La Vie religieuse aujourd'hui

Vitrail de CrozierL'ours et la moniale. Le sens de la vie religieuse aujourd'hui

par Timothy Radcliffe, o.p.
Conférence au religieux supérieurs majeurs de France. Octobre 1999

Chers frères et soeurs en saint Dominique,

     On m'a demandé de vous parler de " La vie religieuse, quel sens aujourd'hui ? ". La question se pose avec urgence aux religieux parce que nombre d'entre nous se demandent si le mode de vie auquel nous nous sommes engagés a le moindre sens. Il y a moins de vocations en Europe occidentale qu'avant; en France, beaucoup de congrégations diminuent et certaines se meurent; être religieux n'apporte plus le même statut ni le respect qu'il suscitait. Nous avons l'air d'avoir perdu notre rôle dans une Église qui semble devenue plus cléricale, et d'avoir perdu notre importance dans une société où les laïcs font maintenant tant de choses auparavant assurées en grande partie par les religieux. Avec le nouveau sentiment de la sainteté du mariage, on ne considère même plus que notre mode de vie soit plus parfait qu'un autre. Il est compréhensible que nombre de religieux demandent : " La vie religieuse, quel sens aujourd'hui ? "

1. À la recherche d'une histoire.

     Dans cette situation, il serait naturel d'essayer de trouver le sens de la vie religieuse dans quelque chose qui nous est particulier, quelque chose que nous faisons et que personne d'autre ne fait, quelque chose qui nous donne notre place spéciale, notre identité particulière. Nous sommes comme des maréchaux-ferrants dans un monde d'automobiles, à la recherche d'un nouveau rôle. J'ai l'idée que c'est une des raisons pour lesquelles nous, religieux, parlons souvent avec ardeur de nous-mêmes comme de prophètes. Nous prétendons être la partie prophétique de la vie de l'Église. Cela nous donne un rôle, une identité, un label. Je crois en effet que la vie religieuse est appelée à être prophétique, mais pas comme solution à notre crise d'identité! J'aimerais plutôt partir d'ailleurs, à savoir de la crise du sens que traverse la société occidentale. Je crois que la vie religieuse est plus importante qu'avant à cause de la manière dont nous sommes appelés à affronter la crise du sens de nos contemporains. Notre vie doit être une réponse à la question : " La vie humaine, quel sens aujourd'hui ? " Peut-être cela a-t-il toujours été le témoignage essentiel de la vie religieuse.

     Comment peut-on seulement commencer à réfléchir à une question aussi vaste que la crise contemporaine du sens ? Pour dire quoi que ce soit d'approprié, il faudrait que j'aie étudié des livres sur le moderne et le postmoderne. Je n'en ai pas lu. Mon excuse, c'est qu'en vivant sur les routes, je n'avais pas le temps. Mais la vérité, c'est que si je lisais ces livres, je ne les comprendrais probablement pas. Ils sont principalement écrits par des Français intelligents et dépassent l'entendement d'un Anglais! Je tenterai au contraire une approche plus simple. Je voudrais vous proposer le contraste entre deux images, deux histoires implicites de la vie humaine.

     Toute culture a besoin d'histoires pour incarner une compréhension de ce que signifie être un humain, de ce qu'est le modèle de la vie. Nous avons besoin d'histoires qui nous disent qui nous sommes et où nous allons. Quand une société vit une crise du sens, l'un des symptômes en est que les histoires racontées par cette société ne donnent plus sens à notre expérience. Elles ne sont plus adaptées. Quand une société traverse un moment de profond changement, elle a besoin d'un nouveau type d'histoires pour donner du sens à sa vie.

     Je montrerai que la crise fondamentale du sens dans notre société, c'est que l'histoire sous-jacente à la culture européenne depuis plusieurs siècles n'a plus de sens. C'est une histoire de progrès, de survie du plus adapté, de triomphe du plus fort. Le héros de cette histoire est le moi moderne. Il (c'est généralement un homme!) est seul, et libre. C'est l'histoire implicite de nos romans, de nos films, de notre philosophie, de notre économie et de notre politique. Mais elle a cessé de donner du sens à notre expérience. Je prendrai pour symbole de cette histoire l'affiche d'un ours que j'ai souvent vue sur les murs de Rome.

     Ainsi sommes-nous une société assoiffée d'une nouvelle histoire qui donne un sens à notre identité. Je crois que le sens de la vie religieuse consiste à répondre à cette question : " La vie humaine, quel sens aujourd'hui ? " Les gens doivent pouvoir reconnaître dans nos vies une invitation à être un humain d'une nouvelle manière. Le symbole de cette autre histoire sera pour moi une moniale chantant dans les ténèbres, au pied du cierge pascal.

     J'aimerais donc vous proposer ce contraste entre deux images, deux histoires, celle d'un ours et celle d'une moniale. J'aimerais les mettre en contraste en considérant les trois éléments nécessaires à toute histoire : une intrigue qui évolue dans le temps; les événements qui font avancer l'action; ,t les acteurs. Si nos contemporains se sentent perdus et déroutés, c'est parce que les histoires modernes ne donnent )lus sens à notre expérience du temps, des événements et le ce que signifie être un individu. Nous, religieux, devrions incarner une autre manière d'être en vie.


