Quand
saint Dominique cheminait à travers le sud de la France,
alors que sa vie était menacée, il chantait
gaiement. « Il semblait toujours gai et heureux,
sauf lorsqu'il était bouleversé de compassion
pour une peine qui affligeait son prochain » (1).
Et cette joie de Dominique est inséparable de notre
vocation à être des prêcheurs de la bonne
nouvelle. Nous sommes appelés à « rendre
raison de l'espérance qui est en nous » (1
Pierre 3,15). Aujourd'hui, dans un monde crucifié par
la souffrance, la violence et la pauvreté, notre vocation
est à la fois plus difficile et plus nécessaire
que jamais. La crise de l'espérance traverse toutes
les parties du monde. Comment vivre la joie de Dominique,
alors que nous sommes des gens de notre temps, partageant
les crises de nos peuples et les forces et les faiblesses
de notre culture? Comment nourrir un espoir profond, enraciné dans
l'inébranlable promesse de vie et de bonheur que Dieu
fait à ses enfants? La conviction que j'explore dans
cette lettre à l'Ordre est la suivante: une vie d'étude
est l'une des voies que nous avons pour grandir dans cet
amour qui « excuse tout, croit tout, espère
tout, supporte tout » (1 Co 13,7).
Le
temps est venu de renouveler l'histoire d'amour entre l'Ordre
et l'étude. C'est en train de commencer. Partout dans
le monde, je vois s'ouvrir de nouveaux centres d'études
et de réflexion théologique, à Kiev,
Ibadan, Sao Paulo, Saint-Domingue, Varsovie, pour n'en citer
que quelques-uns. Ces centres ne doivent pas offrir seulement
une formation intellectuelle. L'étude est un chemin
vers la sainteté, qui ouvre nos coeurs et nos esprits
les uns aux autres, qui construit des communautés
et nous forme à être ceux qui proclament en
toute confiance l'avènement du Royaume.
L'ANNONCIATION
Étudier
est en soi un acte d'espérance, puisque cela exprime
notre confiance qu'il y a un sens à nos vies et aux
souffrances de nos peuples. Et ce sens vient comme un don,
une Parole d'espérance, promesse de vie. Il y a un
moment de l'histoire de notre Rédemption qui résume
avec force ce que signifie recevoir ce don de la bonne nouvelle:
l'Annonciation à Marie. Cette rencontre, cette conversation,
est un symbole puissant de ce que cela signifie, pour une
grande part, d'être étudiant. Je me servirai
de ce symbole pour guider notre réflexion sur la manière
dont l'étude fonde notre espérance.
1.
Tout d'abord, c'est un moment d'attention. Marie écoute
la bonne nouvelle qui lui est annoncée. C'est là le
début de toute notre étude, l'attention à la
Parole d'espérance proclamée dans les Écritures. « Oralement
et par lettre, frère Dominique exhortait les frères à l'étude
constante du Nouveau et de l'Ancien Testaments » (2).
Nous apprenons à écouter Celui qui dit « Crie
de joie, stérile, toi qui n'as pas enfanté;
pousse des cris de joie, des clameurs, toi qui n'as pas mis
au monde » (Is 54,1). Nos études nous offrent-elles
la dure discipline d'apprendre à entendre la bonne
nouvelle?
2.
Ensuite, c'est un moment de fertilité. La voilà,
telle que la peignit Fra Angelico, le livre sur ses genoux,
attentive, attendant, écoutant. Et le fruit de son
attention est qu'elle porte un enfant, le Verbe fait chair.
Son écoute libère toute sa force de création,
sa fertilité de femme. Et notre étude, l'attention à la
Parole de Dieu, doit libérer les sources de notre
fertilité, nous faire enfanter le Christ dans notre
monde. Au coeur d'un monde qui semble souvent condamné et
stérile, nous donnons le jour au Christ en un miracle
de création. Chaque fois que la Parole de Dieu est
entendue, elle ne parle pas seulement d'espérance,
mais elle est une espérance qui prend chair et sang
dans nos vies et nos paroles. Congar aimait à citer
le mot fameux de Péguy: « Non pas le vrai,
mais le réel... c'est à dire le vrai avec l'historicité,
avec son état concret dans le devenir, dans le temps ».
Voilà l'épreuve où mesurer nos études:
donnent-elles à nouveau le jour au Christ? Nos études
sont-elles des moments de véritable création,
d'Incarnation? Les maisons d'études devraient être
comme des salles de maternités!
3.
