Que
sera la vie religieuse demain ?
frère
Michel Côté, o.p.
Introduction
On
m’a demandé de présenter ce que pourrait être
la vie religieuse de demain. Comme vous le savez, il n’existe
pas de boule de cristal qui nous donne une image précise
de l’avenir. Pas plus qu’il n’y a de site Internet
où fureter pour obtenir une carte routière ou un
itinéraire vers notre destinée. Je l’admets
donc d’emblée, je ne sais vraiment pas où va
la vie religieuse! Mais je suis en bonne compagnie car personne
ne sait véritablement où elle s’en va. Dieu
seul le sait, qui semble avoir choisi de ne pas nous le dire,
du moins directement. Nous en sommes donc réduits à deviner
ce qui nous attend en nous servant des instruments que ce même
Dieu nous a donnés. Ainsi sommes-nous emportés
dans une voiture qui roule dans la nuit sur une route dont seule
est éclairée la partie où nous nous trouvons.
Mais nous avons confiance, nous comptons que le chemin nous conduira
au but en nous épargnant les ponts défoncés
et les culs-de-sac! Mais il y a une chose dont je suis certain;
c’est que la vie religieuse ne sera plus jamais ce qu’elle
est aujourd’hui ou ce qu’elle a été dans
le passé. Elle VA CHANGER, et comporter à la fois
des risques et de belles possibilités.
Voilà bien des années, on m’a invité dans
le Nord de l’Ontario à descendre dans un puits de
mine jusqu’à un kilomètre de profondeur.
Or je suis sujet à la claustrophobie, j’ai peur
d’être enfermé… L’ascenseur avait à peine
amorcé sa descente que mon estomac faisait déjà des
siennes. Ce n’est qu’en arrivant au fond et en sentant
l’air circuler dans le puits que j’ai commencé à me
sentir un peu mieux. L’air me ramenait dans l’univers
des plaines et des arbres... Dans une enceinte obscure, la différence
entre une caverne et un tunnel, c’est le vent que nous
sentons circuler. Plongés dans l’ignorance face à l’avenir
de la vie religieuse, nous pouvons sentir le souffle d’un
Vent qui nous laisse soupçonner une direction mystérieuse.
Cette présence, c’est le Saint-Esprit qui agit dans
l’Église, aujourd’hui comme toujours.
Mes cheveux
blancs pourraient vous laisser croire que j’ai
accumulé beaucoup de sagesse avec les années. Si
la sagesse est ce qui nous reste après avoir commis beaucoup
d’erreurs, alors je suis très sage! Ce n’est
pourtant pas comme un modèle de sagesse que je me présente
devant vous mais plutôt comme un compagnon de pèlerinage
qui a déjà parcouru un bout de chemin en cette
vie. Prêtre-ouvrier/interprète, j’ai été présent à presque
toutes les assemblées de la Conférence religieuse
(CRC) et de la conférence épiscopale (CECC) canadiennes
au cours des trente dernières années. J’ai également
parcouru le continent américain pour assister à la
plupart des rencontres interaméricaines d’évêques
et de religieux. Je suis actuellement l’un des sept théologiens
de la CRC et je la représente au niveau de l’Interaméricaine
des religieux.
L’intuition fondamentale que j’ai à vous
partager est fort simple. La vie religieuse a toujours été le
fruit d’une adaptation à une vision du monde ou à une
mentalité : à travers les siècles,
les religieux semblent avoir élaboré un style de
vie particulier en fonction de leur façon de percevoir
le monde où ils se trouvaient.
C’est pourquoi dans la première partie de ma communication
j’essaierai d’examiner avec vous comment certains
chrétiens ont adapté et transformé leurs
formes de vie religieuse. Les trois périodes de l’histoire
auxquelles je voudrais m’arrêter nous permettront
de voir comment la vie religieuse
* est passée d’une vision pessimiste du monde (IVe
siècle),
* à une perspective conquérante axée sur
de puissantes oeuvres de miséricorde (du Moyen Âge à Vatican
II)
* avant d’être appelée, dorénavant, à devenir
témoignage pour aujourd’hui.
Dans la seconde partie, je sonderai la vie religieuse de demain,
en examinant le type de monde qui nous attend, la sorte de religieux
qu’il lui faudra et enfin la façon pour les religieux
d’être un témoignage constant dans l’Église.
1.Aux origines de la vie religieuse, un repli sur le MOI
Au début de l’Église, il n’y avait
PAS de vie religieuse. Cette forme de vie n’a jamais effleuré l’esprit
de Jésus ou de Paul. Préoccupée avant tout
de sa survie et de son expansion, l’Église primitive
voulait et devait avant tout se faire accepter et se faire respecter.
Elle mettait donc de l’avant les textes de Paul qui insistaient
sur les valeurs familiales fondamentales. Au lieu de contester
les païens en affichant des comportements insolites ou provocants,
les chrétiens, dans les limites de la vérité évangélique,
cherchaient plutôt à se lier d’amitié avec
eux afin d’éveiller leur intérêt pour
la nouvelle religion. Ainsi pendant plusieurs décennies
se comportèrent-ils en minorité, offrant au monde
un témoignage d’amour universel et de sainteté qui
impressionna les païens au point que la minorité finit
par devenir la majorité.
Ce n’est que 300 ans plus tard, avec Constantin, que
la chrétienté opéra un changement de paradigme
décisif. Quand Constantin accorde aux chrétiens
la liberté d’expression religieuse en les intégrant à l’Empire,
l’Église adopte une toute nouvelle raison d’être.
D’Église missionnaire elle devient Église
d’entretien, Église de gouvernement. Elle se préoccupe
désormais de l’ordo (ordre), elle se soucie d’administrer
la masse des nouveaux baptisés dont les motifs d’entrer
dans l’Église pouvaient paraître moins nobles
qu’à l’époque des persécutions.