2. L'intrigue et le temps.

     Permettez-moi de commencer par vous parler de mon ours. Il y a un an, les murs de Rome étaient couverts d'affiches d'un grand ours en colère. Et l'inscription sur l'affiche disait La forza del prezzo giusto (la force du juste prix). En attendant le bus, j'ai eu tout le loisir de contempler cet ours. Il capte bien l'histoire de la modernité.

     En premier lieu, cet ours suggère que la trame fondamentale de l'histoire est un progrès irrésistible. C'est un ours dont Darwin aurait été fier, un vainqueur dans le processus d'évolution. L'histoire humaine est une marche en avant. C'est aussi un symbole de l'économie mondiale, le marché. Ce qui fait avancer l'histoire humaine, c'est l'économie. La forza del prezzo giusto (la force du juste prix). L'Histoire, c'est le récit d'un progrès inévitable, à travers la libération du marché. Le meilleur système économique triomphe. C'est l'ours le vainqueur.

     Quand j'étais enfant (et, à vous voir, j'imagine que beaucoup d'entre vous l'étaient aussi), on pouvait encore tout juste croire que l'humanité était sur la voie d'un avenir radieux. Mais, déjà, des ombres se profilaient. Je suis né une semaine avant la fin d'une guerre qui a fait cinquante millions de morts. Nous avons appris peu à peu l'holocauste et les six millions de juifs morts dans les camps. J'ai grandi sous la menace de la bombe. Je me rappelle ma mère faisant des réserves de boîtes de conserve dans la cave, juste au cas où une guerre nucléaire éclaterait. Et pourtant, il était encore possible de s'accrocher à l'idée que l'humanité allait de l'avant. Chaque année voyait l'indépendance accordée à nos anciennes colonies, la médecine éliminait des maladies comme la tuberculose et la malaria. Sûrement, on verrait bientôt finir aussi la pauvreté. Même les avions et les voitures allaient plus vite chaque année. Les choses iraient encore en s'améliorant.
Aujourd'hui, nous sommes moins sûrs de nous. Le fossé entre riches et pauvres continue à se creuser. La malaria et la tuberculose sont de retour et, d'ici à un an, il y aura probablement quarante millions de personnes atteintes du Sida. Rien qu'en Europe, le chômage touche vingt millions de personnes. Les rêves d'un monde juste semblent s'être éloignés.

     Où va l'humanité ? Notre histoire a-t-elle un sens, une direction ? Ou bien sommes-nous en train de tourner en rond, d'errer dans le désert, sans approcher le moins du monde de la Terre promise ? Même l'Eglise, qui semblait s'orienter vers un renouveau et une nouvelle vie au Concile Vatican II, ne paraît pas maintenant savoir où elle va.

     Il y a, au coeur de la modernité, une contradiction, et c'est pour cela que son histoire n'est plus plausible. D'un côté, l'ours est effectivement irrésistible. De toutes parts, le marché mondial triomphe de tous ses ennemis. Le communisme est tombé en Europe de l'Est et, même en Chine, il paraît sur le point de succomber. Mais d'un autre côté, l'histoire ne nous conduit pas au Royaume. Ce que nous avons sous les yeux, c'est la pauvreté croissante et la guerre. Même les tigres asiatiques sont malades. L'ours est irrésistible, mais il est en train de nous déchiqueter. Ainsi la trame des temps modernes contient-elle une insupportable contradiction. Nous ne pouvons plus nous y retrouver.

     Nous ne pouvons vivre sans histoires. Comme nous en sommes venus à douter de la marche en avant de l'humanité, il faut d'autres histoires pour combler le vide. Ce seront peut-être des histoires millénaristes de fin du monde, des histoires d'extraterrestres, des histoires de victoire à la Coupe du monde (bravo la France!). Assez souvent, c'est seulement ce que nous appelons en anglais des soap operas, les séries insignifiantes de la télévision. Récemment, le dernier épisode d'un soap opera a été regardé aux États-Unis par quatre-vingts millions de personnes. Les restaurants avaient fermé pour la soirée. L'annonce qu'un astéroïde géant heurterait la terre le 26 octobre 2028 a soulevé moins d'intérêt. Ayant cessé de croire dans le mythe du progrès, nous nous réfugions dans les fictions.

     C'est peut-être la soif d'une histoire qui explique l'extraordinaire réaction à la mort de la princesse Diana. Les Anglais sont, comme vous le savez, des gens très peu émotifs, ou du moins les Français aiment-ils à le croire! Mais je n'ai jamais vu un tel chagrin. C'était comme si l'histoire au coeur de l'humanité avait pris fin sous un pont de Paris. Des millions de gens ont pleuré comme s'ils avaient perdu leur femme ou leur enfant ou leur mère. Partout où je vais dans le monde, je sais qu'à la fin, les gens vont m'interroger sur la princesse. Je m'attends à répondre à des questions sur elle après cette conférence. Au Viêt-nam, on m'a même dit que je ressemblais au prince William. J'en étais ravi, mais ces gens sont d'une politesse extrême! C'était le soap opera du monde. Peut-être son histoire parlait-elle à autant de gens justement parce qu'en elle, nous pouvions nous voir nous-mêmes. C'était une personne bonne mais pas parfaite, qui s'intéressait réellement aux autres, dont la vie aurait dû être merveilleuse et pourtant, inexplicablement, a été un échec. C'est une histoire triste et futile, évoquant la futilité ressentie par tant de personnes qui se demandent où va leur vie. Dans quel sens la vie religieuse peut-elle suggérer une autre trame, une contre-histoire ?