Enfin, à une époque où le peuple de
Dieu semble abandonné et sans espoir, Dieu donne à son
peuple un avenir, un chemin vers le Royaume. L'Annonciation
transforme la manière dont le peuple de Dieu peut
comprendre son histoire. Au lieu de conduire à la
servitude et au désespoir, elle ouvre un chemin vers
le Royaume. Nos études préparent-elles la voie à l'avènement
du Christ?Transforment-elles notre perception de l'histoire
de l'humanité, de façon à nous la faire
comprendre non du point de vue du vainqueur, mais de celui
du petit, de l'opprimé que Dieu n'a pas oublié et
qu'il vengera?
APPRENDRE À ÉCOUTER
- Il
entra et lui dit: « Réjouis-toi, Ô comblée
de grâce, le Seigneur est avec toi. » À cette
parole elle fut toute troublée, et elle
se demandait ce que signifiait cette salutation. (Luc 1,29-30)
Marie écoute
les paroles de l'ange, la bonne nouvelle de notre salut.
C'est là que commence toute l'étude. Étudier
n'est pas apprendre comment être intelligent mais comment écouter.
Simone Weil écrivait d'un dominicain français,
le frère Perrin, que « la formation de la
faculté d'attention est le but véritable et
presque l'unique intérêt des études ».
(3) Cette réceptivité, cette ouverture de l'oreille
qui marque toute l'étude, est en fin de compte profondément
liée à la prière. Toutes deux exigent
que nous soyons silencieux et attendions que la Parole de
Dieu vienne à nous. Toutes deux nous demandent un
vide, afin d'attendre du Seigneur ce qu'Il nous donnera.
Pensez au tableau de Fra Angelico: Dominique, assis au pied
de la croix, lisant. Est-il en train d'étudier ou
de prier? Est-il seulement pertinent de se poser la question?
La véritable étude fait de nous des mendiants.
Nous sommes amenés à la découverte saisissante
que nous ne savons pas ce que ce texte signifie, que nous
sommes devenus ignorants et dépendants, et alors nous
attendons, dans un état de réceptivité intelligente,
ce qui nous sera donné.
Pour
Lagrange, l'École Biblique était un centre
d'études scripturaires justement parce qu'elle était
une maison de prière. Le rythme de la vie de la communauté était « un
va-et-vient entre l'oratoire et le laboratoire ».
Il écrivait: « J'aime entendre l'Évangile
chanté par le diacre à l'ambon, au milieu des
nuages de l'encens: les paroles pénètrent alors
mon âme plus profondément que lorsque je les
retrouve dans une discussion de revue. » (4) Nos
monastères doivent jouer un rôle important dans
la vie d'étude de l'Ordre, comme des oasis de paix
et des lieux d'attentive réflexion. L'étude
dans nos monastères appartient à l'ascèse
de la vie monastique dominicaine. Elle ne peut être
laissée aux seuls frères. Chaque moniale a
droit à une bonne formation intellectuelle comme faisant
partie de sa vie religieuse. Comme le disent les Constitutions
des Moniales: « Élément caractéristique
de l'observance de l'Ordre, que le Bienheureux Père
recommanda de quelque manière aux premières
soeurs, l'étude nourrit la contemplation; en outre,
(elle écarte) les obstacles provenant de l'ignorance
et (forme) le jugement pratique. » (LMO 100 II)
Marie écouta
la promesse faite par l'ange, et elle enfanta le Verbe de
Vie. Cela paraît si simple. Qu'avons-nous besoin de
faire de plus que nous ouvrir à la Parole de Dieu
dite dans les Écritures? Pourquoi faut-il tant d'années
d'études pour former des prêcheurs de la bonne
nouvelle? Pourquoi devons-nous étudier la philosophie,
lire des livres de théologie gros et ardus alors que
nous avons la Parole même de Dieu? N'est-ce donc pas
simple de « rendre raison de 1'espérance
qui est en nous »? Dieu est amour et l'amour a
vaincu la mort. Que faut-il dire d'autre? Ne trahissons-nous
pas cette simplicité par nos discussions complexes?
Or cela n'était pas si simple pour Marie. Cette histoire
commence par sa perplexité. « À cette
parole elle fut toute troublée, et elle se demandait
ce que signifiait cette salutation » Écouter,
cela commence quand nous osons nous laisser surprendre, déranger.
