La Vie religieuse aujourd'hui

Vitrail de CrozierQue sera la vie religieuse demain ?

frère Michel Côté, o.p.

Introduction

On m’a demandé de présenter ce que pourrait être la vie religieuse de demain. Comme vous le savez, il n’existe pas de boule de cristal qui nous donne une image précise de l’avenir. Pas plus qu’il n’y a de site Internet où fureter pour obtenir une carte routière ou un itinéraire vers notre destinée. Je l’admets donc d’emblée, je ne sais vraiment pas où va la vie religieuse! Mais je suis en bonne compagnie car personne ne sait véritablement où elle s’en va. Dieu seul le sait, qui semble avoir choisi de ne pas nous le dire, du moins directement. Nous en sommes donc réduits à deviner ce qui nous attend en nous servant des instruments que ce même Dieu nous a donnés. Ainsi sommes-nous emportés dans une voiture qui roule dans la nuit sur une route dont seule est éclairée la partie où nous nous trouvons. Mais nous avons confiance, nous comptons que le chemin nous conduira au but en nous épargnant les ponts défoncés et les culs-de-sac! Mais il y a une chose dont je suis certain; c’est que la vie religieuse ne sera plus jamais ce qu’elle est aujourd’hui ou ce qu’elle a été dans le passé. Elle VA CHANGER, et comporter à la fois des risques et de belles possibilités.

Voilà bien des années, on m’a invité dans le Nord de l’Ontario à descendre dans un puits de mine jusqu’à un kilomètre de profondeur. Or je suis sujet à la claustrophobie, j’ai peur d’être enfermé… L’ascenseur avait à peine amorcé sa descente que mon estomac faisait déjà des siennes. Ce n’est qu’en arrivant au fond et en sentant l’air circuler dans le puits que j’ai commencé à me sentir un peu mieux. L’air me ramenait dans l’univers des plaines et des arbres... Dans une enceinte obscure, la différence entre une caverne et un tunnel, c’est le vent que nous sentons circuler. Plongés dans l’ignorance face à l’avenir de la vie religieuse, nous pouvons sentir le souffle d’un Vent qui nous laisse soupçonner une direction mystérieuse. Cette présence, c’est le Saint-Esprit qui agit dans l’Église, aujourd’hui comme toujours.

Mes cheveux blancs pourraient vous laisser croire que j’ai accumulé beaucoup de sagesse avec les années. Si la sagesse est ce qui nous reste après avoir commis beaucoup d’erreurs, alors je suis très sage! Ce n’est pourtant pas comme un modèle de sagesse que je me présente devant vous mais plutôt comme un compagnon de pèlerinage qui a déjà parcouru un bout de chemin en cette vie. Prêtre-ouvrier/interprète, j’ai été présent à presque toutes les assemblées de la Conférence religieuse (CRC) et de la conférence épiscopale (CECC) canadiennes au cours des trente dernières années. J’ai également parcouru le continent américain pour assister à la plupart des rencontres interaméricaines d’évêques et de religieux. Je suis actuellement l’un des sept théologiens de la CRC et je la représente au niveau de l’Interaméricaine des religieux.

L’intuition fondamentale que j’ai à vous partager est fort simple. La vie religieuse a toujours été le fruit d’une adaptation à une vision du monde ou à une mentalité : à travers les siècles, les religieux semblent avoir élaboré un style de vie particulier en fonction de leur façon de percevoir le monde où ils se trouvaient.

C’est pourquoi dans la première partie de ma communication j’essaierai d’examiner avec vous comment certains chrétiens ont adapté et transformé leurs formes de vie religieuse. Les trois périodes de l’histoire auxquelles je voudrais m’arrêter nous permettront de voir comment la vie religieuse
* est passée d’une vision pessimiste du monde (IVe siècle),
* à une perspective conquérante axée sur de puissantes oeuvres de miséricorde (du Moyen Âge à Vatican II)
* avant d’être appelée, dorénavant, à devenir témoignage pour aujourd’hui.
Dans la seconde partie, je sonderai la vie religieuse de demain, en examinant le type de monde qui nous attend, la sorte de religieux qu’il lui faudra et enfin la façon pour les religieux d’être un témoignage constant dans l’Église.

1.Aux origines de la vie religieuse, un repli sur le MOI

Au début de l’Église, il n’y avait PAS de vie religieuse. Cette forme de vie n’a jamais effleuré l’esprit de Jésus ou de Paul. Préoccupée avant tout de sa survie et de son expansion, l’Église primitive voulait et devait avant tout se faire accepter et se faire respecter. Elle mettait donc de l’avant les textes de Paul qui insistaient sur les valeurs familiales fondamentales. Au lieu de contester les païens en affichant des comportements insolites ou provocants, les chrétiens, dans les limites de la vérité évangélique, cherchaient plutôt à se lier d’amitié avec eux afin d’éveiller leur intérêt pour la nouvelle religion. Ainsi pendant plusieurs décennies se comportèrent-ils en minorité, offrant au monde un témoignage d’amour universel et de sainteté qui impressionna les païens au point que la minorité finit par devenir la majorité.