Quelques radicaux pensaient que beaucoup de ces nouveaux adeptes
ne s’étaient pas montrés très dignes
de l’appel chrétien. Marqués par une hantise
de «l’autre monde» typique des écoles
philosophiques alors en vogue (1), les moines du désert
et les ascètes des villes choisirent la fuga mundi (fuite
du monde), pour vivre comme Jésus le sacrifice radical
de leur vie, sacrifice qu’ils s’imposaient souvent
dans la solitude.
La liberté que la loi romaine accorda aux femmes en
leur donnant, par exemple, le droit d’hériter et
de demeurer autonomes devint un facteur important de croissance
de la vie religieuse. Le droit permettait à une veuve
indépendante de fortune, et qui avait regroupé autour
d’elle d’autres veuves, d’utiliser ses biens
pour accomplir des oeuvres de miséricorde tout en menant
une vie de profonde ascèse personnelle. L’histoire
des anachorètes est placée sous le signe de l’introversion
et des luttes intérieures. L’histoire des ascètes
de cette époque allait servir à illustrer la façon
dont la discipline personnelle peut servir à exprimer
un amour sans partage pour Dieu. La continence en matière
de sexualité (même si le terme n’existait
pas alors) devint le test de sainteté par excellence.
Mais pourquoi
avoir instrumentalisé la sexualité?
Pourquoi pas la justice, ou la non-violence, ou simplement la
bonne vieille charité? Pourquoi la sexualité prit-elle
une telle place comme signe de sainteté du troisième
au cinquième siècle, colorant le message évangélique
pour les âges à venir? Jésus avait pourtant
très peu parlé de sexe. Cependant quelques passages,
tels celui de Matthieu 19, 12 (sur les eunuques) ou de 1 Corinthiens
7, 7 (sur le fait d’être « sans épouse
comme je le suis ») ont pris à cette époque
une très grande importance. Pour comprendre la place qu’on
accorde alors à l’autodiscipline et à l’ascèse
sexuelle, il faut examiner le climat de l’époque.
Une époque d’intériorité, de repli
sur le MOI. Ici deux points de vue sont importants : ce
que les gens pensaient de la vie et ce qu’ils pensaient
de leurs héros.
1.1.1-
L’atmosphère de l’époque
Arrêtons-nous d’abord à l’atmosphère
de l’époque. Le troisième et le quatrième
siècle sont généralement considérés
comme une ère de pessimisme.
Il faut comprendre
que la vie dans l’Empire n’était
pas toujours facile : mortalité infantile, risque constant
de maladies et d’infections, blessures permanentes à la
suite de tares congénitales, d’accidents, de cataclysmes,
de famines, guerres et esclavage mettaient en évidence
la vulnérabilité du corps et la précarité d’un
monde, « ce monde », où n’existait
aucune sécurité de base. L’espérance
moyenne de vie, même à la fin de l’Empire, était
d’environ 25 ans. [Aujourd’hui, en Amérique
du Nord, les femmes vivent en moyenne 84 ans et les hommes 79
ans.] Voilà donc un temps marqué par un profond
pessimisme. Et puisque aucune civilisation connue ne pouvait
offrir de salut de l’extérieur, on l’a plutôt
cherché dans une discipline personnelle (2).
A l’époque, de nombreux systèmes philosophiques
invitaient leurs adeptes à descendre profondément
en eux-mêmes : gnostiques, manichéens, stoïciens,
cyniques, platoniciens et néo-platoniciens. « L’intériorité,
la modération et la relativisation du monde étaient
regardées par beaucoup comme le meilleur recours pour
une époque troublée » (3). Même
si la foi chrétienne luttait contre tous ces systèmes,
elle se trouva elle-même contaminée par quelques-unes
de leurs idées. Même la culture juive de l’époque était
touchée par le dualisme fondamental que propageaient ces
groupes philosophiques. L’ascèse (et l’éloge
de la continence qui l’accompagnait), vertu philosophique
par excellence chez les païens, servit à définir
la vie religieuse. Alors que les chrétiens pensaient convertir
les païens pour les amener à suivre Jésus,
ce furent en fait les païens qui réussirent à convertir
les chrétiens à leur vision de l’au-delà et à un
style de vie axé sur la vertu personnelle. (4)
1.1.2-
Le héros, l’homme et la femme idéal(e)
Le deuxième grand changement de l’époque
a trait aux héros et à l’homme ou à la
femme idéal(e).
L’idéal d’humanité se met à évoluer à mesure
que se transforme la vertu civique romaine (5). À l’âge
impérial (du premier siècle avant le Christ au
deuxième siècle après le Christ), le citoyen
riche se faisait une gloire des dons qu’il prodiguait à sa
cité et celle-ci le couvrait d’honneurs pour sa
libéralité. Vers le troisième siècle
après le Christ, la personne vertueuse s’identifie
avec le propriétaire pacifique qui contrôle les
plus vastes terrains et le plus grand nombre de serviteurs. L’ère
publique extrovertie (financer les jeux et les grands édifices)
est remplacée par l’ère de la prospérité introvertie
(accumulation des ressources). Le héros-guerrier et le
chef politique cèdent la place au sage-philosophe. Ce
repli du public au privé, bien qu’il soit compréhensible,
contribue grandement à la chute de l’empire. De
même, la foi passe d’une foi manifestée publiquement
(parfois jusqu’à la mort par le martyre) à une
entente privée avec Dieu, qui s’exprime dans la
vertu personnelle. La famille se referme sur elle-même.
