a écrit au Chapitre de Caleruega: « Les hommes et les femmes ne peuvent être traités comme des marchandises, pas plus que leur vie et leur travail, leur culture et leurs ressources pour s'épanouir dans la société ne sauraient servir de monnaies d'échange au jeu des pertes et profits. » (20,5) Nos centres d'études doivent être les lieux où nous sommes libérés de cette vision réductrice du monde, et où nous réapprenons à nous émerveiller de gratitude devant les généreux dons de Dieu. C'est par l'étude, en cherchant à comprendre les choses et nous comprendre les uns les autres, que nous recouvrons un sens d'émerveillement face au miracle de la création. Simon Tugwell, o.p., écrit: « Quand nous allons au fond des choses, atteignons leur véritable essence par nos esprits, ce que nous trouvons est l'impénétrable mystère de la création divine... En fait, connaître, c'est nous voir basculer tête la première dans une merveille qui dépasse de bien loin la simple curiosité. » (14) C'est bien la vérité qui nous libère. La libération intellectuelle va de pair avec la véritable liberté de la pauvreté. Comme Dominique et Thomas, nous devons devenir des mendiants qui reçoivent les dons généreux de Dieu. Le voeu de pauvreté et la proximité des pauvres sont le juste contexte dominicain pour étudier. Dans notre lutte pour nous libérer de cette perception du monde, nous trouvons une aide dans le fait d'être un Ordre véritablement universel. Nombreuses sont les cultures dont la vision de la réalité ne se basent pas sur la domination et la maîtrise. Nos frères et soeurs d'Afrique peuvent nous aider vers une théologie qui se base davantage sur la réciprocité et l'harmonie. Les traditions religieuses asiatiques peuvent aussi nous aider vers une théologie plus contemplative. Nous devons être présents dans ces autres cultures, pas seulement pour pouvoir y inculturer l'Évangile, mais pour qu'elles puissent nous aider à comprendre le mystère de la création et de Dieu, donateur de toutes bonnes choses. NAISSANCE DE LA COMMUNAUTÉ
Le propos de nos études n'est pas simplement de transmettre de l'information, mais de faire naître le Christ dans notre monde. Pour évaluer nos études, il ne s'agit pas tant de savoir si elles font de nous des gens bien informés, mais si elles nous rendent féconds. Chaque nouveau-né est une surprise, même pour ses parents. II ne peuvent connaître d'avance la personne qu'ils font venir au monde. Il en est de même pour notre étude, qui doit nous préparer à être surpris. Le Christ vient parmi nous à chaque génération par des voies que nous n'aurions jamais pu anticiper, mais pouvons seulement, petit à petit, reconnaître comme authentiques, tout comme cela prit du temps à l'Église d'accepter la nouvelle et choquante théologie de saint Thomas. Dans les montagnes du Guatemala, les frères et les soeurs de notre centre de réflexion sur l'inculturation AK' KUTAN de Coban, tentent d'aider l'Ordre à naître avec la richesse de la culture indigène. À Takamori, derrière le Mont Fuji, notre frère Oshida cherche à donner naissance au Christ dans le monde du Japon, ou bien il y a notre frère Michael Shirres, en Nouvelle Wande, qui se bat depuis vingt ans pour unir les fertiles semences de la spiritualité Maori à la foi chrétienne. Cela peut se passer de toutes sortes de façons non académiques. En Croatie, un de nos frères dirige un groupe de rock appe1é « Les Messagers de l'espoir ». Au Japon, j'ai vu les tableaux magnifiques de nos frères Petit et Carpentier. Ou encore ce peut être la naissance miraculeuse d'une communauté dans un village d'Haïti. Comment notre prédication peut-elle faire naître le Christ chez les drogués de New York ou dans les taudis de Londres? Comment le Verbe peut-il se faire chair dans les mots d'aujourd'hui, prendre corps dans le langage de la philosophie et de la