Ce n’est que 300 ans plus tard, avec Constantin, que la chrétienté opéra un changement de paradigme décisif. Quand Constantin accorde aux chrétiens la liberté d’expression religieuse en les intégrant à l’Empire, l’Église adopte une toute nouvelle raison d’être. D’Église missionnaire elle devient Église d’entretien, Église de gouvernement. Elle se préoccupe désormais de l’ordo (ordre), elle se soucie d’administrer la masse des nouveaux baptisés dont les motifs d’entrer dans l’Église pouvaient paraître moins nobles qu’à l’époque des persécutions. Quelques radicaux pensaient que beaucoup de ces nouveaux adeptes ne s’étaient pas montrés très dignes de l’appel chrétien. Marqués par une hantise de «l’autre monde» typique des écoles philosophiques alors en vogue (1), les moines du désert et les ascètes des villes choisirent la fuga mundi (fuite du monde), pour vivre comme Jésus le sacrifice radical de leur vie, sacrifice qu’ils s’imposaient souvent dans la solitude.

La liberté que la loi romaine accorda aux femmes en leur donnant, par exemple, le droit d’hériter et de demeurer autonomes devint un facteur important de croissance de la vie religieuse. Le droit permettait à une veuve indépendante de fortune, et qui avait regroupé autour d’elle d’autres veuves, d’utiliser ses biens pour accomplir des oeuvres de miséricorde tout en menant une vie de profonde ascèse personnelle. L’histoire des anachorètes est placée sous le signe de l’introversion et des luttes intérieures. L’histoire des ascètes de cette époque allait servir à illustrer la façon dont la discipline personnelle peut servir à exprimer un amour sans partage pour Dieu. La continence en matière de sexualité (même si le terme n’existait pas alors) devint le test de sainteté par excellence.

Mais pourquoi avoir instrumentalisé la sexualité? Pourquoi pas la justice, ou la non-violence, ou simplement la bonne vieille charité? Pourquoi la sexualité prit-elle une telle place comme signe de sainteté du troisième au cinquième siècle, colorant le message évangélique pour les âges à venir? Jésus avait pourtant très peu parlé de sexe. Cependant quelques passages, tels celui de Matthieu 19, 12 (sur les eunuques) ou de 1 Corinthiens 7, 7 (sur le fait d’être « sans épouse comme je le suis ») ont pris à cette époque une très grande importance. Pour comprendre la place qu’on accorde alors à l’autodiscipline et à l’ascèse sexuelle, il faut examiner le climat de l’époque. Une époque d’intériorité, de repli sur le MOI. Ici deux points de vue sont importants : ce que les gens pensaient de la vie et ce qu’ils pensaient de leurs héros.

1.1.1- L’atmosphère de l’époque

Arrêtons-nous d’abord à l’atmosphère de l’époque. Le troisième et le quatrième siècle sont généralement considérés comme une ère de pessimisme.

Il faut comprendre que la vie dans l’Empire n’était pas toujours facile : mortalité infantile, risque constant de maladies et d’infections, blessures permanentes à la suite de tares congénitales, d’accidents, de cataclysmes, de famines, guerres et esclavage mettaient en évidence la vulnérabilité du corps et la précarité d’un monde, « ce monde », où n’existait aucune sécurité de base. L’espérance moyenne de vie, même à la fin de l’Empire, était d’environ 25 ans. [Aujourd’hui, en Amérique du Nord, les femmes vivent en moyenne 84 ans et les hommes 79 ans.] Voilà donc un temps marqué par un profond pessimisme. Et puisque aucune civilisation connue ne pouvait offrir de salut de l’extérieur, on l’a plutôt cherché dans une discipline personnelle (2).

A l’époque, de nombreux systèmes philosophiques invitaient leurs adeptes à descendre profondément en eux-mêmes : gnostiques, manichéens, stoïciens, cyniques, platoniciens et néo-platoniciens. « L’intériorité, la modération et la relativisation du monde étaient regardées par beaucoup comme le meilleur recours pour une époque troublée » (3). Même si la foi chrétienne luttait contre tous ces systèmes, elle se trouva elle-même contaminée par quelques-unes de leurs idées. Même la culture juive de l’époque était touchée par le dualisme fondamental que propageaient ces groupes philosophiques. L’ascèse (et l’éloge de la continence qui l’accompagnait), vertu philosophique par excellence chez les païens, servit à définir la vie religieuse. Alors que les chrétiens pensaient convertir les païens pour les amener à suivre Jésus, ce furent en fait les païens qui réussirent à convertir les chrétiens à leur vision de l’au-delà et à un style de vie axé sur la vertu personnelle. (4)

1.1.2- Le héros, l’homme et la femme idéal(e)

Le deuxième grand changement de l’époque a trait aux héros et à l’homme ou à la femme idéal(e).

L’idéal d’humanité se met à évoluer à mesure que se transforme la vertu civique romaine (5). À l’âge impérial (du premier siècle avant le Christ au deuxième siècle après le Christ), le citoyen riche se faisait une gloire des dons qu’il prodiguait à sa cité et celle-ci le couvrait d’honneurs pour sa libéralité. Vers le troisième siècle après le Christ, la personne vertueuse s’identifie avec le propriétaire pacifique qui contrôle les plus vastes terrains et le plus grand nombre de serviteurs. L’ère publique extrovertie (financer les jeux et les grands édifices) est remplacée par l’ère de la prospérité introvertie (accumulation des ressources). Le héros-guerrier et le chef politique cèdent la place au sage-philosophe. Ce repli du public au privé, bien qu’il soit compréhensible, contribue grandement à la chute de l’empire. De même, la foi passe d’une foi manifestée publiquement (parfois jusqu’à la mort par le martyre) à une entente privée avec Dieu, qui s’exprime dans la vertu personnelle. La famille se referme sur elle-même. Les exigences de l’incarnation (justice, prise au sérieux du monde) sont remplacées par des exigences transcendantales (quête de durée). Dans ce contexte, une simple vierge chrétienne du monde rural pouvait rivaliser moralement avec le plus noble philosophe patricien. Tous deux étaient égaux dans la conquête de cette frontière du moi.