Les exigences de l’incarnation (justice, prise au sérieux
du monde) sont remplacées par des exigences transcendantales
(quête de durée). Dans ce contexte, une simple vierge
chrétienne du monde rural pouvait rivaliser moralement
avec le plus noble philosophe patricien. Tous deux étaient égaux
dans la conquête de cette frontière du moi.
Le message
du Christ avait été « d’aller
et de faire des disciples de toutes les nations... leur apprenant à observer
tous les commandements que je vous ai donnés » (Mt
28, 19-20). Cela supposait des terres lointaines et des peuples
sans missionnaires. Quand les terres et les peuples connus eurent
reçu Jésus et le baptême, le seul autre lieu
de sainteté semblait être moins le “port de
la croix” de Jésus, mais plutôt la “croix
privée” que chacun(e) s’imposait à soi-même
par l’autodiscipline. La croix et la mort n’étaient
plus administrées par d’autres (comme ce fut le
cas pour Jésus), mais c’était maintenant
l’individu qui choisissait et s’imposait une croix
et une mort symboliques, dans une quête personnelle de
sainteté. Le principal message des Évangiles, (vivez
comme j’ai vécu en interpellant le monde et ils
vous persécuteront aussi, pourrait dire Jésus)
est mis de côté au profit de passages portant sur
des techniques personnelles pour s’approcher du divin.
Ce retour vers le moi s’accentue avec les années
et semble atteindre un sommet au cinquième siècle à travers
le choix marqué de la virginité. Il y a une transition
progressive d’une Église de mission vers une Église
de perfection, qui s’enracine principalement dans un style
de vie accessible à tous les gens de l’époque
mais que seuls quelques-uns pratiquaient. Et c’est ainsi
que la continence devint une option préférable
au mariage, la vie religieuse préférable au monde
majoritairement laïc.
Les principaux
signes de ce style de vie sont le jeûne,
la continence sexuelle, la prière et un travail permettant
la survie physique. Les ascètes considèrent que
leur être tout entier est consacré à Dieu.
On assiste donc à l’émergence de super-chrétiens
qui par leur mode de vie croient imiter Jésus et Marie
mieux que quiconque. C’est eux que la quasi-totalité des
chrétiens regardent comme des hommes ou des femmes de
Dieu, », « des anges » , « les
enfants de la résurrection », « ceux
qui viennent d’avant la Chute ». Ils sont admirés
et valorisés par les autres membres de la communauté chrétienne,
qui estiment que par leur proximité de Dieu les ascètes
vierges peuvent obtenir bénédiction et prospérité à ceux
et celles qui leur procurent des ressources matérielles.
Alors que prévalait dans l’Église primitive
une communication directe avec Dieu en Jésus et par Jésus,
les croyants sentent maintenant que les moines et les femmes
ascètes font office d’intermédiaires entre
eux et Dieu, car ce sont eux et elles les vrais saints.
Au fil des
ans, ceux qui étaient appelés à la
vie religieuse se sont caractérisés par l’attitude
publique qu’ils ont adoptée sous la forme des trois
vœux, qui étaient des façons d’exercer
une autodiscipline par rapport aux possessions, aux émotions/plaisir
et au pouvoir. Ils choisirent habituellement de vivre avec d’autres
et formèrent des communautés qui suivaient la spiritualité particulière
formulée par leur fondatrice ou leur fondateur. Ils avaient
pour objectif la sainteté, pour méthode les vœux,
pour lieu la communauté, pour tâche la mission qui
leur était donnée par Dieu.
L’histoire de ce mouvement ascétique a fourni à l’Église
des personnes extraordinaires, capables de surmonter d’étonnantes
difficultés grâce au pouvoir de leur foi. Ce furent
les moniales et les moines, les mendiants et les missionnaires
qui, pendant dix-sept siècles, ont été des
pionniers, véritable avant-garde aux frontières
de la foi et de la civilisation, disposés à donner
joyeusement leur vie pour aider au salut des âmes. Nous
devons honorer leur héritage comme une brillante lumière
sur la route de l’humanisation du monde.
Il y eut
cependant de nombreuses ambiguïtés quant à la
façon dont s’est déployé ce mode de
vie. Sans l’avoir voulu ouvertement, la vie religieuse
a fini par devenir la norme de la vie chrétienne. Les
religieux expriment assurément un type de charisme dans
l’Église, mais il y a de nombreux charismes. Paul
mentionne en passant le charisme du leadership, le charisme du
service, le charisme du témoignage, le charisme du partage.
En dépit de l’héritage élitiste qui
persiste chez certains religieux, il n’existe pas un meilleur
charisme. Paul nous le rappelle, bien qu’il y ait de nombreux
dons, ils existent tous pour servir l’unique Corps du Christ.
1.2-
La vie religieuse du Moyen Âge â Vatican II
: un virage vers les AUTRES
La vision
de l’univers adoptée par les chrétiens
de la fin de l’Empire romain n’a pas disparu avec
lui. Le pessimisme et l’appréciation négative
de notre monde matériel et de notre vie physique ont continué de
marquer les chrétiens pendant des siècles. Ce n’est
que récemment, avec Gaudium et Spes, rédigée
pendant le concile Vatican II (début des années
1960), que l’Église a offert une vision clairement
positive du monde. Ce changement se réalisa sous l’effet
de pressions nombreuses et constantes exercées au cours
des derniers siècles par la pensée positiviste
et scientifique et par l’idée de progrès
introduite au siècle des Lumières. Cette focalisation
de la vie religieuse sur le Moi reste pourtant encore aujourd’hui
le point de référence de nombreuses écoles
spirituelles.
