Figures dominicaines

DécorationHenri Dominique Lacordaire († 1858)

 

Henri LacordaireLorsque Henri Lacordaire, en avril 1839, à l'âge de trente-six ans, entra dans l'ordre des prêcheurs, il était prêtre séculier depuis douze ans déjà et considéré comme l'un des plus remarquables prédicateurs de son pays, mais aussi comme l'une des personnalités de l'Église de France les plus discutées.

Tout d'abord, la route qui l'avait mené à la prêtrise était inhabituelle. Comme beaucoup de camarades de son âge appartenant à son milieu - la bourgeoisie moyenne -, il avait perdu la foi. Ses études de droit avaient plutôt renforcé son indifférence en matière de religion. Pourquoi donc, jeune avocat parisien, se retrouva-t-il croyant ? Lui-même, dans son autobiographie, n'essaie pas de l'expliquer: il rappelle simplement la parole de Jésus dans l'évangile de Jean: " L'esprit souffle où il veut. " Et il ajoute qu'incroyant la veille, il était " chrétien le lendemain, certain d'une certitude invincible ". Trois ans après, en 1827, il était prêtre.

Mais avant d'être connu comme prédicateur il était déjà discuté, parce qu'il s'était joint au groupe qui entourait La Mennais et faisait partie des rédacteurs du journal des catholiques libéraux, L'Avenir, à tendances démocratiques. Un an plus tard il se sépara de La Mennais, mais n'en resta pas moins toute sa vie, il le disait lui-même, un " libéral " (cela signifiait, à l'époque, réclamer le respect des libertés acquises par la Révolution française et s'opposer aux théories monarchistes autoritaires). Il fut donc toujours en conflit avec les autorités non seulement de l'État, mais de l'Église, et suscita l'hostilité durable des bourgeois conservateurs et de la noblesse légitimiste.

Du fait de cette opposition, ses dons de prédicateur furent quelque temps tenus dans l'ombre. Lorsqu'en 1834 on le chargea de conférences spirituelles aux élèves du collège Stanislas, il " se découvrit " lui-même et Paris le découvrit. " Le premier dimanche [...] il ne s'y trouva que les élèves [de l'internat] et quelques amis de la maison. A la seconde conférence, les auditeurs du dehors furent beaucoup plus nombreux, et enfin le troisième jour il fallut renvoyer la plus grande partie des élèves pour donner place à une multitude d'hôtes imprévus. " Cette affluence dura trois mois. Lacordaire avait trouvé sa vocation: défendre la religion du haut de la chaire. Jusqu'à la fin de sa vie, il s'est vu comme animateur et défenseur de la foi.

Mais ses adversaires le voyaient autrement. Pour eux il était toujours le partisan des idées démocratiques de La Mennais. Celui-ci, entre-temps, avait rompu avec l'Église. On disait de Lacordaire que " ses conférences étaient pénétrées de l'esprit de la Révolution et de l'anarchie ". Comme l'archevêque de Paris lui-même, Mgr de Quelen, se montrait réservé à son égard, Lacordaire cessa ses conférences, mais un certain nombre de catholiques présentèrent à l'archevêque un mémoire en faveur de Lacordaire. " Nous avons besoin d'autres prédications que des sermons ennuyeux ", disaient-ils. Là-dessus, Mgr de Quelen lui proposa de prêcher à Notre-Dame le carême de 1835 ; après un jour de réflexion, il accepta.

En lisant son autobiographie, on peut imaginer l'atmosphère dramatique qui fut celle de sa première conférence de Notre-Dame. Ses adversaires espéraient qu'il se discréditerait. L'archevêque, assis parmi les auditeurs, n'était pas sans quelque inquiétude, car il avait pris un risque et la responsabilité d'un échec retomberait sur lui. Mais Lacordaire, comme il le dit, " gagna la bataille ", et il ajoute: " En arrivant chez lui, il [l'archevêque] déclara qu'il me nommerait chanoine honoraire, et l'on eut de la peine à l'empêcher de le faire dès avant la fin des conférences. " Une telle bataille autour de la nomination d'un prédicateur peut nous surprendre, mais la chaire de Notre-Dame avait, traditionnellement, une grande importance. Ce que disait Lacordaire était commenté et discuté dans la presse et atteignait ainsi les provinces les plus reculées. D'ailleurs, malgré son succès, il était sans illusion. Les auditeurs qui se pressaient dans la cathédrale étaient surtout des jeunes, des esprits en recherche, et nombre d'incroyants qu'attiraient le sujet de ses exposés et l'originalité de son talent oratoire. Les " pieux fidèles " se rassemblaient dans d'autres églises. Ses adversaires saisissaient le premier prétexte venu pour reprendre les polémiques contre lui. Aussi, après une activité de près de deux ans à Notre-Dame, demanda-t-il à l'archevêque son congé, non que ces attaques l'eussent abattu, mais parce qu'il ne se sentait pas encore en possession de la maturité nécessaire pour être le prédicateur qu'il souhaitait devenir.