Le message du Christ avait été « d’aller et de faire des disciples de toutes les nations... leur apprenant à observer tous les commandements que je vous ai donnés » (Mt 28, 19-20). Cela supposait des terres lointaines et des peuples sans missionnaires. Quand les terres et les peuples connus eurent reçu Jésus et le baptême, le seul autre lieu de sainteté semblait être moins le “port de la croix” de Jésus, mais plutôt la “croix privée” que chacun(e) s’imposait à soi-même par l’autodiscipline. La croix et la mort n’étaient plus administrées par d’autres (comme ce fut le cas pour Jésus), mais c’était maintenant l’individu qui choisissait et s’imposait une croix et une mort symboliques, dans une quête personnelle de sainteté. Le principal message des Évangiles, (vivez comme j’ai vécu en interpellant le monde et ils vous persécuteront aussi, pourrait dire Jésus) est mis de côté au profit de passages portant sur des techniques personnelles pour s’approcher du divin. Ce retour vers le moi s’accentue avec les années et semble atteindre un sommet au cinquième siècle à travers le choix marqué de la virginité. Il y a une transition progressive d’une Église de mission vers une Église de perfection, qui s’enracine principalement dans un style de vie accessible à tous les gens de l’époque mais que seuls quelques-uns pratiquaient. Et c’est ainsi que la continence devint une option préférable au mariage, la vie religieuse préférable au monde majoritairement laïc.

Les principaux signes de ce style de vie sont le jeûne, la continence sexuelle, la prière et un travail permettant la survie physique. Les ascètes considèrent que leur être tout entier est consacré à Dieu. On assiste donc à l’émergence de super-chrétiens qui par leur mode de vie croient imiter Jésus et Marie mieux que quiconque. C’est eux que la quasi-totalité des chrétiens regardent comme des hommes ou des femmes de Dieu, », « des anges » , « les enfants de la résurrection », « ceux qui viennent d’avant la Chute ». Ils sont admirés et valorisés par les autres membres de la communauté chrétienne, qui estiment que par leur proximité de Dieu les ascètes vierges peuvent obtenir bénédiction et prospérité à ceux et celles qui leur procurent des ressources matérielles. Alors que prévalait dans l’Église primitive une communication directe avec Dieu en Jésus et par Jésus, les croyants sentent maintenant que les moines et les femmes ascètes font office d’intermédiaires entre eux et Dieu, car ce sont eux et elles les vrais saints.

Au fil des ans, ceux qui étaient appelés à la vie religieuse se sont caractérisés par l’attitude publique qu’ils ont adoptée sous la forme des trois vœux, qui étaient des façons d’exercer une autodiscipline par rapport aux possessions, aux émotions/plaisir et au pouvoir. Ils choisirent habituellement de vivre avec d’autres et formèrent des communautés qui suivaient la spiritualité particulière formulée par leur fondatrice ou leur fondateur. Ils avaient pour objectif la sainteté, pour méthode les vœux, pour lieu la communauté, pour tâche la mission qui leur était donnée par Dieu.

L’histoire de ce mouvement ascétique a fourni à l’Église des personnes extraordinaires, capables de surmonter d’étonnantes difficultés grâce au pouvoir de leur foi. Ce furent les moniales et les moines, les mendiants et les missionnaires qui, pendant dix-sept siècles, ont été des pionniers, véritable avant-garde aux frontières de la foi et de la civilisation, disposés à donner joyeusement leur vie pour aider au salut des âmes. Nous devons honorer leur héritage comme une brillante lumière sur la route de l’humanisation du monde.

Il y eut cependant de nombreuses ambiguïtés quant à la façon dont s’est déployé ce mode de vie. Sans l’avoir voulu ouvertement, la vie religieuse a fini par devenir la norme de la vie chrétienne. Les religieux expriment assurément un type de charisme dans l’Église, mais il y a de nombreux charismes. Paul mentionne en passant le charisme du leadership, le charisme du service, le charisme du témoignage, le charisme du partage. En dépit de l’héritage élitiste qui persiste chez certains religieux, il n’existe pas un meilleur charisme. Paul nous le rappelle, bien qu’il y ait de nombreux dons, ils existent tous pour servir l’unique Corps du Christ.

1.2- La vie religieuse du Moyen Âge â Vatican II : un virage vers les AUTRES

La vision de l’univers adoptée par les chrétiens de la fin de l’Empire romain n’a pas disparu avec lui. Le pessimisme et l’appréciation négative de notre monde matériel et de notre vie physique ont continué de marquer les chrétiens pendant des siècles. Ce n’est que récemment, avec Gaudium et Spes, rédigée pendant le concile Vatican II (début des années 1960), que l’Église a offert une vision clairement positive du monde. Ce changement se réalisa sous l’effet de pressions nombreuses et constantes exercées au cours des derniers siècles par la pensée positiviste et scientifique et par l’idée de progrès introduite au siècle des Lumières. Cette focalisation de la vie religieuse sur le Moi reste pourtant encore aujourd’hui le point de référence de nombreuses écoles spirituelles.