Quand la
vie religieuse devint la manière de vivre la
vie chrétienne, bon nombre de ses traits commencèrent à influencer
la société. À mesure que les moines et les
ordres mendiants furent remplacés par les missionnaires,
les travaux qui marquaient leur présence devinrent la
façon d’ÊTRE spirituel. De sorte que les hôpitaux,
les écoles et les centres d’assistance sociale développés
par les religieux devinrent synonymes d’une véritable
présence de l’Église. Leur grand succès
fit de ces centres le bras civilisateur de l’Église.
L’Église fut ainsi acceptée autant pour ses
oeuvres qu’à cause de ses positions doctrinales.
Cependant, en cédant ces oeuvres aux gouvernements, pendant
les dernières décennies, nombre de communautés
religieuses ont semblé perdre leur identité, et
le nombre de leurs sujets a diminué considérablement.
Tout en préservant une spiritualité privée,
la vie religieuse passa du travail personnel aux oeuvres extérieures.
La grande valeur acquise par la vie religieuse, surtout au cours
des trois cent dernières années, lui vient de l’alliance
qu’elle a réalisée entre une vision du monde
et un style de vie spirituelle. Ce fut un passage vers le PUBLIC
grâce aux communautés religieuses apostoliques.
On se préoccupa d’autrui dans son corps aussi bien
que dans son âme. La recherche de la perfection n’était
plus axée sur le sujet seul mais sur le don à AUTRUI.
C’était une façon d’incarner la mission
de l’Église, de promouvoir le Royaume de Dieu en
prenant soin des besoins personnels de la famille humaine, ce
qui permettait le développement du bien commun.
Cette dimension
de la vie religieuse fut déterminante
au Canada. De simples femmes telles que Marguerite Bourgeoys,
Marie de l’Incarnation, Marguerite d’Youville, Émilie
Gamelin, Esther Blondin (quelques-unes non mariées, d’autres
veuves) s’unirent à d’autres et décidèrent
de travailler à l’œuvre du jardin de Dieu et
de répondre aux besoins qu’elles avaient perçus.
Elles semèrent ce qui devait devenir une présence
importante de l’Église au Canada. Aux femmes s’ajoutèrent
les communautés d’hommes. Ensemble, religieux et
religieuses incarnaient les écoles, les hôpitaux,
et les systèmes d’assistance sociale au Canada,
spécialement au Québec. Après des débuts
simples, les communautés édifièrent la sécurité du
pays pour les nombreuses personnes qui en avaient besoin. Elles
furent les servantes, les instruments dont Dieu se servait pour
prendre soin des gens de tous les jours. Dans les années
soixante, la vie religieuse comptait 65 000 membres dans
une population de 22 millions d’habitants. Non seulement
servait-elle les gens du pays, mais, en allant à travers
le monde, elle aidait tous les autres continents à connaître
et à aimer Dieu.
1.3-
La vie religieuse aujourd’hui, face au MONDE SÉCULIER
Permettez-moi
d’avancer des statistiques qui illustreront
l’explosion extraordinaire de la vie religieuse dans la
première moitié du vingtième siècle.
Les statistiques que je vous donne viennent du Canada, mais elles
peuvent s’appliquer à de nombreux pays occidentaux
où les catholiques forment la majorité ou même
une importante minorité. En 1970, il y avait, comme je
l’ai mentionné plus tôt 65 000 religieuses
ou religieux au Canada. Il en restait 25 000 en l’an
2000. En 2020, donc sur une période de 50 ans seulement,
ce nombre sera réduit à 6 500 (soit un dixième!)
avec un âge moyen de 78,5 ans. Rappelez-vous que la moyenne
de vie d’un Canadien est de 79 ans! Ainsi, dans quelques
années seulement, dans la prochaine décennie, la
vie religieuse canadienne sera assurée par des gens qui
appartiennent non pas à la génération des
parents ou des grands-parents, mais par des arrière-grands-parents!
Y a-t-il un avenir quelconque pour la vie religieuse? Évidemment
qu’il y en a un. En suis-je inquiet? Pas du tout! Et ce
n’est pas une affaire de nombre, même si on estime
qu’il y a quelque 280 000 religieuses et religieux
dans les deux Amériques aujourd’hui (l’Amérique
Latine compte 150 000 membres, les États-Unis quelque
110 000 et le Canada, actuellement quelque 20 000).
Mais l’avenir exigera des changements dans la vie religieuse.
Car les religieuses et religieux qui ont régné sur
le panorama religieux du passé peuvent être comme
les dinosaures qui sont disparus pour n’avoir pas su s’adapter
et changer. Les religieux(ses) doivent maintenant se libérer
de leur poids et de leurs institutions et devenir des lièvres
agiles pour répondre aux besoins actuels et s’adapter
aux nouvelles possibilités de développement. Aujourd’hui,
les communautés n’ont d’autre choix que d’avancer
ou de céder la place à d’autres formes de
vie religieuse.
Les instituts
religieux ont réussi à bien gérer
leur charisme initial en le rendant au point où il est
aujourd’hui. Comme la société nous l’enseigne,
cependant, une bonne gestion n’est pas toujours la meilleure
solution. Dans certaines situations, il faut réinventer.
Les groupes concernés doivent réfléchir
hors du milieu où ils sont nés spirituellement
pour mieux suivre les suggestions imprévues de l’Esprit.
Les familles
spirituelles religieuses ne sont pas seules. Il existe des
réseaux qui les rassemblent, telles les deux
Unions internationales de supérieur(e)s généraux(ales),
qui se réunissent deux fois l’an pour discuter de
thèmes pertinents. En Amérique, il y a la Conférence
interaméricaine des religieux qui se réunit aux
cinq ans pendant une semaine entière pour clarifier la
mission des religieux. Dans chaque continent et chaque pays,
une conférence religieuse aide les congrégations,
les ordres et les communautés à répondre
aux besoins de leurs membres.