     Permettez-moi de vous proposer une autre image. J'ai célébré Pâques cette année dans un monastère de moniales contemplatives dominicaines. Le monastère était bâti sur une colline derrière Caracas, au Venezuela. L'église était pleine de jeunes. Nous avons allumé le cierge pascal et l'avons placé sur son support. Et une jeune moniale a chanté en s'accompagnant à la guitare un chant d'amour au pied du cierge. Le chant avait toute la rauque passion de l'Andalousie. J'avoue avoir été complètement bouleversé par cette image d'une moniale chantant dans le noir un chant d'amour au feu nouveau-né. Cette image suggérait que nous sommes pris par un autre drame, une autre histoire. La voilà, notre histoire, et non pas celle de l'ours en colère qui dévore ses rivaux.

     En premier lieu, la moniale qui chante dans la nuit suggère que l'intrigue fondamentale de l'histoire de l'humanité n'est plus celle que représentait l'ours. Dehors, dans le jardin, le célébrant avait gravé le cierge en disant ces mots : " Christ hier et aujourd'hui, commencement et fin, l'alpha et l'oméga. Le temps entier lui appartient, et tous les âges. À lui, la puissance et la gloire pour tous les temps. Amen. "

     La vie religieuse est peut-être avant tout un vivant amen à cette perspective temporelle plus longue. C'est dans cette extension de l'histoire en l'alpha et l'oméga, de la Création au Royaume, que tout être humain doit trouver son sens. Nous sommes ceux qui vivent pour le Royaume, pour le temps où, comme l'a dit Julienne de Norwich, " Tout sera bien, toutes les choses qui existent seront bonnes ".

     La vocation qui met le plus radicalement en lumière cette ouverture de l'avenir est celle des moines ou des moniales contemplatifs. Leur vie n'a aucun sens s'ils ne sont pas sur le chemin du Royaume. Le cardinal Basil Hume est le chrétien le plus respecté d'Angleterre, en partie parce qu'il est moine. Et il a écrit ceci des moines : " Nous ne considérons pas que nous ayons une mission ou une fonction particulière dans l'Église. Nous ne nous destinons pas à changer le cours de l'Histoire. Nous sommes là, c'est tout, presque par accident d'un point de vue humain. Et heureusement, nous continuons à "être là, c'est tout. "

     Les moines sont là, c'est tout, et leur vie n'a donc aucun sens sinon d'annoncer l'achèvement des temps, cette rencontre avec Dieu. Ils sont comme ces gens qui attendent à l'arrêt du bus. Le seul fait qu'ils soient là indique que le bus doit sûrement arriver. Il n'y a pas de sens provisoire ou de sens partiel. Pas d'enfants, pas de carrière, pas de réalisations, pas de promotion, pas d'utilité. C'est par une absence de sens que leur vie révèle une plénitude de sens que nous ne pouvons définir. Tout comme la tombe vide annonce la Résurrection, ou le scintillement dans l'orbite d'une étoile indique l'invisible planète.

     Le monachisme occidental est né dans un moment de crise. C'est pendant que l'Empire romain se mourait lentement sous les assauts barbares, que Benoît se rendit à Subiaco et fonda une communauté de moines. Alors que l'histoire de l'humanité semblait n'aller nulle part, Benoît fonda une communauté de gens dont la vie n'avait d'autre sens que d'indiquer cette fin ultime, le Royaume.

     On pourrait dire que la vie religieuse nous force à vivre à découvert la crise moderne. La plupart des gens suivent un modèle de vie et une histoire permettant de garder la question principale à distance. Une vie peut tenir sa propre signification du fait de tomber amoureux, de se marier, d'avoir des enfants puis des petits-enfants. Ou bien l'histoire d'un autre trouvera son sens dans une carrière, en gravissant les degrés de la promotion, en faisant fortune et même en gagnant la notoriété. On peut raconter bien des histoires pour donner un modèle provisoire et un sens à notre séjour sur terre. Et cela est juste et bon. Mais nos voeux ne nous offrent pas cette consolation. Nous n'avons pas de mariage pour donner forme à notre vie. Nous n'avons pas de carrière. Nous sommes nus face à la question : " La vie humaine, quel sens ? "

     Mais il ne suffit pas de s'asseoir et d'attendre la venue du Règne. Les frères les plus jeunes ne sont parfois pas d'accord avec moi, mais il faut bien se sortir du lit chaque matin pour faire quelque chose. Même les moines et les moniales doivent faire quelque chose! Je me souviens avoir demandé un jour à un frère particulièrement paresseux ce qu'il faisait. Il m'a répondu qu'il était un " signe eschatologique " , attendant la venue du Règne. Comment valorisons-nous ce que nous faisons maintenant ? La plupart d'entre nous passent leurs journées en activités utiles, enseigner, travailler dans les hôpitaux, aider dans les paroisses, s'occuper des oubliés. Comment notre vie quotidienne parle-t-elle de l'histoire de l'humanité ?

     Revenons à nouveau à cette jeune moniale. C'est le coeur de la nuit et elle chante ce chant farouche. C'est la nuit qu'elle chante les louanges de Dieu. Même dans le noir, entre le commencement et la fin, on peut rencontrer Dieu et le glorifier. C'est maintenant l'heure. Attendant d'être assassiné, Jésus dit à ses disciples : " Dans le monde, vous aurez à souffrir. Mais gardez courage! J'ai vaincu le monde. " (Jn 16, 33). C'est maintenant l'heure de la victoire et de la louange.