Quand la vie religieuse devint la manière de vivre la vie chrétienne, bon nombre de ses traits commencèrent à influencer la société. À mesure que les moines et les ordres mendiants furent remplacés par les missionnaires, les travaux qui marquaient leur présence devinrent la façon d’ÊTRE spirituel. De sorte que les hôpitaux, les écoles et les centres d’assistance sociale développés par les religieux devinrent synonymes d’une véritable présence de l’Église. Leur grand succès fit de ces centres le bras civilisateur de l’Église. L’Église fut ainsi acceptée autant pour ses oeuvres qu’à cause de ses positions doctrinales. Cependant, en cédant ces oeuvres aux gouvernements, pendant les dernières décennies, nombre de communautés religieuses ont semblé perdre leur identité, et le nombre de leurs sujets a diminué considérablement.

Tout en préservant une spiritualité privée, la vie religieuse passa du travail personnel aux oeuvres extérieures. La grande valeur acquise par la vie religieuse, surtout au cours des trois cent dernières années, lui vient de l’alliance qu’elle a réalisée entre une vision du monde et un style de vie spirituelle. Ce fut un passage vers le PUBLIC grâce aux communautés religieuses apostoliques. On se préoccupa d’autrui dans son corps aussi bien que dans son âme. La recherche de la perfection n’était plus axée sur le sujet seul mais sur le don à AUTRUI. C’était une façon d’incarner la mission de l’Église, de promouvoir le Royaume de Dieu en prenant soin des besoins personnels de la famille humaine, ce qui permettait le développement du bien commun.

Cette dimension de la vie religieuse fut déterminante au Canada. De simples femmes telles que Marguerite Bourgeoys, Marie de l’Incarnation, Marguerite d’Youville, Émilie Gamelin, Esther Blondin (quelques-unes non mariées, d’autres veuves) s’unirent à d’autres et décidèrent de travailler à l’œuvre du jardin de Dieu et de répondre aux besoins qu’elles avaient perçus. Elles semèrent ce qui devait devenir une présence importante de l’Église au Canada. Aux femmes s’ajoutèrent les communautés d’hommes. Ensemble, religieux et religieuses incarnaient les écoles, les hôpitaux, et les systèmes d’assistance sociale au Canada, spécialement au Québec. Après des débuts simples, les communautés édifièrent la sécurité du pays pour les nombreuses personnes qui en avaient besoin. Elles furent les servantes, les instruments dont Dieu se servait pour prendre soin des gens de tous les jours. Dans les années soixante, la vie religieuse comptait 65 000 membres dans une population de 22 millions d’habitants. Non seulement servait-elle les gens du pays, mais, en allant à travers le monde, elle aidait tous les autres continents à connaître et à aimer Dieu.

1.3- La vie religieuse aujourd’hui, face au MONDE SÉCULIER

Permettez-moi d’avancer des statistiques qui illustreront l’explosion extraordinaire de la vie religieuse dans la première moitié du vingtième siècle. Les statistiques que je vous donne viennent du Canada, mais elles peuvent s’appliquer à de nombreux pays occidentaux où les catholiques forment la majorité ou même une importante minorité. En 1970, il y avait, comme je l’ai mentionné plus tôt 65 000 religieuses ou religieux au Canada. Il en restait 25 000 en l’an 2000. En 2020, donc sur une période de 50 ans seulement, ce nombre sera réduit à 6 500 (soit un dixième!) avec un âge moyen de 78,5 ans. Rappelez-vous que la moyenne de vie d’un Canadien est de 79 ans! Ainsi, dans quelques années seulement, dans la prochaine décennie, la vie religieuse canadienne sera assurée par des gens qui appartiennent non pas à la génération des parents ou des grands-parents, mais par des arrière-grands-parents! Y a-t-il un avenir quelconque pour la vie religieuse? Évidemment qu’il y en a un. En suis-je inquiet? Pas du tout! Et ce n’est pas une affaire de nombre, même si on estime qu’il y a quelque 280 000 religieuses et religieux dans les deux Amériques aujourd’hui (l’Amérique Latine compte 150 000 membres, les États-Unis quelque 110 000 et le Canada, actuellement quelque 20 000).

Mais l’avenir exigera des changements dans la vie religieuse. Car les religieuses et religieux qui ont régné sur le panorama religieux du passé peuvent être comme les dinosaures qui sont disparus pour n’avoir pas su s’adapter et changer. Les religieux(ses) doivent maintenant se libérer de leur poids et de leurs institutions et devenir des lièvres agiles pour répondre aux besoins actuels et s’adapter aux nouvelles possibilités de développement. Aujourd’hui, les communautés n’ont d’autre choix que d’avancer ou de céder la place à d’autres formes de vie religieuse.

Les instituts religieux ont réussi à bien gérer leur charisme initial en le rendant au point où il est aujourd’hui. Comme la société nous l’enseigne, cependant, une bonne gestion n’est pas toujours la meilleure solution. Dans certaines situations, il faut réinventer. Les groupes concernés doivent réfléchir hors du milieu où ils sont nés spirituellement pour mieux suivre les suggestions imprévues de l’Esprit.

Les familles spirituelles religieuses ne sont pas seules. Il existe des réseaux qui les rassemblent, telles les deux Unions internationales de supérieur(e)s généraux(ales), qui se réunissent deux fois l’an pour discuter de thèmes pertinents. En Amérique, il y a la Conférence interaméricaine des religieux qui se réunit aux cinq ans pendant une semaine entière pour clarifier la mission des religieux. Dans chaque continent et chaque pays, une conférence religieuse aide les congrégations, les ordres et les communautés à répondre aux besoins de leurs membres.