Voici les
leçons que nous pouvons apprendre du passé et
du présent. La sainteté n’est plus exclusivement
individuelle et elle ne naît pas non plus seulement de
gestes posés au service d’autres individus.
2. La vie religieuse pour demain
Dans la dernière partie de mon entretien, j’aimerais
tout d’abord tracer un portrait des défis que le
monde nous pose aujourd’hui, puis décrire la sorte
de religieux et de religieuses qui seront aptes à répondre
aux nouveaux besoins.
2.1- Quelle sorte de monde nous attend?
Nous sommes
en présence d’un monde en mutation,
un monde qui change si rapidement que personne ne peut deviner
ce que la prochaine invention nous apportera. De nouvelles technologies
de transport et de communications ont suscité ce qu’on
appelle la mondialisation, et, avec elle, une façon toute
nouvelle de construire ou de détruire, non seulement des États
et des continents, mais la planète elle-même. Du
côté positif, la mondialisation a permis de trouver
des solutions techniques à certains problèmes insolubles
dans le passé, et a entraîné des progrès
importants en manière de longévité et de
qualité de la vie. Cependant, du côté négatif,
ce modèle/mythe de progrès scientifique peut occulter
la réalité en l’assimilant à l’économique.
Cette même mondialisation a provoqué d’énormes
changements dans le tissu social. Les grands déplacements
de population pour des raisons de sécurité ou d’emploi
créent d’immenses concentrations où s’entrecroisent
les groupes ethniques et les religions, et où les cultures
s’enrichissent mais aussi s’affrontent et s’éliminent
les unes les autres. L’Europe n’est plus le centre
du monde. On retrouve partout le nouveau creuset culturel ou « melting
pot » américain, né lui-même de
la supériorité gestionnaire du monde chrétien
scientifique blanc, qui s’efforce d’imposer son contrôle
global, non seulement par des systèmes politiques et bancaires,
mais aussi à travers des comportements, par la mode et
les arts (cinéma et télévision), la publicité et
les média, etc. À chaque niveau, la culture dominante
détermine qui est accepté ou inclus et qui est
rejeté ou exclu. Et c’est l’élite économique
qui contrôle les paramètres, prenant ainsi le relais
des hommes politiques et des spécialistes des sciences
humaines, pour façonner l’humanité et aménager
le monde à son image.
La richesse
ne dépend plus du travail de l’individu
ou des sociétés, mais de la spéculation
basée sur les idées, l’information, le marché des
valeurs et le capital. La course au profit fait fi de la protection
de la planète ou du développement humain intégral.
Pour alléger le poids de l’urbanisation accélérée
imposée à la terre, les gens devront passer du
culte de la propriété privée au respect
de la biodiversité collective, de l’exploitation
apparemment illimité de ressources qu’on penser
pouvoir utiliser et rejeter indéfiniment (société du
jetable) à l’utilisation durable d’une quantité suffisante
de produits renouvelables.
À l’opposé de l’état d’esprit
néo-libéral naît une société civile
précaire mais efficace, formée de groupes de citoyens
(groupes de base, organisations non gouvernementales, syndicats,
groupes d’intérêts, mouvements féministes
ou écologistes, etc.). Ces groupes ont été témoins
des souffrances causées par la mondialisation et s’efforcent
de promouvoir le concept de l’interdépendance des
régions, des générations, des secteurs de
participation, et le véritable avenir de la planète,
au nom de ce qu’ils appellent le bien commun. Ils s’organisent
en vue d’identifier et d’analyser le problème
systémique qui est la cause d’une telle mort. Il
n’est plus simplement question de soulager la souffrance
mais de transformer et de redresser ce qui est injuste et tordu.
La charité ne suffit plus : les gens ont besoin d’être
politisés et d’instaurer un système de justice
pour tous.
La croissance
exponentielle des sciences et les mouvements philosophico-spirituels
de toutes sortes qui prétendent détenir une fraction
du réel en forceront plus d’un à se montrer
plus humbles au moment de prétendre posséder toute
la vérité. La vérité est affaire
de dialogue, elle se révèle par l’approche
dialectique elle-même autant que dans les résultats
de la recherche. L’œcuménisme, le dialogue
interreligieux, les discussions entre les écoles philosophiques
et scientifiques de pensée sont autant de partenaires
qui demandent à être entendus dans l’hémicycle
de la sagesse. Le cosmos révèle l’Esprit
de Dieu qui offre sa compréhension à tous ceux
qui désirent l’approfondir.
En face de
ce monde ambigu de la mondialisation, les religieux sont appelés à démasquer les illusions des
systèmes de pouvoir, notamment le système séculaire
de dépendance imposé par le patriarcat à l’intérieur
aussi bien qu’à l’extérieur de l’Église, à se
détourner de la dépendance à la consommation, à choisir
ceux qui sont exclus et à vivre la subversion par un style
de vie qui favorise la résistance au statu quo. Les religieux
peuvent proposer une vision qui comporte une authentique libération
pour le plus grand nombre de gens.
Le monde
n’est plus le même. La mondialisation et
la technologie dirigent maintenant les aventures de la planète.
Les principaux dirigeants du monde ne sont plus les princes et
les papes, pas même les gouvernements ou les peuples, ce
sont les corporations et leurs directeurs anonymes. C’est
pourquoi les religieux, après s’être concentrés
sur le moi et l’ascèse et après s’être
tournés vers les autres en les aidant à se relever
des effets de la déshumanisation des derniers siècles,
doivent maintenant travailler davantage sur les causes systémiques
de cette déshumanisation. Leur but sera de promouvoir
une solidarité mondiale dans un monde interconnecté non
violent. Comme le dit le Pape Jean-Paul II : à la mondialisation
de mort, nous devons opposer ou, mieux encore, proposer la mondialisation
de la solidarité.