En 1836, donc, il se retira à Rome où il resta presque deux ans. " Je m'étudiais moi-même et j'étudiais aussi les besoins généraux de l'Église. "De plus en plus il lui apparaissait que l'Église, et l'Église de France en particulier, avait besoin d'ordres religieux. II songea d'abord à fonder un ordre lui-même, mais écarta ce projet, étant assez réaliste pour concevoir la difficulté de le réaliser. Décidant alors d'entrer dans un ordre existant, il choisit celui des prêcheurs - choix que sa vocation de prédicateur rendait naturel. Mais il y avait en France un obstacle: tous les ordres religieux - à l'exception des seuls jésuites tolérés depuis la Restauration -étaient encore interdits.

Rentré en France en 1837, il discuta de son projet avec des amis et ne rencontra que scepticisme et objections. Le temps des ordres religieux, lui disait-on, était définitivement passé, et s'il s'agissait de venir en aide au clergé séculier les jésuites suffisaient bien. Mais ces arguments ne le firent pas changer d'avis et, en 1839, il entrait dans l'ordre dominicain. Dès auparavant, il avait publié un Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des Frères prêcheurs qu'il fit parvenir à tous les membres de la Chambre des pairs et à tous les députés. A sa prise d'habit à Rome, au couvent de Sainte-Marie-sur-Minerve, il reçut le nom de Dominique et signa désormais " Henri Dominique Lacordaire ". Il fit son noviciat au couvent de La Quercia, près de Viterbe, où on lui donna un premier aperçu pratique de la vie dominicaine. C'est dans cette retraite qu'il écrivit sa Vie de saint Dominique, destinée, comme son Mémoire, à un large public auquel il voulait faire connaître cet ordre des prêcheurs qui, depuis la Révolution, n'existait plus en France.

On a parfois reproché au père Lacordaire d'avoir trop exclusivement fait ressortir dans l'ordre l'importance de la prédication. Mais en lisant son autobiographie et sa Vie de saint Dominique, on voit bien que ce reproche n'est pas fondé. Il aimait son ordre non seulement parce que c'était un ordre de prêcheurs, mais aussi parce qu'on y donnait une grande place à la théologie et à la contemplation. Lui-même n'était certainement pas un mystique au sens habituel, et sa prédication était plutôt celle d'un militant que celle d'un homme intérieur: mais quand nous lisons sa Sainte Marie-Madeleine nous découvrons un homme qui voyait dans l'imitation de Jésus le fondement de son ordre et qui en vivait luimême.

Le 12 avril 1840, il fit sa profession et s'agrégea au couvent de SainteSabine, à Rome. La lecture de son Mémoire et des contacts personnels avec lui conduisirent à Rome, dès cette année, trois candidats français àl'ordre: un architecte, un prêtre du diocèse de Nancy et un artiste. Lacordaire décrit, dans son autobiographie, comment les nouveaux frères, dont lui-même, commencèrent à se sentir à l'aise dans la tradition dominicaine, dont Sainte-Sabine leur parlait tous les jours.

Un an plus tard, il regagnait Paris pour reprendre ses activités de prédicateur. Le nouvel archevêque l'autorisa à monter dans la chaire de Notre-Dame, revêtu de l'habit de l'ordre: c'était là encore prendre un risque, l'ordre dominicain étant toujours interdit en France. Avec ironie, Lacordaire remarque: " Que vont dire le gouvernement, le peuple, les journaux, bravés en quelque sorte par la sanglante réapparition d'un moine inquisiteur ? " Il avait pris pour sujet " la vocation de la nation française " et voulait rendre familière à ses auditeurs la tradition chrétienne de la France. Ce fut un discours enflammé, qui fut aussitôt passionnément discuté dans la presse, lui valut l'invitation d'un ministre et - ce qui était pour lui le plus important - cinq vocations à l'ordre. Il s'agissait d'hommes jeunes qu'il emmena avec lui à Rome, où se fonda la nouvelle communauté dans le couvent de Saint-Clément.