Voici les leçons que nous pouvons apprendre du passé et du présent. La sainteté n’est plus exclusivement individuelle et elle ne naît pas non plus seulement de gestes posés au service d’autres individus.

2. La vie religieuse pour demain

Dans la dernière partie de mon entretien, j’aimerais tout d’abord tracer un portrait des défis que le monde nous pose aujourd’hui, puis décrire la sorte de religieux et de religieuses qui seront aptes à répondre aux nouveaux besoins.

2.1- Quelle sorte de monde nous attend?

Nous sommes en présence d’un monde en mutation, un monde qui change si rapidement que personne ne peut deviner ce que la prochaine invention nous apportera. De nouvelles technologies de transport et de communications ont suscité ce qu’on appelle la mondialisation, et, avec elle, une façon toute nouvelle de construire ou de détruire, non seulement des États et des continents, mais la planète elle-même. Du côté positif, la mondialisation a permis de trouver des solutions techniques à certains problèmes insolubles dans le passé, et a entraîné des progrès importants en manière de longévité et de qualité de la vie. Cependant, du côté négatif, ce modèle/mythe de progrès scientifique peut occulter la réalité en l’assimilant à l’économique.

Cette même mondialisation a provoqué d’énormes changements dans le tissu social. Les grands déplacements de population pour des raisons de sécurité ou d’emploi créent d’immenses concentrations où s’entrecroisent les groupes ethniques et les religions, et où les cultures s’enrichissent mais aussi s’affrontent et s’éliminent les unes les autres. L’Europe n’est plus le centre du monde. On retrouve partout le nouveau creuset culturel ou « melting pot » américain, né lui-même de la supériorité gestionnaire du monde chrétien scientifique blanc, qui s’efforce d’imposer son contrôle global, non seulement par des systèmes politiques et bancaires, mais aussi à travers des comportements, par la mode et les arts (cinéma et télévision), la publicité et les média, etc. À chaque niveau, la culture dominante détermine qui est accepté ou inclus et qui est rejeté ou exclu. Et c’est l’élite économique qui contrôle les paramètres, prenant ainsi le relais des hommes politiques et des spécialistes des sciences humaines, pour façonner l’humanité et aménager le monde à son image.

La richesse ne dépend plus du travail de l’individu ou des sociétés, mais de la spéculation basée sur les idées, l’information, le marché des valeurs et le capital. La course au profit fait fi de la protection de la planète ou du développement humain intégral. Pour alléger le poids de l’urbanisation accélérée imposée à la terre, les gens devront passer du culte de la propriété privée au respect de la biodiversité collective, de l’exploitation apparemment illimité de ressources qu’on penser pouvoir utiliser et rejeter indéfiniment (société du jetable) à l’utilisation durable d’une quantité suffisante de produits renouvelables.

À l’opposé de l’état d’esprit néo-libéral naît une société civile précaire mais efficace, formée de groupes de citoyens (groupes de base, organisations non gouvernementales, syndicats, groupes d’intérêts, mouvements féministes ou écologistes, etc.). Ces groupes ont été témoins des souffrances causées par la mondialisation et s’efforcent de promouvoir le concept de l’interdépendance des régions, des générations, des secteurs de participation, et le véritable avenir de la planète, au nom de ce qu’ils appellent le bien commun. Ils s’organisent en vue d’identifier et d’analyser le problème systémique qui est la cause d’une telle mort. Il n’est plus simplement question de soulager la souffrance mais de transformer et de redresser ce qui est injuste et tordu. La charité ne suffit plus : les gens ont besoin d’être politisés et d’instaurer un système de justice pour tous.

La croissance exponentielle des sciences et les mouvements philosophico-spirituels de toutes sortes qui prétendent détenir une fraction du réel en forceront plus d’un à se montrer plus humbles au moment de prétendre posséder toute la vérité. La vérité est affaire de dialogue, elle se révèle par l’approche dialectique elle-même autant que dans les résultats de la recherche. L’œcuménisme, le dialogue interreligieux, les discussions entre les écoles philosophiques et scientifiques de pensée sont autant de partenaires qui demandent à être entendus dans l’hémicycle de la sagesse. Le cosmos révèle l’Esprit de Dieu qui offre sa compréhension à tous ceux qui désirent l’approfondir.

En face de ce monde ambigu de la mondialisation, les religieux sont appelés à démasquer les illusions des systèmes de pouvoir, notamment le système séculaire de dépendance imposé par le patriarcat à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur de l’Église, à se détourner de la dépendance à la consommation, à choisir ceux qui sont exclus et à vivre la subversion par un style de vie qui favorise la résistance au statu quo. Les religieux peuvent proposer une vision qui comporte une authentique libération pour le plus grand nombre de gens.

Le monde n’est plus le même. La mondialisation et la technologie dirigent maintenant les aventures de la planète. Les principaux dirigeants du monde ne sont plus les princes et les papes, pas même les gouvernements ou les peuples, ce sont les corporations et leurs directeurs anonymes. C’est pourquoi les religieux, après s’être concentrés sur le moi et l’ascèse et après s’être tournés vers les autres en les aidant à se relever des effets de la déshumanisation des derniers siècles, doivent maintenant travailler davantage sur les causes systémiques de cette déshumanisation. Leur but sera de promouvoir une solidarité mondiale dans un monde interconnecté non violent. Comme le dit le Pape Jean-Paul II : à la mondialisation de mort, nous devons opposer ou, mieux encore, proposer la mondialisation de la solidarité.