Puis, l'histoire se poursuit par sa question au messager: « Comment
cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme? »
a)
La confiance dans l'étude
On
raconte que saint Albert le Grand était un jour assis
dans sa cellule, en train d'étudier. Alors le Démon
lui apparut déguisé en l'un des frères,
et essaya de le persuader qu'il perdait son temps et son énergie à étudier
les sciences profanes. Cela était mauvais pour sa
santé. Albert fit juste le signe de croix et l'apparition
disparut (5). Hélas! Les frères ne sont pas
toujours aussi faciles à convaincre. Toutes les disciplines
-- littérature, poésie, histoire, philosophie,
psychologie, sociologie, physique, etc... -- qui tentent
de donner un sens à notre monde sont nos alliées
dans notre recherche de Dieu. « Il doit être
possible de trouver Dieu dans la complexité de 1'expérience
humaine » (6). Notre monde, par toutes ses souffrances
et ses douleurs, est en fin de compte le fruit de « cet
amour divin qui a d'abord donné vie et toutes les
belles choses » (7). L'espérance qui fait
de nous des prêcheurs de la bonne nouvelle n'est pas
un vague optimisme, une bonne humeur cordiale, comme un sifflotement
dans les ténèbres. C'est la croyance qu'à la
fin, nous pouvons découvrir une signification à nos
vies, une signification qui n'est pas imposée, qui
est là, qui attend d'être découverte.
Il
s'ensuit que l'étude devrait avant tout être
un plaisir, le pur délice de découvrir que
oui, malgré toutes les démonstrations du contraire,
les choses ont vraiment un sens, qu'il s'agisse de nos vies,
de l'histoire de l'humanité ou de ce passage particulier
des Écritures contre lequel nous nous sommes débattus
toute la matinée. Nos centres d'étude sont
des écoles de joie parce qu'elles sont fondées
sur la croyance qu'il est possible de parvenir à une
certaine compréhension de notre monde et de nos vies.
L'histoire de l'humanité n'est pas l'éternel
conflit insensé de Jurassic Park, la survie
des plus adaptés. La création dans laquelle
nous vivons et dont nous faisons partie n'est pas le résultat
d'un hasard, mais le travail du Christ: « Tout
a été créé par lui et pour lui.
Il est avant toute chose et tout subsiste en lui. » (Col
1,16s) La Sagesse danse au pied du trône de Dieu quand
elle fait le monde, et la fin de toute l'étude est
de partager son plaisir. Simone Weil remettait en avril 1942
le texte suivant au frère Perrin: « L'intelligence
ne peut être menée que par le désir.
Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir
et joie ... La joie d'apprendre est aussi indispensable aux études
que la respiration aux coureurs. » (8). Les Constitutions
parlent de notre propensio (LCO 77) à la vérité,
une inclination naturelle du coeur humain. Étudier
devrait être une simple partie de notre joie d'être
pleinement vivants. La vérité est l'air que
nous sommes faits pour respirer.
C'est
une idée splendide, mais admettons tout de suite que
c'est bien loin de l'expérience de beaucoup d'entre
nous! Pour certains dominicains, frères et soeurs,
les années d'étude n'ont pas été un
temps d'apprentissage de l'espérance, mais de désespoir.
Bien souvent, j'ai vu des étudiants se battre avec
des livres qui semblent arides et éloignés
de leur expérience, attendant impatiemment que tout
cela soit fini pour pouvoir se lancer dans la prédication,
jurant de ne plus jamais ouvrir un livre de théologie
quand ils seront « rescapés » du
studium. Et pire encore que l'aridité, pour certains
il y a l'humiliation de s'acharner en vain sur les verbes
hébreux, de ne jamais parvenir à comprendre
la différence entre les Ariens et les Apollinariens,
pour être finalement vaincus par la philosophie allemande!
Pourquoi
l'étude est-elle si difficile pour tant d'entre nous?
En partie parce que nous sommes marqués par une culture
qui ne croit plus que l'étude est une activité qui
vaut la peine, une culture qui doute que le débat
peut nous conduire à la vérité à laquelle
nous aspirons. Si notre siècle est si marqué par
la violence, c'est sûrement en partie parce qu'il a
perdu sa confiance dans notre capacité à atteindre
la vérité ensemble. La violence est l'unique
ressource dans une culture qui n'a aucune confiance dans
la recherche commune de la vérité. Dachau,
Hiroshima, le Rwanda, la Bosnie: ce sont tous des symboles
de l'effondrement d'une foi dans la possibilité de
construire un foyer commun d'humanité par le dialogue.
Ce manque de confiance peut prendre deux formes, un relativisme
qui désespère d'atteindre jamais à la
vérité, et un fondamentalisme qui affirme que
la vérité est déjà entièrement
en notre possession.