Mais les anciens adversaires de Lacordaire entrèrent aussitôt en campagne contre ce projet. Bien que, dans ce qu'il avait dit de la " vocation de la nation française ", il fût impossible de relever une seule phrase qu'on pût qualifier de " libérale " ou de " démocratique " (en lisant ce texte aujourd'hui, nous le trouvons plutôt très traditionnel), on publia des mémoires, des brochures, prétendant qu'en " se couvrant du manteau des dominicains ", il s'agissait de propager en France les théories condamnées de La Mennais. A Rome, le secrétaire d'État accepta sans preuve ces allégations et ordonna la dispersion de la nouvelle communauté de SaintClément, qui comptait à présent douze frères. La moitié des novices fut dirigée sur le couvent de La Quercia, l'autre sur un couvent du Piémont. En évoquant cet épisode, Lacordaire écrit avec amertume. " L'intention était visible. On espérait, en nous séparant, nous dissoudre. "

En France, des groupes anticléricaux se formaient, de leur côté, contre lui. Tandis que les conservateurs le dénonçaient à la secrétairerie d'État comme démocrate et libéral, les " libéraux " en politique l'accusaient d'être un réactionnaire qui voulait restaurer l'antique domination de l'Église - intention qui était bien loin de sa pensée: Lorsque le bruit courut qu'il prêcherait l'année suivante à Bordeaux et qu'il avait projeté d'y établir un couvent d'études, les députés de la région intimèrent au ministre des Cultes de s'y opposer - faute de quoi ils déposeraient une plainte contre lui pour inefficacité dans sa fonction. A Rome, Lacordaire fut informé de cette agitation des esprits. Ses amis lui conseillaient, pour éviter un esclandre, de renoncer à son projet de Bordeaux. Il consentit seulement à ne plus penser à y fonder un couvent, mais tint bon quant à sa prédication.

Il prêcha à Bordeaux pendant cinq mois, et tout comme à Paris il put affirmer, dès ses premiers sermons (1841) : " La bataille est gagnée ! " Le véritable succès de sa chaleureuse éloquence fut constaté vingt ans après à cette date, l'archevêque de Bordeaux écrivait que " les effets produits par cette parole ont été immenses et durables. L'esprit public de Bordeaux est changé depuis cette époque ". D'après des témoignages comme celui-ci, on voit bien que le père Lacordaire n'était pas seulement un brillant orateur. Il s'adressait à des auditeurs qui, pour une raison ou une autre, s'étaient éloignés de l'Église et qui y revenaient à présent. Cet aspect de sa prédication est spécifiquement dominicain.

Dès l'été suivant (1842), il put fonder à Nancy le premier couvent dominicain sur le sol de France. Un jeune noble, ayant de la fortune, avait fourni les moyens de construire une petite maison. Lui-même d'ailleurs entra dans l'ordre. Peu après, un prêtre de la cathédrale envoya 'a la communauté sa bilbiothèque de dix mille volumes. Avec les dons qui affluèrent, on put construire une chapelle, un réfectoire et quelques chambres pour les hôtes. " Nancy s'habituera peu à peu à la vue des religieux ", dit Lacordaire.

Bien différente était la situation à Paris lorsque l'archevêque, Mgr Affre, demanda au père Lacordaire de prêcher l'avent à la cathédrale. Non seulement la presse et les partis s'opposaient au " retour des moines ", mais le roi Louis-Philippe intervint lui-même auprès de l'archevêque pour lui faire désigner un autre prédicateur. Celui-ci s'y refusa, et le roi conclut l'entretien en lui disant: " Si un malheur se produit, vous devez savoir que ni un soldat, ni un garde national ne viendra vous protéger. "

En fait, il n'y eut aucun " malheur ", bien que quelques-uns des jeunes auditeurs de Lacordaire se fussent armés, par précaution. A l'exception de quelques anticléricaux fanatiques, les partis bourgeois reconnurent vite que ni Lacordaire ni ses partisans ne travaillaient à restaurer les privilèges de l'Église antérieurs à la Révolution française: ils demandaient seulement que l'Église pût jouir des mêmes libertés que les classes moyennes avaient obtenues en luttant contre l'absolutisme des Bourbons. L'agitation cessa, et le père poursuivit ses prédications jusqu'en 1851.

En même temps, la fondation de nouveaux couvents réclamait son temps et ses forces. En peu d'années, on vit surgir un couvent à Chalais près de Grenoble (au voisinage de la Grande-Chartreuse), le noviciat de Flavigny en Bourgogne, le couvent Saint-Jacques à Paris. L'afflux des candidats à l'ordre était largement dû à la prédication de Lacordaire qui ne se bornait pas à Paris, mais s'étendait à d'autres grandes villes: Toulon, Grenoble, Lyon, Dijon, Strasbourg... La révolution de 1848, qui renversa la monarchie constitutionnelle, le mit encore une fois au premier plan de la scène politique, mais pour peu de temps. Il fut élu député à la nouvelle Assemblée nationale, mais démissionna peu après et se retira aussi de L'Ère nouvelle, journal dont il avait été, en avril de cette même année, l'un des fondateurs. Il n'avait pas aimé la monarchie, mais il n'était nullement un révolutionnaire: il resta un " homme du centre ", un libéral àtendances démocratiques. Quand, en mai, l'émeute populaire prit d'assaut l'Assemblée nationale, il n'eut, a-t-il écrit plus tard, " qu'une pensée qui se reproduisait à toute minute sous cette forme implacable: la République est perdue ! ". Clairement, avec une vue presque prophétique, il prévoyait la restauration de l'absolutisme et des mesures de censure. Quand eut lieu, en 1851, le coup d'État du futur Napoléon III, il abandonna la chaire de Notre-Dame.