2.2- Quelle sorte de religieux faudra-t-il pour faire ce travail?
Nous venons
d’essayer de décrire le monde dans
lequel nous vivons, le monde qui sera le nôtre au cours
des 25 prochaines années. Quel est l’avenir de la
vie religieuse dans ce monde? En premier lieu, il nous faut regarder
les valeurs spécifiques de la vie religieuse pour les
appliquer à la situation dans laquelle se trouveront les
religieux.
Beaucoup
d’auteurs ont offert leurs intuitions en vue
de définir la vie religieuse. Moi aussi, en terminant,
j’aimerais vous partager ce que je considère essentiel,
fondamental, non négociable dans la vie religieuse. A
mon avis, la vie religieuse s’articule autour de quatre
valeurs de base :
* une recherche
radicale de Dieu, réalité ultime
de la vie et le seul uniquement nécessaire,
* la volonté de coopérer de façon prophétique
au dessein de Dieu en prenant soin de la création et de
tous les humains, spécialement des marginalisés,
* le désir de développer pleinement le don accordé à chaque
personne (le charisme ou le talent donné par Dieu) dans
l’Église (dans une communauté), dans l’intérêt
d’une mission dans et pour le monde,
* la mise en œuvre officielle ou publique de ce mandat,
en communauté, par des vœux perpétuels ou
temporaires.
Maintenant,
permettez-moi de préciser ces valeurs avec
vous.
2.2.1) une
recherche radicale de Dieu, réalité ultime
de la vie et le seul uniquement nécessaire:
Un religieux ou une religieuse doit sentir que Dieu l’a
touché d’une façon tellement personnelle
et profonde qu’il/elle veut consacrer complètement
sa vie à cette cause. Il n’y a aucune autre réalité qui
se dispute son attention : aucune relation, aucun pouvoir, aucun
bien. Rien n’a d’emprise sur la personne comme Dieu
et le Père de Jésus Christ. C’est pourquoi
la prière, mais aussi la communauté et l’étude,
sont si essentielles... pour nous rappeler la première
semence que Dieu a semée dans chacune de nos personnes.
2.2.2) la
volonté de coopérer de façon
prophétique avec le dessein de Dieu en prenant soin de
la création et de tous les humains, spécialement
des marginalisés :
Ici, la considération la plus évidente c’est
que Dieu est avant tout le Dieu Créateur. Dieu a envoyé Jésus
pour accomplir la création. Le salut n’est pas un
effet secondaire ni quelque chose d’indépendant
de la création. La création est au cœur de
notre mission. La création est bonne, cette terre est
bonne, les choses matérielles sont bonnes, et notre tâche
est de prendre ce monde physique au sérieux, à la
fois en fonction de l’humanité, mais aussi en fonction
de la valeur du cosmos lui-même. Il semblerait que c’était
là l’effort le plus important de saint Dominique
: libérer le monde de manichéisme, de dualisme,
d’une spiritualité qui excluait le matériel.
2.2.3) le
désir de développer pleinement le don
accordé à chaque personne (le charisme ou le talent
donné par Dieu) dans l’Église (dans une communauté),
dans l’intérêt d’une mission dans et
pour le monde :
La vie religieuse n’a pas comme but d’assurer sa
propre survie. La perfection personnelle n’est pas une
fin en soi. Le don de la vie religieuse consiste à participer
dans l’édification de l’Église. Mais
l’Église non plus n’existe pas pour elle-même.
Elle existe essentiellement pour le monde. De sorte qu’il
n’y a aucune gloire à tirer de ses talents, aucune
complaisance à tirer des compétences que Dieu nous
a données. Ce sont essentiellement des ressources que
Dieu nous a confiées pour améliorer le monde.
2.2.4) la
mise en œuvre officielle ou publique de ce mandat,
en communauté, avec des vœux perpétuels ou
temporaires :
Ce qui a été dit dans les trois premiers points
peut aussi s’appliquer à tout croyant baptisé.
La spécificité de la vie religieuse consiste d’abord à vivre
l’appel chrétien. Sandra Schneider, dans son récent
volume Finding the Treasure : Locating Catholic Religious life
in a New Ecclesial and Cultural Context, définit la vie
religieuse comme « un état de vie, dans lequel
on entre par une profession perpétuelle, et qui consiste
en un célibat consacré de toute la vie » (p.
127). Personnellement, je ne peux pas accepter une telle définition,
car je la trouve trop liée à la description du
passé avec un ascétisme centré sur la virginité.
Je préférerais définir la vie religieuse
comme un engagement (voeux) public à vivre en communauté par
le partage des ressources (pauvreté), des émotions
(chasteté) et de la responsabilité (obéissance).
Parce qu’ils reconnaissent la dignité de chaque
membre avec qui ils/elles s’engagent, les religieux/ses
partagent leurs biens en solidarité. Parce que leur appel
en est un de rassemblement, ils favorisent la maturité et
renoncent aux relations exclusives. Parce qu’ils tiennent à la
mission du groupe, ils acceptent la responsabilité de
se conformer aux exigences du bien commun. La vie religieuse
ne consiste pas à humaniser ou à aimer le monde
en tant qu’individus. La vie religieuse adopte la communauté comme
style de vie. C’est dans le paradoxe de la communauté que
la vie religieuse trouve sa spécificité. La communauté est
le lieu où on donne et où on reçoit l’amour,
où le groupe décide d’exprimer son amour
dans un ministère et une mission. La communauté est
le lieu, et la manière dont des personnes baptisées
qui ne se sont pas choisies les unes les autres s’efforcent
de répondre à leur appel d’aimer et d’humaniser
le monde. C’est leur désir de n’être
pas un ou deux, mais plusieurs, qui différencie leur style
de vie.