psychologie, à travers notre prière et notre étude? C'est pour cette incarnation du Verbe de Dieu dans chaque culture que l'établissement de maisons d'études, d'excellence théologique, doit être une priorité de l'Ordre dans tous les continents. Je voudrais montrer qu'une vie d'étude construit la communauté et prépare de la sorte un foyer pour que le Christ puisse habiter parmi nous. II n'y a pas d'expérience de désespoir plus cruelle que celle de la solitude absolue de la personne renfermée sur elle-même. Si notre société est si souvent tentée par le désespoir, c'est peut-être parce que telle est l'image dominante de l'être humain dans notre monde, l'individu solitaire à la poursuite de ses propres désirs et de possessions privées. L'individualisme radical de notre époque prend l'apparence d'une libération mais peut nous plonger dans un désespoir total et solitaire. La communauté nous offre une « écologie de l'espoir » (15). Il n'y a qu'ensemble que nous pourrons oser espérer en un monde renouvelé. Le chercheur paraît être le parfait exemple de la figure du solitaire, seul avec ses livres ou son écran d'ordinateur, avec sur la porte un panneau demandant de « ne pas déranger ». Et c'est vrai que l'étude nous impose souvent d'être seul et de nous mesurer à des questions abstraites. Mais c'est là un service que nous offrons à nos frères et soeurs. Le fruit de ce travail solitaire est la construction de la communauté grâce à l'ouverture des mystères de la Parole de Dieu. Nous apprenons par l'étude à appartenir les uns aux autres et ainsi, à espérer. a) La transformation de l'esprit et du coeur Même l'image extrême de l'être totalement seul, de l'individu isolé, est récusée. Car la doctrine de la création nous montre que notre Créateur nous est plus intimement proche qu'aucun être ne le pourrait, puisqu'il est la source toujours présente de notre existence. Nous ne pouvons pas être seul, parce que, seul, nous ne pourrions même pas exister! Il y a dans la culture occidentale une obsession de la connaissance de soi. Mais comment puis-je me connaître séparément de celui qui me porte dans mon être même? Sainte Catherine était profondément moderne lorsqu'elle invitait les frères à entrer dans la « cellule de la connaissance de soi », mais cette connaissance de soi était inséparable d'une connaissance de Dieu. « Nous ne pouvons voir ni notre dignité, ni les défauts qui souillent la beauté de notre âme, à moins de nous considérer dans l'océan paisible de l'être divin à l'image duquel nous sommes conçus. » (16) Même ces moments de désolation la plus totale, de nuit ténébreuse de l'âme, lorsqu'il nous semble être complètement abandonnés, peuvent être transfigurés en moments de rencontre: « La nuit qui réunit le bien-aimé et sa bien-aimée, la nuit transfigurant le bien-aimé, en la vie même de sa bien-aimée. » (17) L'étude ne peut jamais se réduire à un exercice de l'esprit ; c'est la transformation du coeur humain. « Et je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. » (Ez 36,26) Le premier Chapitre Général de l'Ordre, à Bologne, disait que l'on doit enseigner aux novices « comment ils doivent être absorbés par l'étude, de sorte que jour ou nuit, chez soi ou en voyage, ils doivent toujours être en train de lire ou réfléchir à quelque chose; de toute la force de leurs moyens, ils doivent essayer d'en imprégner leur mémoire » (18). Nous laissons sans cesse nos coeurs être formés, par la lecture de journaux et de romans, par la vision de films et de la télévision. Tout ce que nous lisons et voyons forme notre coeur. Lui donnons-nous de bonnes choses pour le nourrir? Ou le façonnons-nous de violence et de banalité, nous dotant d'un coeur de pierre? Sainte Catherine de Sienne dit de Thomas que « Avec l'oeil de son esprit, il a contemp1é, ma Vérité avec une infinie tendresse et là il a