2.2- Quelle sorte de religieux faudra-t-il pour faire ce travail?

Nous venons d’essayer de décrire le monde dans lequel nous vivons, le monde qui sera le nôtre au cours des 25 prochaines années. Quel est l’avenir de la vie religieuse dans ce monde? En premier lieu, il nous faut regarder les valeurs spécifiques de la vie religieuse pour les appliquer à la situation dans laquelle se trouveront les religieux.

Beaucoup d’auteurs ont offert leurs intuitions en vue de définir la vie religieuse. Moi aussi, en terminant, j’aimerais vous partager ce que je considère essentiel, fondamental, non négociable dans la vie religieuse. A mon avis, la vie religieuse s’articule autour de quatre valeurs de base :

* une recherche radicale de Dieu, réalité ultime de la vie et le seul uniquement nécessaire,
* la volonté de coopérer de façon prophétique au dessein de Dieu en prenant soin de la création et de tous les humains, spécialement des marginalisés,
* le désir de développer pleinement le don accordé à chaque personne (le charisme ou le talent donné par Dieu) dans l’Église (dans une communauté), dans l’intérêt d’une mission dans et pour le monde,
* la mise en œuvre officielle ou publique de ce mandat, en communauté, par des vœux perpétuels ou temporaires.

Maintenant, permettez-moi de préciser ces valeurs avec vous.

2.2.1) une recherche radicale de Dieu, réalité ultime de la vie et le seul uniquement nécessaire:
Un religieux ou une religieuse doit sentir que Dieu l’a touché d’une façon tellement personnelle et profonde qu’il/elle veut consacrer complètement sa vie à cette cause. Il n’y a aucune autre réalité qui se dispute son attention : aucune relation, aucun pouvoir, aucun bien. Rien n’a d’emprise sur la personne comme Dieu et le Père de Jésus Christ. C’est pourquoi la prière, mais aussi la communauté et l’étude, sont si essentielles... pour nous rappeler la première semence que Dieu a semée dans chacune de nos personnes.

2.2.2) la volonté de coopérer de façon prophétique avec le dessein de Dieu en prenant soin de la création et de tous les humains, spécialement des marginalisés :
Ici, la considération la plus évidente c’est que Dieu est avant tout le Dieu Créateur. Dieu a envoyé Jésus pour accomplir la création. Le salut n’est pas un effet secondaire ni quelque chose d’indépendant de la création. La création est au cœur de notre mission. La création est bonne, cette terre est bonne, les choses matérielles sont bonnes, et notre tâche est de prendre ce monde physique au sérieux, à la fois en fonction de l’humanité, mais aussi en fonction de la valeur du cosmos lui-même. Il semblerait que c’était là l’effort le plus important de saint Dominique : libérer le monde de manichéisme, de dualisme, d’une spiritualité qui excluait le matériel.

2.2.3) le désir de développer pleinement le don accordé à chaque personne (le charisme ou le talent donné par Dieu) dans l’Église (dans une communauté), dans l’intérêt d’une mission dans et pour le monde :
La vie religieuse n’a pas comme but d’assurer sa propre survie. La perfection personnelle n’est pas une fin en soi. Le don de la vie religieuse consiste à participer dans l’édification de l’Église. Mais l’Église non plus n’existe pas pour elle-même. Elle existe essentiellement pour le monde. De sorte qu’il n’y a aucune gloire à tirer de ses talents, aucune complaisance à tirer des compétences que Dieu nous a données. Ce sont essentiellement des ressources que Dieu nous a confiées pour améliorer le monde.

2.2.4) la mise en œuvre officielle ou publique de ce mandat, en communauté, avec des vœux perpétuels ou temporaires :
Ce qui a été dit dans les trois premiers points peut aussi s’appliquer à tout croyant baptisé. La spécificité de la vie religieuse consiste d’abord à vivre l’appel chrétien. Sandra Schneider, dans son récent volume Finding the Treasure : Locating Catholic Religious life in a New Ecclesial and Cultural Context, définit la vie religieuse comme « un état de vie, dans lequel on entre par une profession perpétuelle, et qui consiste en un célibat consacré de toute la vie » (p. 127). Personnellement, je ne peux pas accepter une telle définition, car je la trouve trop liée à la description du passé avec un ascétisme centré sur la virginité. Je préférerais définir la vie religieuse comme un engagement (voeux) public à vivre en communauté par le partage des ressources (pauvreté), des émotions (chasteté) et de la responsabilité (obéissance). Parce qu’ils reconnaissent la dignité de chaque membre avec qui ils/elles s’engagent, les religieux/ses partagent leurs biens en solidarité. Parce que leur appel en est un de rassemblement, ils favorisent la maturité et renoncent aux relations exclusives. Parce qu’ils tiennent à la mission du groupe, ils acceptent la responsabilité de se conformer aux exigences du bien commun. La vie religieuse ne consiste pas à humaniser ou à aimer le monde en tant qu’individus. La vie religieuse adopte la communauté comme style de vie. C’est dans le paradoxe de la communauté que la vie religieuse trouve sa spécificité. La communauté est le lieu où on donne et où on reçoit l’amour, où le groupe décide d’exprimer son amour dans un ministère et une mission. La communauté est le lieu, et la manière dont des personnes baptisées qui ne se sont pas choisies les unes les autres s’efforcent de répondre à leur appel d’aimer et d’humaniser le monde. C’est leur désir de n’être pas un ou deux, mais plusieurs, qui différencie leur style de vie.