Ainsi la
vie religieuse est-elle la recherche universelle de Dieu qui
prend une forme communautaire par un engagement public à vivre
la spiritualité propre à un groupe en vue de servir
l’Église et le monde par le ministère et
la mission. Communauté de service, ses membres sont prêts à adopter
une position prophétique face à l’injustice
ou à la destruction de l’environnement. Communauté publiquement
reconnue qui recherche Dieu, ses membres peuvent adopter une
vaste gamme de styles, depuis la contemplation profonde jusqu’à une
activité fortement militante. Ou encore, la spiritualité d’une
communauté particulière peut mettre en évidence
une dimension particulière de cet éventail. Dans
leur recherche de Dieu, certaines communautés favoriseront
l’introversion personnelle, d’autres, l’extroversion.
Certaines préféreront s’attacher à la
dimension transcendante de Dieu, d’autres, à l’immanence
de Dieu. Certaines consacreront du temps à aimer Dieu
dans la prière directe et seront renvoyées, comme
Catherine de Sienne, à se préoccuper de leurs concitoyens.
D’autres, consacreront de préférence leur
temps à aimer leur prochain et à promouvoir la
justice tout en aspirant à la recherche de Dieu dans des
moments furtifs de prière. Tout est don de Dieu.
2.3
Religieux portant témoignage : une présence
constante dans l’Église?
Nous venons
d’entrevoir quelle sorte de monde nous attend
et ce qui nous définit comme religieux. Voici donc la
dernière question : que sommes-nous appelés à devenir?
Comme je
vous l’ai dit dès le début, je
ne le sais vraiment pas. J’espère vous avoir fourni
quelques indications sur les domaines où la vie religieuse
devra s’engager. Je pourrais cependant donner quatre indications,
quatre pistes, qui ne sont évidemment pas des solutions
mais des orientations. Dans les circonstances actuelles, comment
les communautés peuvent-elles le mieux promouvoir la mission
de Jésus?
* En discernant
les éléments qui ont trait à la
mission (à long terme) de ceux qui se rattachent aux oeuvres
(à court terme) et en mettant en évidence le don
essentiel accordé par Dieu à la communauté (charisme
prophétique).
* En libérant les forces vives de chaque personne pour
lui permettre d’entreprendre de nouveaux projets. Il se
peut que, pour un certain temps, il faille maintenir deux niveaux
d’activités, l’un pour les lièvres
et l’autre pour les dinosaures. Les temps sont extraordinaires,
de même que les positions à prendre.
* En examinant
les nouvelles collaborations et solidarités à établir
dans notre monde pluri-culturel et pluri-confessionnel. Les religieux
ne sont pas seuls. Dieu est toujours à l’oeuvre
dans le monde parmi nos concitoyens de diverses croyances (et
même chez les incroyants) bien avant que les religieux
apparaissent sur la scène. Ceux-ci sont invités à découvrir
la présence de Dieu dans l’inconnu, dans ce qui
n’est pas encore apprivoisé. Le dernier millénaire
a pu être celui des religieux, mais le prochain sera celui
des laïques : les religieux seront en minorité et
il nous faudra tourner nos regards et nos espoirs vers nos sœurs
et frères chrétiens qui ont et qui sont, eux aussi, à leur
manière, des dons remarquables de Dieu au monde.
* En choisissant
les sans-voix et en nous joignant à eux,
pour voir le monde selon leur perspective, comme Jésus
nous l’a montré sur les routes de Galilée.
Bien que les religieux diminuent en nombre et vivent l’impuissance
des sans-pouvoir, leur état de santé en général,
leur éducation, et leurs relations leur font comprendre
qu’ils ne peuvent pas «jouer à être
pauvres». Il n’y a aucun substitut à la réalité.
Les sans-voix, les déconsidérés, les exclus
doivent être le premier point de référence
de tout ce que font les religieux. Les religieux ont le loisir
de prendre le risque de l’insécurité pour
l’amour des pauvres. Ils ont le choix d’être
prophétiques, subversifs et d’agir avec tout le
conservatisme radical de Jésus.
* En étant des signes de frugalité (retenue) et
en adoptant des styles de vie plus simples dans ce monde de consommation
et de matérialisme. Conscients du fait que «si un
membre est blessé, tous les membres sont blessés» (1
Co 12, 16), les religieux résistent autant qu’ils
le peuvent à l’exclusion créée par
la pratique néo-libérale du marché soi-disant
libre. Ils le refusent parce que ce marché réduit à néant
la vertu de solidarité et considère les dons du
cosmos en termes uniquement utilitaires, hâtant ainsi la
destruction de notre planète limitée. Il n’est
pas prouvé que l’enrichissement de certaines personnes
fera que les biens matériels s’écouleront
peu à peu jusque dans les secteurs pauvres de la société,
ni que les gens en seront plus heureux. La richesse tend plutôt à isoler.
Non, l’économie et l’écologie ne peuvent
plus être considérées comme séparées
de la religion. Elles sont intégrées à notre
foi. Les religieux doivent être à la pointe du prophétisme
en soutenant à la fois les efforts écologiques
et les pratiques alternatives du commerce équitable. Le
respect pour la terre, ses eaux et ses ressources est désormais
une valeur centrale dans la poursuite séculaire de la
sainteté spirituelle.
3. Conclusion
En considérant ce qui précède, nous nous
demanderons peut-être si nous arriverons jamais à réaliser
le rêve de Dieu pour notre monde. A première vue,
cela semble tout à fait impossible. Rappelons-nous pourtant
que nous ne sommes que les instruments de Dieu : ce n’est
pas nous qui sommes Dieu!
