Figures dominicaines

DécorationBartolomé de Las Casas († 1566)

 

Bartholomé de Las casasDans les manuels d'histoire, l'ordre des dominicains passe pour être l'" ordre de l'Inquisition ". Il serait vain de vouloir adoucir le reproche contenu dans cette affirmation en alléguant que ce n'était pas aux Inquisiteurs de torturer et de brûler, mais au " bras séculier " : car si ces organes' d'exécution avaient voulu renoncer à un châtiment " séculier ", ils auraient été eux-mêmes excommuniés et soupçonnés d'hérésie. L'Inquisition, certes, faisait une distinction entre, d'une part, les " infidèles " qui ne relevaient pas de ses tribunaux et, d'autre part, les " hérétiques " et les " apostats " auxquels s'appliquaient leurs décisions: en pratique il s'agissait surtout des Juifs.

La dénonciation était particulièrement à redouter. Les ordonnances des papes sur l'Inquisition prévoyaient bien une enquête menée dans les formes par les tribunaux ecclésiastiques, pour que tous les faits importants en droit, y compris ceux qui étaient en faveur de l'accusé, fussent pris en considération. Mais dans la pratique il suffisait souvent des affirmations de deux dénonciateurs pour proclamer coupables les accusés. De plus, le pape Innocent IV avait autorisé l'emploi de la torture, qui entraînait le plus souvent des aveux. Enfin on étendit le ressort de l'Inquisition à la sorcellerie, à l'alchimie, au blasphème - ce qui à la fin du Moyen Age aboutit aux nombreux procès de sorcières auxquels des dominicains participèrent dans une certaine mesure.

Il y a une amère ironie à constater cette implication dans l'Inquisition d'un ordre fondé pour rallier à l'Église non par la force, mais à l'aide d'une prédication persuasive. Cependant l'ordre dominicain, en raison de ses contacts avec les groupes d'hérétiques, était en quelque sorte a prédestiné " à l'Inquisition, et saint Dominique déjà, lors de la croisade contre les albigeois, avait été amené à interroger des prisonniers soupçonnés .. d'être des hérétiques ; ce n'était pas encore là l'Inquisition, institution de l'Église, mais le résultat était le même: si quelqu'un était convaincu d'hérésie et se montrait insensible à tout enseignement, à tout effort de conversion, il était condamné au bûcher.

A notre époque où la liberté religieuse est reconnue par tous les gou vernements - en théorie tout au moins -, il nous est difficile de com prendre la mentalité d'alors qui exigeait l'unité dans l'État et dans l'Église, et voyait dans toute foi différente, dans toute pratique religieuse hétérodoxe, un danger pour cette unité que nécessitait la vie politique. Ce f qui fondait théologiquement et juridiquement l'Inquisition, c'était la con viction qu'en sortant de la foi de l'Église on avait rompu un contrat et qu'on devait être traité en conséquence. Il a été difficile également à l'Église et à l'État de se dégager de cette vue de l'esprit, et cela ne se fit qu'à la suite de nombreux affrontements au terme desquels les droits de l'homme s'imposèrent.

C'est au coeur de l'un de ces affrontements qu'apparaît à nos yeux l'évê que dominicain Bartolomé de Las Casas. Nous n'entrerons pas ici dans le récit détaillé de sa longue vie: ce qui nous importe, c'est l'idée, pour laquelle il lutta inlassablement, d'une évangélisation pacifique des Indiens de l'Amérique centrale. S'il entra dans l'ordre des prêcheurs en 1522, à l'âge de trente-huit ans, c'est qu'il avait été " converti " par un domini cain qui lui avait refusé l'absolution parce que les Indiens étaient con traints à travailler sans salaire sur les propriétés de son père à Saint Domingue. Comme beaucoup d'autres, il ne s'était jusque-là pas rendu compte qu'il exploitait les indigènes. Ce dominicain faisait partie d'un groupe de prêcheurs qui avaient d'autres idées sur cette question que la plupart des gens d'Eglise qu'on avait envoyés en Amérique centrale comme chapelains des troupes ou missionnaires.

Las Casas fit bientôt partie de ce groupe. Au cours de divers séjours en Espagne, il fit valoir les droits des Indiens, proposa des plans pour leur évangélisation pacifique, dénonça les conquistadores qui ne cherchaient qu'à s'enrichir en ruinant le pays. Mais il se heurta à bien des oppositions. Les autorités locales se dressaient contre lui, ses collaborateurs se décourageaient, les Indiens eux-mêmes se montraient méfiants - ce qui se comprenait trop bien après tout ce qu'ils avaient eu à souffrir des Espagnols. Dans son ordre même il rencontrait des résistances. A Puerto Plata (Saint-Domingue) où il prêchait pour réclamer justice et humanité envers les Indiens, la population espagnole adressa des plaintes contre lui à son provincial. II y répondit longuement pour se défendre, mais comprit qu'il ne pouvait guère compter sur des appuis officiels. Les années suivantes, il fut missionnaire au Nicaragua et au Guatemala, cherchant toujours à évangéliser, pacifiquement, là où aucun Espagnol n'avait encore pénétré. Il était du petit nombre de missionnaires qui pouvait se faire comprendre des Indiens sans l'aide d'un interprète. Avec l'appui de certains caciques, il put établir au Guatemala des postes de mission. Mais tous ses efforts étaient annihilés par l'action des autorités civiles et religieuses.