Devant
ce désespoir qu'est le relativisme, nous célébrons
que la vérité est connaissable et nous est
de fait proposée comme un don. Comme saint Paul, nous
pouvons dire: « J'ai reçu du Seigneur ce
qu'à mon tour je vous ai transmis. » (1 Co 11,23) Étudier
est un acte eucharistique. Nous ouvrons nos mains pour recevoir
les dons de la tradition, riche de connaissance. La culture
occidentale est marquée par une profonde suspicion à l'égard
de tout enseignement, associé à un endoctrinement
et un fanatisme. La seule vérité valable est
celle qu'on découvre pour soi même ou qui se
fonde dans ses propres sentiments. « Si je sens
que c'est juste pour moi, alors ça va. » Mais
l'enseignement doit nous libérer des frontières étroites
de notre expérience et de nos préjugés
pour ouvrir les vastes étendues d'une vérité que
nul ne peut maîtriser. Je me souviens, lorsque j'étais étudiant,
de l'éblouissement de découvrir que le Concile
de Chalcédoine n'était pas la fin de notre
recherche de compréhension du mystère du Christ,
mais un autre début, faisant exploser toutes les jolies
petites solutions cohérentes dans lesquelles nous
avions tentés de l'enfermer. La doctrine ne doit pas
endoctriner mais nous rendre libres pour poursuivre notre
route.
Mais
il y a aussi le raz de marée du fondamentalisme, qui
provient d'une peur profonde de penser, et qui offre « la
fausse sécurité d'une foi exempte d'ambiguïtés » (Oakland
n° 109). Au sein de l'Église, ce fondamentalisme
prend parfois la forme d'une répétition non
réfléchie de paroles reçues, d'un refus
de prendre part à la recherche interminable de compréhension,
d'une intolérance à tous ceux pour qui la tradition
ne se limite pas à une révélation, mais
est aussi une invitation a se rapprocher davantage du mystère.
Ce fondamentalisme peut sembler d'une fidélité solide
comme le roc à l'orthodoxie, mais il contredit en
fait un principe fondamental de notre foi, à savoir
qu'en débattant et raisonnant, nous rendons honneur à notre
Créateur et Sauveur qui nous a donné des esprits
pour penser et nous rapprocher de Lui. Nous ne pouvons faire
de théologie sans l'humilité et le courage
d'écouter les arguments de ceux avec qui nous sommes
en désaccord, et sans les prendre au sérieux.
Saint Thomas écrivait: « De même que
nul ne saurait juger d'un cas sans écouter les raisons
des deux parties, de même celui qui doit écouter
la philosophie se trouvera en meilleure position pour émettre
un jugement s'il écoute tous les arguments des deux
parties. » (9) Il nous faut perdre ces certitudes
qui écartent les vérités inconfortables,
voir les deux faces de l'argument, poser les questions qui
peuvent nous effrayer. Saint Thomas était l'homme
des questions, celui qui apprit à considérer
sérieusement toute question, quelque stupide qu'elle
puisse paraître.
Nos
centres d'études sont des écoles d'espérance.
Quand nous nous rassemblons pour étudier, notre communauté est
une « sainte prédication ». Dans
un monde qui a perdu confiance dans la valeur de la raison,
cela témoigne de la possibilité d'une recherche
commune de la vérité. Ce peut être un
séminaire universitaire débattant un cas d'éthique
biomédicale, ou un groupe d'agents pastoraux étudiant
ensemble la Bible en Amérique latine. Là, nous
devons apprendre la confiance les uns dans les autres comme
partenaires de dialogue, compagnons d'aventure. L'humiliation
n'a pas sa place dans l'étude si nous pouvons nous
donner les uns aux autres le courage pour la route. Personne
ne saurait enseigner sans comprendre de l'intérieur
la panique d'un autre devant un nouveau livre à ouvrir
ou une nouvelle idée à affronter. Aussi l'enseignant
n'est-il pas là pour remplir la tête des élèves
avec des faits, mais pour les renforcer dans leur inclination
profondément humaine pour la vérité,
et les accompagner dans cette recherche. Nous devons apprendre à voir
avec nos propres yeux et à voler de nos propres ailes.
Quand Lagrange enseignait à l'École Biblique,
il disait à ses é1èves: « Regardez
donc. Vous ne direz pas: le Père Lagrange a dit, vous
aurez vu par vous-mêmes! » (10) Ce que l'enseignant
doit donner par-dessus tout à l'étudiant, c'est
le courage de faire des erreurs, de prendre le risque de
se tromper. Maître Eckhart disait que « vous
verrez rarement qu'on arrive à quelque chose de bon
sans s'être d'abord égaré, un peu ».
Aucun enfant n'apprend jamais à marcher sans être
bien des fois tombé à plat ventre. Un enfant
effrayé reste à jamais assis sur son derrière!
b)
La destruction des idoles
Dans
les premiers temps, l'étude des frères était
essentiellement biblique, préparatoire au travail
pastoral, principalement au sacrement de pénitence.
Les premiers travaux théologiques de l'Ordre furent
des manuels de confession. Mais alors que saint Thomas enseignait
aux débutants en théologie de Sainte Sabine,
il réalisa que notre prédication ne serait
utile au salut des âmes que si les frères recevaient
une solide formation théologique et philosophique.