     Ce que cela inspire, c'est un nouveau sentiment du temps. Ce qui donne sa forme au temps, ce n'est pas l'histoire de l'inévitable progression vers la richesse et le succès. La forme cachée de notre vie, c'est la croissance dans l'amitié de Dieu, comme nous le rencontrons en chemin et disons amen. Ce n'est pas seulement la fin de l'histoire qui lui donne un sens. Le modèle de ma vie, c'est la rencontre avec Dieu, et ma réponse à son invitation. C'est ce qui fait de ma vie non pas une simple suite d'événements mais une destinée. Comme l'a dit Cornelius Ernst, o. p. : " La destinée est l'appel et l'invitation du Dieu d'amour à ce que nous lui répondions par un consentement créateur et plein d'amour. " (Cornelius ERNST, The Theology of Grace, Dublin, 1974, p. 82.) Même dans les ténèbres, dans le désespoir, quand plus rien n'a de sens, nous pouvons rencontrer le Dieu de vie. Comme l'écrivait un philosophe juif : " Chaque instant peut être la petite porte par laquelle le Messie peut entrer. " L'histoire de nos vies est l'histoire de cette rencontre avec le Dieu qui vient dans l'obscurité comme un amant. C'est ce que nous célébrons en le glorifiant.

     Les moments les plus émouvants que j'ai vécus ces six dernières années ont été des possibilités de partager avec mes frères et soeurs la louange de Dieu dans les circonstances les plus difficiles. Dans un monastère au Burundi, après avoir voyagé à travers un pays déchiré par la violence ethnique; en Irak, dans l'attente des bombes; en Algérie, avec notre frère Pierre Claverie avant son assassinat. Il est essentiel pour la vie religieuse que nous chantions les louanges de Dieu, même dans les ténèbres. Nous chantons les psaumes, les tehilim, le livre des louanges. Nous mesurons la journée aux heures de l'office divin, à la liturgie des psaumes, et pas seulement aux heures mécaniques de l'horloge. " Sept fois par jour je te glorifie. " Eh bien, au moins deux fois pour la plupart d'entre nous.

     Je me souviens d'une histoire qui illustre bien comment le temps de la louange peut interagir avec le temps de l'horloge, le temps moderne. Quant l'un de mes frères était petit, à l'école, un dentiste vint un jour faire un cours d'hygiène dentaire aux enfants. Il demanda à la classe quand il faut se laver les dents. Silence absolu. Il insista : " Allons, vous savez bien quand vous devez vous brosser les dents : le matin et le soir... " Cela dut déclencher un ressort dans l'esprit de ces bons petits catholiques qui savaient leur catéchisme. Et ils enchaînèrent tous " avant et après les repas ". " Excellent " , dit le dentiste, et les enfants d'ajouter : " Dans la tentation et à l'heure de notre mort. " Eh bien, si nous nous brossions toujours les dents à l'instant des tentations, nous pourrions éviter bien des péchés!

     Le rythme régulier de la louange est bien plus qu'un simple optimisme confiant que tout ira bien à la fin. Nous proclamons que dès maintenant, dans le désert, le Seigneur de vie vient à nous et donne forme à notre vie. En ce sens, la vie religieuse devrait être véritablement prophétique, car le prophète est celui qui voit l'avenir faire irruption dans le présent. Comme le dit Habaquq : " Car le figuier ne bourgeonnera plus; plus rien à récolter dans les vignes. Le produit de l'olivier décevra, les champs ne donneront plus à manger [...]. Mais moi je me réjouirai en Yahvé, j'exulterai en Dieu mon sauveur! " (3, 17-18.)

     J'ai rencontré récemment les promoteurs du mouvement Justice et Paix de l'Ordre en Amérique latine. C'est une nouvelle génération, pas de vieux soixante-huitards comme moi! De jeunes hommes et femmes qui tiennent un rêve en vie. Je m'attendais à les trouver découragés, vu la situation économique qui empire, la violence qui s'accroît, la désintégration sociale sur leur continent. Pas du tout! Ils disent que c'est justement maintenant, alors que toutes les utopies ont disparu, alors que le Royaume semble plus loin que jamais, que nous, religieux, devons jouer notre rôle. Personne d'autre ne pourrait rêver maintenant. Mais se battre aujourd'hui pour un monde plus juste, alors qu'on a l'impression de ne jamais progresser, signifie qu'il faut être une personne de profonde prière. Comme l'a écrit notre frère brésilien, Frei Betto, il faut être un mystique aujourd'hui pour croire dans la justice et la paix.

3. L'action.

     Il y a un deuxième contraste que j'aimerais marquer entre l'histoire de l'ours et celle de la moniale, concernant la manière dont les choses arrivent. Quel est le moteur de l'histoire ? Qu'est-ce qui fait avancer le récit ? Il nous faut à la fois une trame et des faits.

     Nous avons déjà vu que l'ours représente la compétition pour la survie. Ce qui anime l'histoire, c'est cette compétition dans laquelle le faible périt et le fort prospère. Que l'on étudie l'évolution ou l'économie, c'est exactement ainsi que les choses se passent. C'est le principe de base de l'histoire moderne. Le moteur qui pousse l'histoire est la libre compétition qui élimine l'anormal, le désespéré, le non-viable.