accédé, à la lumière surnaturelle » (19). L'étude nous enseigne donc la tendresse et même Thomas était un grand théologien parce qu'il avait le coeur tendre. Le frère Yves Congar a écrit un jour que sa maladie et sa paralysie croissante l'avaient conduit à devenir de plus en plus dépendant de ses frères. Il ne pouvait plus rien faire du tout sans leur aide. Il a dit: « J'ai surtout compris depuis ma maladie, et ayant toujours besoin du service de mes frères, ... que ce que nous pouvons raconter et dire, aussi sublime soit-il, ne vaut pas cher si cela n'est pas accompagné d'une praxis, d'une action réelle, concrète, de service, d'amour. Je pense que j'ai un peu manqué à cela dans ma vie, j'ai été un peu trop intellectuel. » (20) Quand Savonarole parle de la compréhension des Écritures par saint Dominique, il dit qu'elle se fondait sur la « carità », la charité. Puisque c'était l'amour de Dieu qui avait inspiré les Écritures, seule une personne aimante pouvait les comprendre: « Et vous, frères, qui voulez apprendre les Écritures, qui voulez prêcher: apprenez la charité, et elle vous instruira. En vivant la charité, vous la comprendrez. » (21) L'étude transforme le coeur humain par sa discipline. C'est « une forme d'ascèse dans sa persévérance même et sa difficulté » (LCO 83) qui fait partie de notre croissance dans la sainteté. Elle nous offre la rude discipline de rester dans nos chambres en silence, luttant pour comprendre, alors que nous n'aspirons qu'à nous échapper. L'une des innovations de l'Ordre a justement consisté à offrir à ceux qui étaient particulièrement doués pour l'étude, la solitude d'une cellule individuelle, mais une solitude qui peut être ascèse. Lorsque nous sommes seuls, nous débattant avec un texte, nous pensons alors à cent raisons valables de nous arrêter pour aller voir quelqu'un, lui parler. Nous nous convaincrons bien vite que nous devons absolument le faire et que continuer à étudier serait trahir notre vocation et un devoir chrétien! Et pourtant, à moins de supporter cette solitude et ce silence, nous n'aurons rien de bon à offrir. Dans la « Lettre au Frère Jean », on nous dit: « Aime ta cellule, sers t'en sans cesse, si tu veux être admis dans la cave à vin » (22), c'est-à-dire, de toute évidence, l'idée du paradis pour les novices du XIIIe siècle! Une longue étude est en effet inévitablement fastidieuse. Apprendre à lire l'Hébreu ou le Grec est une chose difficile et un travail pénible. Souvent nous nous demanderons même s'il en vaut la peine. C'est justement un acte d'espérance, l'espérance que ce travail portera des fruits tels que nous ne pouvons encore les imaginer. Suite : >>>> |


Quand
saint Dominique cheminait à travers le sud
de la France, alors que sa vie était menacée,
il chantait gaiement. « Il semblait toujours
gai et heureux, sauf lorsqu'il était bouleversé
de compassion pour une peine qui affligeait son prochain »
(1). Et cette joie de Dominique est inséparable
de notre vocation à être des prêcheurs
de la bonne nouvelle. Nous sommes appelés à
« rendre raison de l'espérance qui
est en nous » (1 Pierre 3,15). Aujourd'hui,
dans un monde crucifié par la souffrance, la
violence et la pauvreté, notre vocation est
à la fois plus difficile et plus nécessaire
que jamais. La crise de l'espérance traverse
toutes les parties du monde. Comment vivre la joie
de Dominique, alors que nous sommes des gens de notre
temps, partageant les crises de nos peuples et les
forces et les faiblesses de notre culture? Comment
nourrir un espoir profond, enraciné dans l'inébranlable
promesse de vie et de bonheur que Dieu fait à
ses enfants? La conviction que j'explore dans cette
lettre à l'Ordre est la suivante: une vie d'étude
est l'une des voies que nous avons pour grandir dans
cet amour qui « excuse tout, croit tout,
espère tout, supporte tout » (1 Co
13,7).