Cela pour deux raisons. Tout d'abord, ce sont souvent les
questions les plus simples qui requièrent la pensée
la plus profonde: Sommes-nous libres? Comment pouvons-nous
demander des choses à Dieu? Ensuite parce que, selon
la tradition biblique, l'obstacle entre nous et le véritable
culte de Dieu n'est pas tant l'athéisme que l'idolâtrie.
L'humanité a tendance à se construire de faux
dieux et à les adorer. L'arrachement à cette
idolâtrie nous demande un dur cheminement, dans notre
façon de vivre et de penser. II ne suffit pas de s'asseoir
et d'écouter la Parole de Dieu. Nous devons briser
l'emprise de ces fausses images de Dieu qui nous tiennent
captifs et ferment nos oreilles.
Toute
sa vie, saint Thomas fut fasciné par la question:
Qu'est-ce que Dieu? Comme le dit Herbert McCabe, o.p., sa
sainteté consiste en ce qu'il se laissa vaincre par
cette question. Au coeur de l'enseignement de Thomas d'Aquin,
il y a cette ignorance radicale, car nous sommes liés à Dieu « comme à quelqu'un
qui nous serait inconnu » (11). Nous devons nous
dégager de cette image de Dieu, invisible et immensément
puissant, qui manipule les événements de nos
vies. Un tel Dieu serait en fin de compte un tyran et un
rival de l'humanité contre lequel nous serions contraints
de nous rebeller. Au contraire, nous devons découvrir
en Dieu la source ineffable de notre être, le coeur
même de notre liberté. Nous devons perdre Dieu
si nous voulons Le découvrir, comme le disait saint
Augustin, « plus près de moi que je ne le
suis moi-même » (12). Enseigner la théologie,
par conséquent, n'est pas une simple question de transmission
d'informations, mais il s'agit d'accompagner les étudiants
face à la perte de Dieu, la disparition d'une personne
bien connue et aimée, afin de découvrir Dieu à la
source de toute chose, Celui qui s'est donné à nous
en son Fils. Alors nous pouvons vraiment dire: « Bienheureux
ceux qui pleurent car ils seront consolés. » McCabe écrit: « C'est
l'un des grands plaisirs de l'enseignement dans notre studium
que d'observer le moment, qui arrive tôt ou tard pour
chaque étudiant, ce moment de conversion si l'on peut
dire, où il réalise que ... Dieu n'est rien
moins que la source de tous mes actes libres, et la raison
pour laquelle ils sont miens. » (13)
La
discipline de notre étude a pour ultime finalité de
nous amener à ce moment de conversion où sont
détruites nos fausses images de Dieu, pour que nous
puissions approcher du mystère. Mais penser ne suffit
pas. La théologie dominicaine a commencé avec
Dominique abandonnant son cheval pour devenir un pauvre prêcheur.
La pauvreté intellectuelle de Thomas devant le mystère
de Dieu est inséparable de son choix d'un ordre de
pauvres prêcheurs. Le théologien doit être
un mendiant qui sait comment accueillir les dons gratuits
du Seigneur.
Quant à nous, écouter
la Parole requiert que nous nous libérions des fausses
idéologies de notre époque. Qui sont nos faux
dieux? L'idolâtrie de l'État, dont les autels
ont vu sacrifier des milliers de vies innocentes, en fait
sûrement partie; le culte du marché, et la poursuite
de la richesse. J'ai assez écrit sur les dangers du
mythe du consumérisme. Notre monde tout entier a été séduit
par une mythologie: que tout s'achète et se vend.
Tout a été transformé en marchandises,
tout a un prix. Le monde de la nature, la fertilité de
la terre, la fragile écologie des forêts, tout
cela est à vendre. Et même nous-mêmes,
les fils et les filles du Très-Haut, nous sommes à acheter
et à vendre sur la marché du travail. La Révolution
Industrielle a vu déraciner des communautés
entières, arrachées à leur terre et
réduites en esclavage dans les villes nouvelles. Cette
migration de masse continue aujourd'hui. L'exemple le plus
poignant et le plus scandaleux est celui de l'esclavage de
millions de nos frères et soeurs d'Afrique, transformés
en articles à marchander pour le profit et l'exportation.
Comme on l'a écrit au Chapitre de Caleruega: « Les
hommes et les femmes ne peuvent être traités
comme des marchandises, pas plus que leur vie et leur travail,
leur culture et leurs ressources pour s'épanouir dans
la société ne sauraient servir de monnaies
d'échange au jeu des pertes et profits. » (20,5)
Nos
centres d'études doivent être les lieux où nous
sommes libérés de cette vision réductrice
du monde, et où nous réapprenons à nous émerveiller
de gratitude devant les généreux dons de Dieu.