Ainsi la vie religieuse est-elle la recherche universelle de Dieu qui prend une forme communautaire par un engagement public à vivre la spiritualité propre à un groupe en vue de servir l’Église et le monde par le ministère et la mission. Communauté de service, ses membres sont prêts à adopter une position prophétique face à l’injustice ou à la destruction de l’environnement. Communauté publiquement reconnue qui recherche Dieu, ses membres peuvent adopter une vaste gamme de styles, depuis la contemplation profonde jusqu’à une activité fortement militante. Ou encore, la spiritualité d’une communauté particulière peut mettre en évidence une dimension particulière de cet éventail. Dans leur recherche de Dieu, certaines communautés favoriseront l’introversion personnelle, d’autres, l’extroversion. Certaines préféreront s’attacher à la dimension transcendante de Dieu, d’autres, à l’immanence de Dieu. Certaines consacreront du temps à aimer Dieu dans la prière directe et seront renvoyées, comme Catherine de Sienne, à se préoccuper de leurs concitoyens. D’autres, consacreront de préférence leur temps à aimer leur prochain et à promouvoir la justice tout en aspirant à la recherche de Dieu dans des moments furtifs de prière. Tout est don de Dieu.

2.3 Religieux portant témoignage : une présence constante dans l’Église?

Nous venons d’entrevoir quelle sorte de monde nous attend et ce qui nous définit comme religieux. Voici donc la dernière question : que sommes-nous appelés à devenir?

Comme je vous l’ai dit dès le début, je ne le sais vraiment pas. J’espère vous avoir fourni quelques indications sur les domaines où la vie religieuse devra s’engager. Je pourrais cependant donner quatre indications, quatre pistes, qui ne sont évidemment pas des solutions mais des orientations. Dans les circonstances actuelles, comment les communautés peuvent-elles le mieux promouvoir la mission de Jésus?

* En discernant les éléments qui ont trait à la mission (à long terme) de ceux qui se rattachent aux oeuvres (à court terme) et en mettant en évidence le don essentiel accordé par Dieu à la communauté (charisme prophétique).

* En libérant les forces vives de chaque personne pour lui permettre d’entreprendre de nouveaux projets. Il se peut que, pour un certain temps, il faille maintenir deux niveaux d’activités, l’un pour les lièvres et l’autre pour les dinosaures. Les temps sont extraordinaires, de même que les positions à prendre.

* En examinant les nouvelles collaborations et solidarités à établir dans notre monde pluri-culturel et pluri-confessionnel. Les religieux ne sont pas seuls. Dieu est toujours à l’oeuvre dans le monde parmi nos concitoyens de diverses croyances (et même chez les incroyants) bien avant que les religieux apparaissent sur la scène. Ceux-ci sont invités à découvrir la présence de Dieu dans l’inconnu, dans ce qui n’est pas encore apprivoisé. Le dernier millénaire a pu être celui des religieux, mais le prochain sera celui des laïques : les religieux seront en minorité et il nous faudra tourner nos regards et nos espoirs vers nos sœurs et frères chrétiens qui ont et qui sont, eux aussi, à leur manière, des dons remarquables de Dieu au monde.

* En choisissant les sans-voix et en nous joignant à eux, pour voir le monde selon leur perspective, comme Jésus nous l’a montré sur les routes de Galilée. Bien que les religieux diminuent en nombre et vivent l’impuissance des sans-pouvoir, leur état de santé en général, leur éducation, et leurs relations leur font comprendre qu’ils ne peuvent pas «jouer à être pauvres». Il n’y a aucun substitut à la réalité. Les sans-voix, les déconsidérés, les exclus doivent être le premier point de référence de tout ce que font les religieux. Les religieux ont le loisir de prendre le risque de l’insécurité pour l’amour des pauvres. Ils ont le choix d’être prophétiques, subversifs et d’agir avec tout le conservatisme radical de Jésus.

* En étant des signes de frugalité (retenue) et en adoptant des styles de vie plus simples dans ce monde de consommation et de matérialisme. Conscients du fait que «si un membre est blessé, tous les membres sont blessés» (1 Co 12, 16), les religieux résistent autant qu’ils le peuvent à l’exclusion créée par la pratique néo-libérale du marché soi-disant libre. Ils le refusent parce que ce marché réduit à néant la vertu de solidarité et considère les dons du cosmos en termes uniquement utilitaires, hâtant ainsi la destruction de notre planète limitée. Il n’est pas prouvé que l’enrichissement de certaines personnes fera que les biens matériels s’écouleront peu à peu jusque dans les secteurs pauvres de la société, ni que les gens en seront plus heureux. La richesse tend plutôt à isoler. Non, l’économie et l’écologie ne peuvent plus être considérées comme séparées de la religion. Elles sont intégrées à notre foi. Les religieux doivent être à la pointe du prophétisme en soutenant à la fois les efforts écologiques et les pratiques alternatives du commerce équitable. Le respect pour la terre, ses eaux et ses ressources est désormais une valeur centrale dans la poursuite séculaire de la sainteté spirituelle.

3. Conclusion

En considérant ce qui précède, nous nous demanderons peut-être si nous arriverons jamais à réaliser le rêve de Dieu pour notre monde. A première vue, cela semble tout à fait impossible. Rappelons-nous pourtant que nous ne sommes que les instruments de Dieu : ce n’est pas nous qui sommes Dieu!