     Mais encore une fois, nous voyons là une contradiction. Car cet ours symbolise la liberté même qui est au coeur de la modernité : liberté de concurrence sur le libre marché, où chacun est libre de choisir ce qu'il veut. Pourtant nous avons vu que cette liberté est, elle aussi, dans une certaine mesure, illusoire. Car nous sommes pris dans une transformation générale du monde qui nous rend impuissants, et que personne n'est capable d'arrêter, une transformation qui détruit les communautés et dévore la planète. Ainsi trouve-t-on au coeur de l'histoire moderne une double contradiction. On nous offre le progrès, nous trouvons la pauvreté; on nous offre la liberté, nous nous trouvons impuissants. Quelle autre histoire la vie religieuse peut-elle incarner ?

     Mais considérons à nouveau cette jeune moniale, qui chante son chant d'amour dans l'obscurité. Elle représente une autre manière de raconter. L'histoire qu'elle célèbre est celle d'un homme terrassé par les forts mais qui vit à jamais. Les gros ours de Rome et de Jérusalem dévorent le petit homme de Galilée. Ce que nous célébrons dans cette histoire, ce n'est pas la force supérieure de Dieu, le plus gros ours, mais son absolue créativité dans la résurrection de Jésus d'entre les morts.

     Il n'y a d'histoire que s'il se passe quelque chose de nouveau. Les histoires racontent comment les choses changent. Mais le modèle de changement de l'ère moderne, c'est la survie du plus fort.

     L'évolution, biologique ou économique, apporte du changement, mais à travers la compétition pour survivre. Alors que notre histoire de la moniale propose une nouveauté encore plus radicale, l'inimaginable don d'une vie nouvelle. Nous glorifions Dieu qui dit : " Voici, j'ai fait toutes choses nouvelles. " Nous, religieux, sommes appelés à être des signes de l'indicible nouveauté de Dieu, de son ineffable créativité.

     Religieux, comment être des signes de cette étrange histoire du Dieu de mort et de résurrection ? Le signe le plus évident apparaît dans la présence de tous ces religieux qui refusent de quitter des lieux de mort et de violence, confiants dans le Seigneur qui ressuscite les morts. Partout où la violence sévit, au Rwanda, au Burundi, au Congo, au Chiapas, on peut trouver des religieux et des religieuses dont la présence est un signe de cette autre histoire, chantée par notre moniale. Naturellement, ici, en France, nous pensons aux nombreux religieux morts en Algérie. Vous devez tous connaître trop bien ces mots merveilleux de Christian de Chergé, prieur des moines trappistes, lorsqu'il écrivit son testament spirituel peu avant sa mort. J'espère que vous me permettrez de les répéter, une fois encore : " Quand un À-Dieu s'envisage. " S'il m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu'ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu'ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d'une telle offrande ? Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes laissées dans l'indifférence de l'anonymat [...]. " " Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l'avoir voulue tout entière pour cette Joie-là, envers et malgré tout. "

     La préparation d'un tel témoignage consiste certainement à ce que toute communauté religieuse soit un lieu où apprendre comment venir au monde à travers la mort et la résurrection. Une de mes grande-tantes est devenue soeur du Sacré-Coeur. À l'âge de sept ans, elle effraya ses nombreuses soeurs en épinglant sur le mur de la chambre d'enfants une feuille de papier qui disait " je veux être dissoute et unie au Christ " . Je doute que beaucoup de candidates à la vie religieuse fassent ce genre de geste de nos jours, grâce à Dieu! Mais une communauté religieuse doit certainement être un lieu où nous apprenons à mourir et ressusciter, un lieu de transformation. Nous ne sommes pas les prisonniers de notre passé. Nous pouvons croître en sainteté. Nous pouvons mourir et être renouvelés.

     Cela n'arrivera probablement pas si nous fuyons le face-à-face avec la mort de nos propres institutions. Aujourd'hui, en Europe occidentale, nombre de congrégations, communautés, monastères et provinces doivent faire face à la mort. Il y a bien des stratégies pour éviter cette vérité. On peut béatifier un fondateur, lancer de lourds programmes de construction, écrire de magnifiques documents sur des projets qui ne seront jamais mis en oeuvre. Quand nous envoyons des frères ou des soeurs aux Philippines, en Colombie, au Brésil, est-ce dans un soudain et nouveau zèle missionnaire ou parce que nous voulons des vocations pour pouvoir survivre ? Si nous ne pouvons affronter la perspective de la mort, qu'avons-nous donc à dire du Seigneur de vie ? Je visitais un jour un monastère dominicain en Angleterre avec un frère âgé. Le monastère touchait de toute évidence à la fin de sa vie, mais l'une des moniales dit à mon compagnon : " Mon Père, certainement, notre cher Seigneur ne saurait laisser mourir ce monastère! " À quoi il répondit : " Cependant, n'a-t-il pas laissé mourir son Fils ? "

     Une de nos manières de vivre cette inimaginable histoire de mort et de résurrection est bien sûr de mettre au monde une vie nouvelle dans des lieux inattendus. Nous devons être ceux qui vont dans la vallée de la mort et montrent leur foi dans le Dieu qui ressuscite les morts. Je me rappelle un de mes frères écossais, qui était poète et lutteur, invraisemblable association, mais il était de toutes façons un homme invraisemblable. Il lança un programme en Écosse pour initier les détenus à l'art. Il était convaincu que si nous ne croyions pas en leur créativité, ils ne guériraient jamais. Sa première tentative eut lieu dans une prison très dure à Glasgow. Il demanda aux détenus à quoi ils aimeraient s'essayer : peinture, poésie, sculpture, danse. Vous pouvez imaginer les réactions! Alors il remonta ses manches et dit : " Si quelqu'un parmi vous pense que l'art, ce n'est pas pour les vrais hommes, bon, je me battrai contre lui! " Et c'est ce qu'il fit... avec chacun d'eux. Et ils commencèrent tous des cours de poésie et de peinture! Heureusement, ce n'est pas là l'unique manière d'amener les gens à la foi dans le Dieu qui fait toutes choses nouvelles.