Permettez-moi
de conclure par une histoire qui pourrait nous faire saisir
dans quel contexte se situe notre recherche. Cette
histoire m’a été racontée par un ami
qui avait assisté à un dialogue entre bouddhistes
et chrétiens à Vancouver.
Le groupe
parlait d’engagement social et un chrétien
reprochait aux bouddhistes de ne pas s’impliquer suffisamment.
L’un d’eux lui répondit : “C’est
comme le pigeon...” (il se fit un grand silence). Le chrétien
demanda alors : “Que voulez-vous dire : ‘c’est
comme le pigeon’?” Et le bouddhiste raconta : “Il
y avait une fois un pigeon qui survolait la forêt. Il s’aperçut
qu’il y avait un incendie. Il se demandait ce qu’il
pouvait faire. Il se rendit alors à un ruisseau, se mit
quelques gouttes d’eau sur le dos et quelques autres dans
le bec, puis il retourna vers l’incendie et versa ce peu
d’eau sur le feu.” Il y eut encore un long silence. “Et
puis, après ?” demanda enfin le chrétien. “Le
pigeon a fait ce qu’il a pu”, de répondre
le bouddhiste.
Nous
sommes les pigeons de Dieu. Nous ne pouvons faire que ce que
nous
pouvons. Mais si nous pouvions rassembler 50 000
pigeons, nous pourrions peut-être éteindre le feu... 
Michel Côté,
O.P.
Le 15 août 2004
______________________________
0. Traduction et adaptation d’une conférence donnée à Tokyo
en anglais, le 21 septembre 2003, pour célébrer
le soixante-quinzième anniversaire de la présence
dominicaine au Japon.
1. « On estimait généralement que le
style de vie philosophique (bíos), la vie vertueuse, exigeait
des formes d’askesis (ascèse)... depuis l’éloignement
physique de la société et diverses formes de renoncements,
chez les épicuriens, les cyniques et les stoïciens
radicaux jusqu’à la retraite spirituelle et psychologique
en soi-même, chez les stoïciens, les péripatéticiens
et les néoplatoniciens aristocratiques. L’essentiel était
la culture du moi, comme en faisaient foi les idéaux fortement
accentués et éprouvés de la sophrosunè (sagesse)
et de l’enkrateia (contrôle de soi).” Wimbush,
Vincent L., ed. Ascetic Behavior in Greco-Roman Antiquity : A
Source book, Minneapolis : Fortress Press.; 1990, p. 3.
2. «Je ne peux résister au plaisir de citer le
chapitre de (Gilbert) Murray, The Failure of Nerve, dans Five
Stages of Greek Religions. On ne peut passer des classiques athéniens,
disons Sophocle ou Aristote, à ceux de l’ère
chrétienne sans relever une grande différence de
ton. Ce qui change, c’est toute la relation de l’écrivain
au monde qui l’entoure. Cette nouvelle attitude n’est
pas spécifiquement chrétienne ; elle se retrouve
tant chez les gnostiques et les adorateurs de Mithra que dans
les Évangiles ou l’Apocalypse, chez Julien et Plotin
que chez Grégoire et Jérôme. Il est difficile
de la décrire. C’est une poussée d’ascèse,
une montée de mysticisme et en un sens de pessimisme,
une perte de confiance, d’espoir en cette vie et de foi
dans l’effort humain normal, une désespérance
face à la recherche patiente, l’appel d’une
révélation infaillible, une indifférence à l’égard
de la santé de l’État, une conversion de
l’âme vers Dieu. » Wimbush, Vincent L.,
The Ascetic Impulse p. 418-419. Voir Wimbush, Ascetic Behaviour,
p. 5. La principale préoccupation du stoïcisme romain
portait sur l’éthique individuelle et sur l’individuel
en soi. Francis James A. Subversive Virtue, p. 5.
3. Wimbush, Vincent L., Stobaeus, in Wimbush, Vincent L., ed.,
Ascetic Behavior in Greco-Roman Antiquity : A Sourcebook, Minneapolis
: Fortress Press, 1990, pp. 169-174, p. 170.
4. Voir Heine,
Susanne, « Women and Early Christianity »,
p. 30. « Ainsi, surtout chez les aristocrates mâles
grecs et romains, on se préoccupait et on étudiait
de nouveau des vertus telles que la sophrosune et l’enkrateia.
La spiritualisation de ces vertus et le repli intérieur
reflétaient, entre autres choses, une inquiétude
au sujet de la durée et de la permanence des structures
socio-économico-politiques dominantes qui s’étaient
toujours imposées comme normatives. L’intériorité,
la modération et la relativisation du monde étaient
considérées par beaucoup comme la solution la meilleure
pour ces temps troublés. » Wimbush, Vincent
L., Stobaeus, p. 170.
5. « Pourquoi les premiers chrétiens s’arrêtèrent-ils à l’idéal
de la virginité, et pourquoi les Romains en vinrent-ils à le
faire leur? La raison du succès apparemment inexplicable
des chrétiens semble tenir à la manière
dont les théoriciens politiques et éthiques de
l’empire comprirent la relation entre la morale civique
et la vertu civique. Les premiers chrétiens firent éclater
le paradoxe [génésique] en représentant
leurs plus grands héros moraux comme des hommes qui renonçaient à avoir
des héritiers terrestres au nom d’une famille dans
l’au-delà et qui gagnaient en prime l’empire
lui-même en échange de leurs souffrances. Le portrait
féminin de la vierge était l’icône
culturelle qui diffusait leur message. » Cooper, Kate,
The Virgin and the Bride, p. x.
Michel Côté, o.p., "Que sera la vie religieuse demain ?", in La vie des communautés religieuses, novembre décembre 2004, pp. 272-294.