C'est par l'étude, en cherchant à comprendre
les choses et nous comprendre les uns les autres, que nous
recouvrons un sens d'émerveillement face au miracle
de la création. Simon Tugwell, o.p., écrit: « Quand
nous allons au fond des choses, atteignons leur véritable
essence par nos esprits, ce que nous trouvons est l'impénétrable
mystère de la création divine... En fait, connaître,
c'est nous voir basculer tête la première dans
une merveille qui dépasse de bien loin la simple curiosité. » (14)
C'est bien la vérité qui nous libère.
La libération intellectuelle va de pair avec la véritable
liberté de la pauvreté. Comme Dominique et
Thomas, nous devons devenir des mendiants qui reçoivent
les dons généreux de Dieu. Le voeu de pauvreté et
la proximité des pauvres sont le juste contexte dominicain
pour étudier.
Dans
notre lutte pour nous libérer de cette perception
du monde, nous trouvons une aide dans le fait d'être
un Ordre véritablement universel. Nombreuses sont
les cultures dont la vision de la réalité ne
se basent pas sur la domination et la maîtrise. Nos
frères et soeurs d'Afrique peuvent nous aider vers
une théologie qui se base davantage sur la réciprocité et
l'harmonie. Les traditions religieuses asiatiques peuvent
aussi nous aider vers une théologie plus contemplative.
Nous devons être présents dans ces autres cultures,
pas seulement pour pouvoir y inculturer l'Évangile,
mais pour qu'elles puissent nous aider à comprendre
le mystère de la création et de Dieu, donateur
de toutes bonnes choses.
NAISSANCE
DE LA COMMUNAUTÉ
- Et
l'ange lui dit: « Sois sans crainte, Marie;
car tu as trouvé grâce auprès de
Dieu. Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras
un fils, et tu l'appelleras du nom de Jésus. » (Luc
1,30)
Le
propos de nos études n'est pas simplement de transmettre
de l'information, mais de faire naître le Christ dans
notre monde. Pour évaluer nos études, il ne
s'agit pas tant de savoir si elles font de nous des gens
bien informés, mais si elles nous rendent féconds.
Chaque nouveau-né est une surprise, même pour
ses parents. II ne peuvent connaître d'avance la personne
qu'ils font venir au monde. Il en est de même pour
notre étude, qui doit nous préparer à être
surpris. Le Christ vient parmi nous à chaque génération
par des voies que nous n'aurions jamais pu anticiper, mais
pouvons seulement, petit à petit, reconnaître
comme authentiques, tout comme cela prit du temps à l'Église
d'accepter la nouvelle et choquante théologie de saint
Thomas. Dans les montagnes du Guatemala, les frères
et les soeurs de notre centre de réflexion sur l'inculturation
AK' KUTAN de Coban, tentent d'aider l'Ordre à naître
avec la richesse de la culture indigène. À Takamori,
derrière le Mont Fuji, notre frère Oshida cherche à donner
naissance au Christ dans le monde du Japon, ou bien il y
a notre frère Michael Shirres, en Nouvelle Wande,
qui se bat depuis vingt ans pour unir les fertiles semences
de la spiritualité Maori à la foi chrétienne.
Cela peut se passer de toutes sortes de façons non
académiques. En Croatie, un de nos frères dirige
un groupe de rock appe1é « Les Messagers
de l'espoir ». Au Japon, j'ai vu les tableaux magnifiques
de nos frères Petit et Carpentier. Ou encore ce peut être
la naissance miraculeuse d'une communauté dans un
village d'Haïti. Comment notre prédication peut-elle
faire naître le Christ chez les drogués de New
York ou dans les taudis de Londres? Comment le Verbe peut-il
se faire chair dans les mots d'aujourd'hui, prendre corps
dans le langage de la philosophie et de la psychologie, à travers
notre prière et notre étude? C'est pour cette
incarnation du Verbe de Dieu dans chaque culture que l'établissement
de maisons d'études, d'excellence théologique,
doit être une priorité de l'Ordre dans tous
les continents.
Je
voudrais montrer qu'une vie d'étude construit la communauté et
prépare de la sorte un foyer pour que le Christ puisse
habiter parmi nous. II n'y a pas d'expérience de désespoir
plus cruelle que celle de la solitude absolue de la personne
renfermée sur elle-même. Si notre société est
si souvent tentée par le désespoir, c'est peut-être
parce que telle est l'image dominante de l'être humain
dans notre monde, l'individu solitaire à la poursuite
de ses propres désirs et de possessions privées.
L'individualisme radical de notre époque prend l'apparence
d'une libération mais peut nous plonger dans un désespoir
total et solitaire. La communauté nous offre une « écologie
de l'espoir » (15). Il n'y a qu'ensemble que nous
pourrons oser espérer en un monde renouvelé.