     Une autre manière, peut-être plus traditionnelle, par laquelle les religieux ont toujours été un signe du Dieu éternel créateur, c'est par la beauté. Vous en avez toujours été plus conscients en France que dans bien d'autres pays. Il y a quelques semaines, j'ai rencontré en Allemagne un vieux dominicain peintre et sculpteur. Et je lui ai demandé ce qu'il aime le mieux faire. Il a répondu qu'il a toujours adoré graver les pierres tombales! Il y a des blessures si profondes que seule la beauté peut les guérir. Devant certaines souffrances, l'espérance ne peut s'exprimer que par l'art. Une très belle pierre tombale peut parler avec éloquence de l'espérance en la résurrection, du Dieu qui sait ressusciter les morts.

     Enfin, il y a la beauté de la liturgie, la beauté du chant de louange à Dieu, qui parle du Dieu qui transforme toutes choses. C'est la beauté par laquelle nous avons commencé, celle d'une jeune moniale chantant un chant d'amour la nuit devant un cierge. C'est la beauté d'un chant plein de la passion des gens du sud de l'Espagne qui m'a bouleversé. Cela me fait penser à Pablo Neruda qui disait qu'entre les drames de la naissance et de la mort, il avait choisi la guitare!

4. L'acteur.

     Enfin, on n'a pas d'histoire sans acteurs, sans personnages. Chaque histoire doit avoir son héros. Et quelle meilleure image du moi moderne pourrait-on trouver que notre ours, en colère et seul. Mais ce " moi moderne " est en crise.

     Ce nouveau sentiment de ce que signifie être un humain est fondamental pour l'ère moderne; un moi séparé et autonome, détaché et libre, et en fin de compte : seul. C'est le fruit d'une évolution qui dure depuis des siècles, où les liens sociaux se sont dissous, et où le privé est devenu possible, et même un idéal. Il est notre héros depuis l'époque de Descartes. Nous le voyons dans n'importe quel western américain, figure solitaire.

     La crise de la modernité est en partie due au fait que ce " moi moderne " renferme une contradiction. Parce qu'on ne peut pas être un " moi " tout seul. On ne peut exister comme un atome solitaire, autonome. On ne peut exister sans communauté, sans des gens à qui parler, sans ce que Charles Taylor appelle " des réseaux d'interlocutionl " (Sources of the Self, Cambridge, 1989, p. 36.).

     C'est la contradiction qui est au coeur de l'Histoire moderne : nous nous voyons comme essentiellement solitaires, alors qu'en fait, personne ne peut être un individu en dehors de toute forme de communauté. Il n'est pas possible d'être longtemps un " moi moderne ". L'ours de l'affiche représente un idéal impossible. Seul, il mourrait.

     Revenons une dernière fois à notre moniale, chantant devant le cierge pascal. Elle n'est pas seule. À peine visible à la lueur du cierge, il y a la foule des jeunes. La veillée pascale est un rassemblement du Peuple de Dieu. Ce qui naît cette nuit-là, c'est une communauté. Nous nous réunissons pour rappeler notre baptême dans le corps du Christ et réciter ensemble une foi commune. Cela représente une autre vision de ce que signifie être une personne.

     " La vie humaine, quel sens aujourd'hui ? " Une des manières d'essayer de répondre à cette question dans la vie religieuse, c'est de vivre en communauté. Trouver son identité dans cette communauté, en frère, en soeur, c'est vivre une autre image du moi, une autre façon d'être un humain. Elle incarne une contre-histoire à celle du héros moderne. Dans les débuts, on appelait une communauté dominicaine une sacra proedicatio, une " sainte prédication " . Vivre ensemble en frères " avec un seul coeur et un seul esprit " était une prédication, avant même que quiconque ait prononcé une seule parole. Probablement les jeunes sont-ils davantage amenés à la vie religieuse par la recherche d'une communauté que par nulle autre raison. Selon l'Exhortation apostolique post-synodale sur la vie religieuse, nous sommes un signe de communion pour l'Église entière, un témoignage de la vie de la Trinité.

     Mais si c'est la communauté qui amène les jeunes à la vie religieuse, c'est aussi la difficulté de la vie commune qui en conduit autant à abandonner. Nous aspirons à la communion et pourtant, elle est bien douloureuse à vivre. Quand je rencontre de jeunes dominicains en formation, je leur demande souvent ce qu'ils trouvent de meilleur et de pire dans la vie religieuse, et en général, ils donnent la même réponse aux deux questions : vivre en communauté. C'est que nous sommes les enfants de notre époque, façonnés par sa perception du moi moderne. Nous ne sommes pas des loups sous une peau de mouton. Nous sommes des ours sous une peau de moniale!