Permettez-moi de conclure par une histoire qui pourrait nous faire saisir dans quel contexte se situe notre recherche. Cette histoire m’a été racontée par un ami qui avait assisté à un dialogue entre bouddhistes et chrétiens à Vancouver.

Le groupe parlait d’engagement social et un chrétien reprochait aux bouddhistes de ne pas s’impliquer suffisamment. L’un d’eux lui répondit : “C’est comme le pigeon...” (il se fit un grand silence). Le chrétien demanda alors : “Que voulez-vous dire : ‘c’est comme le pigeon’?” Et le bouddhiste raconta : “Il y avait une fois un pigeon qui survolait la forêt. Il s’aperçut qu’il y avait un incendie. Il se demandait ce qu’il pouvait faire. Il se rendit alors à un ruisseau, se mit quelques gouttes d’eau sur le dos et quelques autres dans le bec, puis il retourna vers l’incendie et versa ce peu d’eau sur le feu.” Il y eut encore un long silence. “Et puis, après ?” demanda enfin le chrétien. “Le pigeon a fait ce qu’il a pu”, de répondre le bouddhiste.

Nous sommes les pigeons de Dieu. Nous ne pouvons faire que ce que nous pouvons. Mais si nous pouvions rassembler 50 000 pigeons, nous pourrions peut-être éteindre le feu... fin de l'article

Michel Côté, O.P.
Le 15 août 2004
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0. Traduction et adaptation d’une conférence donnée à Tokyo en anglais, le 21 septembre 2003, pour célébrer le soixante-quinzième anniversaire de la présence dominicaine au Japon.

1. « On estimait généralement que le style de vie philosophique (bíos), la vie vertueuse, exigeait des formes d’askesis (ascèse)... depuis l’éloignement physique de la société et diverses formes de renoncements, chez les épicuriens, les cyniques et les stoïciens radicaux jusqu’à la retraite spirituelle et psychologique en soi-même, chez les stoïciens, les péripatéticiens et les néoplatoniciens aristocratiques. L’essentiel était la culture du moi, comme en faisaient foi les idéaux fortement accentués et éprouvés de la sophrosunè (sagesse) et de l’enkrateia (contrôle de soi).” Wimbush, Vincent L., ed. Ascetic Behavior in Greco-Roman Antiquity : A Source book, Minneapolis : Fortress Press.; 1990, p. 3.

2. «Je ne peux résister au plaisir de citer le chapitre de (Gilbert) Murray, The Failure of Nerve, dans Five Stages of Greek Religions. On ne peut passer des classiques athéniens, disons Sophocle ou Aristote, à ceux de l’ère chrétienne sans relever une grande différence de ton. Ce qui change, c’est toute la relation de l’écrivain au monde qui l’entoure. Cette nouvelle attitude n’est pas spécifiquement chrétienne ; elle se retrouve tant chez les gnostiques et les adorateurs de Mithra que dans les Évangiles ou l’Apocalypse, chez Julien et Plotin que chez Grégoire et Jérôme. Il est difficile de la décrire. C’est une poussée d’ascèse, une montée de mysticisme et en un sens de pessimisme, une perte de confiance, d’espoir en cette vie et de foi dans l’effort humain normal, une désespérance face à la recherche patiente, l’appel d’une révélation infaillible, une indifférence à l’égard de la santé de l’État, une conversion de l’âme vers Dieu. » Wimbush, Vincent L., The Ascetic Impulse p. 418-419. Voir Wimbush, Ascetic Behaviour, p. 5. La principale préoccupation du stoïcisme romain portait sur l’éthique individuelle et sur l’individuel en soi. Francis James A. Subversive Virtue, p. 5.

3. Wimbush, Vincent L., Stobaeus, in Wimbush, Vincent L., ed., Ascetic Behavior in Greco-Roman Antiquity : A Sourcebook, Minneapolis : Fortress Press, 1990, pp. 169-174, p. 170.

4. Voir Heine, Susanne, « Women and Early Christianity », p. 30. « Ainsi, surtout chez les aristocrates mâles grecs et romains, on se préoccupait et on étudiait de nouveau des vertus telles que la sophrosune et l’enkrateia. La spiritualisation de ces vertus et le repli intérieur reflétaient, entre autres choses, une inquiétude au sujet de la durée et de la permanence des structures socio-économico-politiques dominantes qui s’étaient toujours imposées comme normatives. L’intériorité, la modération et la relativisation du monde étaient considérées par beaucoup comme la solution la meilleure pour ces temps troublés. » Wimbush, Vincent L., Stobaeus, p. 170.

5. « Pourquoi les premiers chrétiens s’arrêtèrent-ils à l’idéal de la virginité, et pourquoi les Romains en vinrent-ils à le faire leur? La raison du succès apparemment inexplicable des chrétiens semble tenir à la manière dont les théoriciens politiques et éthiques de l’empire comprirent la relation entre la morale civique et la vertu civique. Les premiers chrétiens firent éclater le paradoxe [génésique] en représentant leurs plus grands héros moraux comme des hommes qui renonçaient à avoir des héritiers terrestres au nom d’une famille dans l’au-delà et qui gagnaient en prime l’empire lui-même en échange de leurs souffrances. Le portrait féminin de la vierge était l’icône culturelle qui diffusait leur message. » Cooper, Kate, The Virgin and the Bride, p. x.


Michel Côté, o.p., "Que sera la vie religieuse demain ?", in La vie des communautés religieuses, novembre décembre 2004, pp. 272-294.

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