Le
chercheur paraît être le parfait exemple de la
figure du solitaire, seul avec ses livres ou son écran
d'ordinateur, avec sur la porte un panneau demandant de « ne
pas déranger ». Et c'est vrai que l'étude
nous impose souvent d'être seul et de nous mesurer à des
questions abstraites. Mais c'est là un service que
nous offrons à nos frères et soeurs. Le fruit
de ce travail solitaire est la construction de la communauté grâce à l'ouverture
des mystères de la Parole de Dieu. Nous apprenons
par l'étude à appartenir les uns aux autres
et ainsi, à espérer.
a)
La transformation de l'esprit et du coeur
Même
l'image extrême de l'être totalement seul, de
l'individu isolé, est récusée. Car la
doctrine de la création nous montre que notre Créateur
nous est plus intimement proche qu'aucun être ne le
pourrait, puisqu'il est la source toujours présente
de notre existence. Nous ne pouvons pas être seul,
parce que, seul, nous ne pourrions même pas exister!
Il
y a dans la culture occidentale une obsession de la connaissance
de soi. Mais comment puis-je me connaître séparément
de celui qui me porte dans mon être même? Sainte
Catherine était profondément moderne lorsqu'elle
invitait les frères à entrer dans la « cellule
de la connaissance de soi », mais cette connaissance
de soi était inséparable d'une connaissance
de Dieu. « Nous ne pouvons voir ni notre dignité,
ni les défauts qui souillent la beauté de notre âme, à moins
de nous considérer dans l'océan paisible de
l'être divin à l'image duquel nous sommes conçus. » (16)
Même ces moments de désolation la plus totale,
de nuit ténébreuse de l'âme, lorsqu'il
nous semble être complètement abandonnés,
peuvent être transfigurés en moments de rencontre: « La
nuit qui réunit le bien-aimé et sa bien-aimée,
la nuit transfigurant le bien-aimé, en la vie même
de sa bien-aimée. » (17)
L'étude
ne peut jamais se réduire à un exercice de
l'esprit ; c'est la transformation du coeur humain. « Et
je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un
esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le coeur de
pierre et je vous donnerai un coeur de chair. » (Ez
36,26) Le premier Chapitre Général de l'Ordre, à Bologne,
disait que l'on doit enseigner aux novices « comment
ils doivent être absorbés par l'étude,
de sorte que jour ou nuit, chez soi ou en voyage, ils doivent
toujours être en train de lire ou réfléchir à quelque
chose; de toute la force de leurs moyens, ils doivent essayer
d'en imprégner leur mémoire » (18).
Nous laissons sans cesse nos coeurs être formés,
par la lecture de journaux et de romans, par la vision de
films et de la télévision. Tout ce que nous
lisons et voyons forme notre coeur. Lui donnons-nous de bonnes
choses pour le nourrir? Ou le façonnons-nous de violence
et de banalité, nous dotant d'un coeur de pierre?
Sainte
Catherine de Sienne dit de Thomas que « Avec l'oeil
de son esprit, il a contemp1é, ma Vérité avec
une infinie tendresse et là il a accédé, à la
lumière surnaturelle » (19). L'étude
nous enseigne donc la tendresse et même Thomas était
un grand théologien parce qu'il avait le coeur tendre.
Le frère Yves Congar a écrit un jour que sa
maladie et sa paralysie croissante l'avaient conduit à devenir
de plus en plus dépendant de ses frères. Il
ne pouvait plus rien faire du tout sans leur aide. Il a dit: « J'ai
surtout compris depuis ma maladie, et ayant toujours besoin
du service de mes frères, ... que ce que nous pouvons
raconter et dire, aussi sublime soit-il, ne vaut pas cher
si cela n'est pas accompagné d'une praxis, d'une action
réelle, concrète, de service, d'amour. Je pense
que j'ai un peu manqué à cela dans ma vie,
j'ai été un peu trop intellectuel. » (20)
Quand
Savonarole parle de la compréhension des Écritures
par saint Dominique, il dit qu'elle se fondait sur la « carità »,
la charité. Puisque c'était l'amour de Dieu
qui avait inspiré les Écritures, seule une
personne aimante pouvait les comprendre: « Et vous,
frères, qui voulez apprendre les Écritures,
qui voulez prêcher: apprenez la charité, et
elle vous instruira. En vivant la charité, vous la
comprendrez. » (21)
L'étude
transforme le coeur humain par sa discipline. C'est « une
forme d'ascèse dans sa persévérance
même et sa difficulté » (LCO 83) qui
fait partie de notre croissance dans la sainteté.