D'autant plus incompréhensibles - mais qu'on peut comprendre cependant en se replaçant dans la situation de 1848 - furent les attaques lancées alors contre lui dans la presse conservatrice et qui entraînèrent une nouvelle dénonciation à Rome. Comme il l'a dit lui-même ironiquement, il était dénoncé comme un " révolutionnaire récidiviste ". Dès 1850, il se rendit à Rome pour se défendre. Trois jours après l'audience pontificale, Pie IX reconnaissait la province dominicaine de France, avec Lacordaire comme premier provincial. Il dirigea la province jusqu'en 1854, puis de 1858 à 1861. A l'invitation de l'archevêque de Toulouse il fonda le couvent de dominicains de cette ville, et pendant sa seconde charge il fonda les couvents de Dijon et de Saint-Maximin.

Comme nous l'avons vu, la prédication de Lacordaire séduisait les jeunes. Ses façons d'être, ouvertes, aimables, rendaient le contact avec lui facile et créaient une confiance dont témoignent ses nombreuses amitiés, à l'intérieur et à l'extérieur de l'ordre. Il s'était d'ailleurs beaucoup intéressé à l'éducation, en avait parlé dans des conférences et dans des écrits, et, en 1852, il créa un tiers ordre enseignant pour lequel il rédigea un programme d'éducation. Il y disait: " Dans notre époque de critique et de recherche, il importe essentiellement de transmettre à la jeunesse une foi solide fondée sur une solide formation historique et philosophique. "Aussi, après l'expiration de sa première charge de provincial, assuma-t-il volontiers la direction du collège de Sorèze, dans le Tarn (ancien établissement bénédictin, fermé depuis la Révolution et que l'ordre racheta). Il devint très vite l'âme de cette maison. Les enfants et les adolescents éprouvaient sa bonté, car il vivait lui-même ce qu'il avait écrit un jour à un ami: " La vraie bonté est ce qui nous rend le plus semblable à Dieu et qui désarme les hommes. "

C'est à Sorèze qu'il rédigea ses Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne, que malheureusement il n'acheva pas. Nous en citerons une phrase qui pourrait être la devise de la vie du père Lacordaire: " Ne dites pas: "Je veux me sauver." Dites-vous: "Je veux sauver le monde. " C'est le seul horizon digne d'un chrétien, car c'est l'horizon de la charité. "

Lacordaire aimait sa tâche d'éducateur et serait volontiers resté plus longtemps à Sorèze, mais en 1858, nous l'avons vu, il fut pour la seconde fois nommé provincial, ce qui l'obligea à revenir se fixer à Paris. Au milieu de beaucoup de déplacements, de visites de couvents, de débats et de prédications, il trouva le temps de composer son ouvrage Sainte Marie-Madeleine, comme un témoignage de reconnaissance: les dominicains avaient repris possession du couvent de Saint-Maximin où ils avaient vécu six cents ans, dans le voisinage de son sanctuaire de la Sainte-Baume. Ce fut le dernier livre qu'il écrivit, et c'est aussi celui qui révèle le plein épanouissement de sa spiritualité. Il s'achève par ces mots : " Puissé-je écrire ici ma dernière ligne et comme Madeleine, l'avant-veille de la Passion, briser aux pieds de Jésus-Christ le frêle mais fidèle vase de mes pensées ! "

Peu de semaines après il tombait gravement malade et ne devait pas guérir. Un honneur officiel allait encore lui être rendu: son élection à l'Académie française. Mais quand, en février, il prit possession du fauteuil de son prédécesseur, Tocqueville, c'était un homme frappé à mort. En août, il se démit de sa charge de provincial et se retira à Sorèze pour y mourir. A la demande de son ami Montalembert, il y dicta son Testament, un regard jeté en arrière sur sa vie.

Mais il ne put l'achever, car son état de santé s'aggravait à vue d'oeil. Dans la nuit du 21 novembre il eut une dernière crise. Secoué par la douleur, il s'écria (un de ses frères le raconta plus tard): " Mon Dieu, mon Dieu! Ouvrez-moi ! Ouvrez-moi ! " Puis il sembla s'assoupir, et il ne se réveilla pas. (Source : Hertz, Anselm. Nils Loose, Helmuth. Dominique et les dominicains. Cerf, 1987.)