En 1540, il retourna en Espagne pour se faire entendre de la cour et surtout du Conseil des Indes chargé de la législation, de l'administration et de la justice pour tout ce qui concernait les conquêtes espagnoles en Amérique. En route, il prit connaissance de la bulle Sublimis Deus par laquelle le pape Paul III reconnaissait le droit d'exister aux peuples indigènes. A la cour espagnole et au Conseil des Indes on s'était également rendu compte des fautes commises. Une commission fut créée pour examiner les plaintes et préparer de " Nouvelles Lois ". Pour montrer la nécessité de cette législation, Las Casas adressa au roi sa Très brève Relation de la destruction des Indes (1542) qui fût rapidement traduite en plusieurs langues et demeure son ouvrage le plus célèbre. Il y détaillait les abus des conquistadores et citait des chiffres. Ses adversaires, comme il est courant, déclarèrent qu'il exagérait: ce n'était pas tant d'Indiens qui avaient été massacrés, mais seulement tant d'Indiens (les chiffres de part et d'autre sont fluctuants). D'ailleurs pour lui, il ne s'agissait pas tant de chiffrer l'exploitation de la population que de dénoncer sa réduction en esclavage. Il reprit ce thème plus tard dans une Histoire des Indes.

Le Moyen Age avait donné une définition de la guerre juste. En s'y référant, Las Casas appelait les conquêtes espagnoles en Amérique des guerres " injustes " et en déduisait que l'esclavage des prisonniers indigènes était aussi une injustice (et de plus, une fois la conquête achevée, des razzias de population avaient lieu qui n'étaient plus des faits de guerre, mais simplement le moyen de trouver une main-d'oeuvre gratuite pour les mines et le travail des champs). Cette argumentation, qui ne cadre guère avec notre conception actuelle des droits de l'homme, fait cependant comprendre pourquoi Las Casas n'élevait pas une opposition de principe contre l'esclavage et pourquoi il accepta l'importation d'esclaves africains dans les territoires conquis. Il fut ainsi, sans le vouloir, l'un des lointains auteurs des conflits raciaux qui se poursuivent aujourd'hui encore sur le continent américain. Ce n'est que des années plus tard qu'il déclara, dans son Histoire des Indes, l'esclavage des Noirs aussi injuste que l'esclavage des Indiens: il ne pouvait plus alors en arrêter le développement. Il parvint seulement à ce que l'esclavage des Indiens fût interdit par les Nouvelles Lois promulguées en 1542.

Il eut moins de succès dans sa lutte contre l'exploitation des Indiens comme main-d'oeuvre gratuite, qu'il condamnait, dans son mémoire, au même titre que l'esclavage. Il y avançait deux arguments: d'abord, puisque les Indiens étaient des sujets libres du roi d'Espagne, il était contraire au droit des gens de les contraindre à travailler pour servir les nobles espagnols; ensuite, il invoquait la perspective missionnaire: on ne pouvait prêcher l'Évangile de l'amour à des gens durement astreints à un travail forcé. Les Nouvelles Lois prévoyaient bien de réduire peu à peu le 'droit à recruter ainsi une main-d'oeuvre réquisitionnée. Mais les colons élevèrent de telles protestations auprès de Charles Quint que celui-ci annula cette loi. Las Casas protesta aussi de son côté, mais, comme souvent, en vain.

L'inobservation des Nouvelles Lois, d'ailleurs, de la part des conquérants et des propriétaires terriens, Las Casas en fut témoin en 1545 lorsqu'il revint en Amérique centrale comme évêque de Chiapa (aujourd'hui au Mexique). Au Guatemala, il fut accueilli par le mépris et les avanies. La municipalité écrivit: " Nous sommes aussi scandalisés que si on nous avait envoyé le bourreau pour nous décapiter. " Il apprit aussi qu'une délégation de hauts fonctionnaires, auxquels s'étaient joints les provinciaux des franciscains, des dominicains et des augustins, était partie pour Madrid afin de protester contre les Nouvelles Lois. Dans son vaste diocèse le clergé se déclara contre lui, et lorsqu'il exigea que l'esclavage des Indiens fût aboli, la population espagnole de Chiapa se souleva. On l'insultait publiquement, on le disait " luthérien ", " pire que l'Antéchrist ". Ceux des dominicains de Chiapa qui le soutenaient furent obligés d'abandonner leur couvent de la ville et de se réfugier chez les Indiens.