     On pourrait peut-être dire que dans la vie religieuse, nous vivons en miroir l'image de la crise du moi moderne. L'individu moderne aspire à une autonomie, une liberté, un détachement qui sont intenables, parce qu'on ne peut pas être humain tout seul. Nous avons besoin d'appartenir à des communautés pour être humains, quoi que nous en pensions. Mais nous, religieux, vivons le reflet de ce drame. Nous entrons dans la vie religieuse en aspirant à la communauté, désirant véritablement être frères et soeurs les uns des autres, mais nous sommes quand même des produits de l'ère moderne, marqués par son individualisme, sa peur de l'engagement, sa soif d'indépendance. La plupart d'entre nous sont nés dans des familles de 1,5 enfants, et c'est dur de vivre avec la foule. Aussi l'individu moderne et le religieux sont-ils deux aspects d'une même tension. L'individu moderne rêve d'une impossible autonomie, et nous, religieux, aspirons à une communauté qui est dure à supporter.

     L'ours ne peut pas se faire moniale en l'espace d'un an de noviciat. II y a la lente éducation à devenir humain, à apprendre à parler et à écouter, briser l'emprise de l'égocentrisme et de l'égoïsme, qui font de moi le centre du monde. C'est la lente renaissance par la prière et la conversion qui me libérera des fausses images de Dieu et des autres.

     En cela nous vivons, dépouillés, intensément, le drame de l'Église moderne. Jamais auparavant l'Église ne s'est présentée avec autant d'insistance comme une communauté. Koinonia est le coeur de toutes les ecclésiologies contemporaines. Et pourtant, jamais auparavant l'Église, du moins en Europe occidentale, n'avait offert aussi peu de véritable communion. Nous parlons le langage de la communion, mais la vivons rarement. Le langage et la réalité sont séparés. Une de nos tentatives pour donner corps à ce rêve de communion est assurément d'oser construire des communautés dans les lieux impossibles, là où tous les autres ont abandonné. Bien souvent ces dernières années, j'ai trouvé de petites communautés de religieux, en général des femmes, qui bâtissaient une communauté là où tous les autres semblent désespérer, où les êtres humains sont écrasés et désespérés par la violence et la pauvreté. Là où tout semble sans espoir, on trouvera quelques soeurs qui installent une maison à la porte ouverte.

     Une seule image résumera bien des souvenirs. Le jour suivant la veillée pascale célébrée avec cette moniale au monastère, je suis allé visiter une petite chapelle tenue par les frères à Caracas, dans l'un des barrios les plus violents d'Amérique latine. La chapelle était criblée de trous de projectiles. En moyenne, quelque vingt-huit personnes sont assassinées par balle chaque week-end dans la paroisse. Sur le mur derrière l'autel, il y a une fresque peinte par des enfants du quartier. C'est une peinture de la Cène, avec Jésus en train de manger, entouré de dominicains et de dominicaines. Dominique caresse son chien. Mais le disciple qu'il aimait, endormi à côté de Jésus, est un enfant du quartier, un gamin des rues. Symbole de l'enfant qui a enfin trouvé une appartenance dans ce monde violent, la promesse d'un foyer.

5. Conclusion.

     Il me faut conclure. J'affirmais en commençant que nous ne pouvons trouver le sens de la vie religieuse qu'en comprenant que c'est une réponse à la recherche de sens de la vie humaine. J'ai suggéré ensuite qu'une des manières de comprendre l'actuelle crise du sens de la société occidentale se formule ainsi : l'histoire fondamentale que nous racontons pour dire qui nous sommes et où nous allons ne fonctionne plus. Cela est symbolisé par notre cher ours. C'est une histoire pleine de contradictions. Elle parle de progrès, mais semble nous conduire à la pauvreté. Elle offre la liberté et cependant, nous nous retrouvons souvent impuissants. Elle invite à être le " moi moderne " , autonome et solitaire, mais nous découvrons que nous ne pouvons pas être humains sans communauté.

     Aussi la vie religieuse ne peut-elle répondre à cette soif de sens qu'en incarnant une autre histoire, une autre vision de ce que c'est qu'être humain, dont nous voyons le symbole dans notre encore plus chère moniale, qui chante devant le cierge dans la nuit. Et c'est une histoire qui offre un autre sens du temps. Ce n'est plus tant l'inévitable marche du progrès que le récit du comment nous rencontrons le Seigneur qui nous appelle à Lui. Et ce qui anime cette histoire, ce n'est pas la libre compétition, mais l'inimaginable créativité de Dieu qui ressuscite les morts. Et le héros de cette histoire n'est pas le héros solitaire des temps modernes, mais le frère et la soeur qui se trouvent en communauté, et construisent pour les autres une communauté.