Lui-même dut s'éloigner, entreprendre une longue tournée de visites, ainsi que d'apostolat, jusqu'aux limites de son diocèse. Mais la haine et les calomnies le suivaient partout. Avec des arguments misérables, on lui refusa son traitement d'évêque. Une prière de lui, citée par un de ses premiers biographes, révèle son découragement: " Seigneur, tu sais ce que je cherche ici, et tu vois ce que j'y gagne: faim, lassitude, mépris général. Si je me trompe, c'est pour l'amour de ton Évangile. Mais aussi fermement que je crois en ton Evangile, je crois que je ne me trompe pas. Mais si je ne comprends pas bien, éclaire-moi, afin que je ne demeure pas la pierre de scandale que je suis en ce monde. "

Lorsque Las Casas revint à Chiapa, l'ébullition de la population espagnole s'était calmée. A la conférence épiscopale qui se réunit à Mexico, il put faire passer quelques-unes de ses propositions. Mais il lui devenait toujours plus évident qu'en Amérique, peu de choses pouvaient cadrer avec ses projets de réforme. Il se décida donc à retourner en Espagne. Il demanda à se démettre de son siège épiscopal de Chiapa., Cela lui fut accordé en 1551. Mais lorsqu'il débarqua en Espagne en 1547, un nouvel affrontement l'attendait: une controverse avec le théologien de la cour, Juan Ginés de Sepûlveda (qui fut en outre historiographe de Charles Quint et précepteur du futur Philippe II). Celui-ci avait en peu de temps acquis une grande notoriété de théologien, mais il ne s'était guère intéressé aux affaires d'Amérique avant 1545. A cette date, il rédigea une justification, appuyée sur des arguments théologiques, des conquêtes espagnoles. L'ayant lue, Las Casas intervint auprès du Conseil des Indes pour tenter d'en empêcher l'impression. Mais Charles Quint, qui ne refusait rien à son théologien, donna l'autorisation d'imprimer, suivant d'ailleurs l'avis des grands d'Espagne et du Conseil ecclésiastique. La controverse se poursuivit, non pas seulement théologique, mais très importante sur le plan politique. Un biographe de Las Casas l'a bien montré: d'un côté on soutenait la " gloire de l'Espagne ", de l'autre côté on faisait appel à la " conscience de l'Espagne ".

En août 1545, une confrontation restée célèbre eut lieu entre les deux parties, devant des représentants du Conseil des Indes et une sélection de spécialistes en droit canon et en théologie. On devait ne discuter que les deux thèses de Sepûlveda, directement dirigées contre les idées de réforme de Las Casas: d'abord, les païens - en l'occurrence les Indiens - du fait de leurs coutumes primitives, avaient l'obligation de servir les Espagnols plus civilisés et pouvaient y être contraints par la force; ensuite, une guerre contre les païens était légitime puisque seule la conquête de leur pays permettait d'y introduire la vraie foi.

Las Casas, pour répondre, prit la parole pendant cinq jours. Contre le second argument, il renvoya à l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres qui, pour prêcher la foi, n'avaient jamais employé la force et étaient prêts au contraire à mourir pour l'Évangile. Mais la guerre n'apporte que la haine et la terreur : ce sont les pires points de départ pour une prédication de la foi. Il s'opposa violemment à l'affirmation de Sepulveda que les Indiens seraient des " barbares ". D'ailleurs Aristote, auquel Sepûlveda s'était plus d'une fois référé pour prouver que certains hommes étaient esclaves " par nature ", n'avait jamais affirmé cela des peuples " barbares ". Ce terme s'appliquait d'autant moins aux Indiens qu'ils possédaient une culture propre, certes différente de celle des Européens, mais qui les rendait tout à fait capables d'accueillir l'Évangile autrement que par la contrainte à main armée.

Comme toujours la querelle traîna en longueur. Sepulveda rédigea une réfutation de Las Casas, puis Las Casas une réfutation de Sepulveda, et la dernière séance de la commission n'eut lieu qu'en juillet 1557. Mais dès la fin de la première session, en octobre 1550, la commission s'était prononcée pour l'interdiction de publier les écrits de Sepulveda concernant les Indiens de l'Ouest. C'était, si l'on veut, une victoire pour Las Casas, mais une victoire à la Pyrrhus : en pratique, cela ne changea rien à ce qui se passait dans les colonies espagnoles. Et dans les siècles suivants, l'histoire coloniale a repris les arguments de Sepulveda sur l'" infériorité naturelle " des peuples non européens.

Las Casas ne s'était d'ailleurs fait aucune illusion sur la véritable situation en Amérique. En 1563, il écrivait à ses collaborateurs du Guatemala : " Il y a maintenant soixante et un ans que j'ai vu cette tyrannie s'établir et s'accentuer et se développer jusqu'à aujourd'hui. " Mais il ne renonça pas. Pour le Conseil des Indes, auquel il avait été agrégé, il composa un rapport et en appela à la cour d'Espagne. Très âgé, en juin 1565, il siégea encore à une séance du Conseil des Indes et écouta lire les propositions et les demandes qu'il exposait. Ces réclamations du vieil homme devaient sonner aux oreilles des conseillers royaux comme le " Je suis d'avis... " de Caton aux oreilles des sénateurs romains. A la seule différence près que Caton réclamait .la destruction de Carthage, Las Casas la libération des Indiens. Peu de semaines après cette session, il mourut à Madrid, le 31 juillet 1566. (Source : Hertz, Anselm. Nils Loose, Helmuth. Dominique et les dominicains. Cerf, 1987.)