     La vie religieuse n'est rien d'autre qu'une tentative de vivre cette autre histoire, l'histoire pascale de la mort et de la résurrection. Comme l'a écrit Bruno Chenu dans son excellent livre, que j'ai lu trop tard : " Les religieux veulent mettre en oeuvre une certaine logique du baptême, une vie en Christ poussée jusqu'en ses ultimes conséquences. " (L'Urgence prophétique. Dieu au défi de l'Histoire, Paris, 1997, p. 262.) Les voeux ne donnent pas un sens différent ou spécial à notre vie. Mais ils rendent public et explicite notre rejet de l'histoire de l'ours. L'obéissance, par exemple, est un clair rejet de l'image du moi autonome, solitaire et désengagé. C'est une déclaration de notre intention de vivre par cette autre histoire, de découvrir qui nous sommes dans la vie commune des frères. C'est un engagement à se libérer de l'insoutenable fardeau du moi moderne et solitaire. Dans l'obéissance, nous rejetons aussi l'image de la vie comme combat pour la force, de même que dans la pauvreté, nous renonçons publiquement à la compétition pour le succès, la foire d'empoigne de la société de consommation. Dans la chasteté, nous acceptons que la fertilité la plus profonde que nous puissions jamais avoir est celle du Dieu créateur qui ressuscite les morts.

     Ces voeux nous laissent nus et exposés. Ils renversent n'importe quelle autre histoire qui viendrait donner un sens provisoire à notre vie et nous permettre de continuer, encore un jour. Nous promettons d'abandonner carrière, succès financier, toutes les cachettes qui pourraient suggérer qu'après tout, l'ours a raison. Si cette histoire pascale n'est pas vraie, alors nos vies n'ont aucun sens et " nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes " (1 Co 15, 19).

     Ce n'est pas facile. Nous sommes les enfants de l'ère moderne et nous avons été formés par ses histoires, nous avons partagé ses rêves. Je sais, par exemple, que je ressemble moi-même plus à l'ours qu'à la moniale. Mes réponses instinctives sont plus souvent celles du moi solitaire que celles d'un frère. Je sais que j'ai à peine commencé le processus de renaissance.

     Mon imagination n'est qu'à demi remodelée. Quand j'attends à l'arrêt de bus à Rome et regarde les affiches, c'est moi-même que je vois.

     J'en tire deux conclusions. Tout d'abord, je peux au moins partager avec mes contemporains un combat pour quitter le masque de l'ours et prendre figure humaine. Si je ne partageais pas ce combat, je n'aurais rien à répondre à la question : " La vie humaine, quel sens aujourd'hui ? " Le religieux n'est pas un être céleste, échappant à la modernité, mais une personne dont les voeux ont rendu inévitable et sans échappatoire le combat pour renaître. Nous partageons avec les autres les affres de la renaissance. Si nous sommes honnêtes sur nos combats, peut-être ces autres partageront-ils notre espérance.

     Ensuite, parce que c'est difficile, nous devons donc véritablement nous consacrer à bâtir des communautés où cette nouvelle vie pascale soit possible. Une communauté religieuse doit être davantage qu'un endroit où prendre nos repas, dire quelques prières et rentrer dormir tous les soirs. C'est un lieu de mort et de résurrection, où nous nous aidons réciproquement à nous faire nouveaux. Je commence à m'attacher à l'idée de la vie religieuse comme écosystème, concept que j'ai développé ailleurs'. Un écosystème est ce qui permet à des formes de vie étranges de s'épanouir. Toute forme de vie étrange a besoin de son écosystème. Cela est particulièrement vrai pour les jeunes qui viennent maintenant à la vie religieuse, n'étant souvent venus à la foi en Dieu que récemment. Une grenouille rare ne peut vivre et se reproduire et avoir un avenir que si elle dispose de tous les éléments indispensables de son écosystème : un étang, de l'ombre, diverses plantes, beaucoup de boue, et d'autres grenouilles.

     Être religieux, c'est choisir une forme de vie étrange, et chacun de nous aura besoin de son environnement porteur : prière, silence, communauté. Sans quoi, nous ne pourrons nous développer. Aussi un bon supérieur est-il un écologiste qui aide ses frères à construire les environnements nécessaires à leur bon développement. Mais les écosystèmes ne sont pas de petites prisons qui nous couperaient du monde moderne. Un écosystème permet à une forme de vie de s'épanouir et de réagir de manière créative à d'autres formes de vie.

     Nous avons besoin d'écosystèmes qui soutiennent en nous le sens du temps pascal, le rythme de l'année liturgique qui nous porte de l'Avent à la Pentecôte. Nous avons besoin de communautés qui soient marquées par ses rythmes, par ses cadres de célébration et de jeûne. Nous avons besoin de communautés où nous ne nous contentions pas d'expédier quelques psaumes avant de partir travailler, mais où l'on soutienne en nous celui qui, même dans le désert, finira par chanter les louanges. Nous avons besoin de construire des communautés où partager notre foi, et partager notre désespoir, afin de nous aider mutuellement à traverser le désert. Nous avons besoin de communautés où pouvoir lentement renaître en frères et soeurs, fils du Dieu vivant.

     La moniale chante dans l'obscurité, comme Dominique chantait en cheminant dans le sud de la France. Telle est la vocation chrétienne. Saint Augustin nous disait : " Suivez le chemin. Chantez en marchant. C'est ce que font les voyageurs pour alléger leur fardeau [...]. Chantez un chant nouveau. Ne laissez personne venir vous seriner les vieux refrains. Chantez les chansons d'amour de votre pays [...]. Comme chantent les voyageurs, et ils chantent souvent la nuit. Tous les bruits qu'ils entendent alentour sont effrayants. Mais ils chantent même quand ils ont peur des bandits. " (SAINT AUGUSTIN, Enarrationes in Psalmos, 66, 6.) Ou des ours ! fin de l'article

Votre frère en saint Dominique,

Frère Timothy Radcliffe, o.p.

 

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