Elle nous offre la rude discipline de rester dans nos chambres
en silence, luttant pour comprendre, alors que nous n'aspirons
qu'à nous échapper. L'une des innovations de
l'Ordre a justement consisté à offrir à ceux
qui étaient particulièrement doués pour
l'étude, la solitude d'une cellule individuelle, mais
une solitude qui peut être ascèse. Lorsque nous
sommes seuls, nous débattant avec un texte, nous pensons
alors à cent raisons valables de nous arrêter
pour aller voir quelqu'un, lui parler. Nous nous convaincrons
bien vite que nous devons absolument le faire et que continuer à étudier
serait trahir notre vocation et un devoir chrétien!
Et pourtant, à moins de supporter cette solitude et
ce silence, nous n'aurons rien de bon à offrir. Dans
la « Lettre au Frère Jean », on
nous dit: « Aime ta cellule, sers t'en sans cesse,
si tu veux être admis dans la cave à vin » (22),
c'est-à-dire, de toute évidence, l'idée
du paradis pour les novices du XIIIe siècle!
Une longue étude est en effet inévitablement
fastidieuse. Apprendre à lire l'Hébreu ou le
Grec est une chose difficile et un travail pénible.
Souvent nous nous demanderons même s'il en vaut la
peine. C'est justement un acte d'espérance, l'espérance
que ce travail portera des fruits tels que nous ne pouvons
encore les imaginer.
b)
L'étude et la construction de la communauté dans
l'Ordre
Étudier
ne doit pas seulement ouvrir nos coeurs aux autres, mais
nous introduire à une communauté. Étudier,
c'est entrer dans une conversation, avec ses frères
et ses soeurs et avec les autres êtres humains, dans
notre recherche de la vérité qui nous libérera
tous. Albert le Grand décrit le plaisir de rechercher
ensemble la vérité: « in dulcedine
societatis quaerens veritatem » (23).
Les
universitaires reflètent souvent les valeurs de notre
société. Une grande part de la vie académique
est basée sur la production et la compétition,
comme si nous fabriquions des voitures au lieu de chercher à atteindre
la sagesse. Les universités peuvent être comme
des usines. Des articles doivent sortir en masse de la ligne
de production, et les rivaux et les ennemis doivent être
exterminés. Cependant, nous ne pourrons jamais dire
de parole lumineuse sur Dieu si nous ne faisons pas une théologie
différente, sans compétition et avec respect.
On ne peut faire de théologie seul. Pas seulement
parce que personne aujourd'hui ne serait capable de maîtriser
toutes les disciplines, mais parce que la compréhension
de la Parole de Dieu est inséparable de la construction
d'une communauté. Une large partie de la préparation
du Concile Vatican II fut menée par une communauté de
frères au Saulchoir, en particulier Congar, Chenu
et Feret, qui travaillèrent ensemble et partagèrent
leurs découvertes.
On
raconte que Thomas, un jour qu'il mangeait avec le Roi de
France, frappa du poing sur la table en s'écriant: « Voilà qui
fait taire les Manichéens! » Cela peut suggérer
qu'il n'accordait guére d'attention aux autres invités,
mais montre aussi que la théologie peut être
un combat. Nous ne pouvons construire de communauté si
nous n'osons débattre les uns avec les autres. Je
dois souligner, comme bien souvent, l'importance du débat,
de la discussion, de l'effort pour comprendre. Mais on se
bat avec son contradicteur, comme Jacob lutte avec l'ange,
pour réclamer une bénédiction. On discute
avec son contradicteur parce qu'on espère en recevoir
ce qu'il ou elle peut apporter. On lutte afin que la vérité puisse
triompher. C'est par une sorte d'humilité que nous
devons discuter. L'autre a toujours quelque chose à nous
apprendre et nous l'affrontons pour recevoir ce don.
L'un
des souvenirs les plus forts de mon année à Paris
est celui du frère Marie-Dominique Chenu, le maître
toujours avide d'apprendre de tous ceux qu'il rencontrait,
même d'un ignorant jeune dominicain anglais! Souvent,
tard dans la soirée, il rentrait d'une réunion
avec des évêques, des étudiants, des
syndicalistes, des artistes, heureux de vous raconter ce
qu'il avait appris et de vous demander ce que vous aviez
appris ce jour là. Le véritable enseignant
est toujours humble. Jourdain de Saxe disait que Dominique
comprenait tout, « humili cordis intelligentia » (24),
grâce à l'humble intelligence de son coeur.
Le coeur de chair est humble, mais le coeur de pierre est
impénétrable.
La
théologie n'est pas uniquement ce qui se fait dans
les centres d'études. C'est le moment de l'illumination,
de la nouvelle vision, où la Parole de Dieu rencontre
notre expérience ordinaire, quotidienne, de tentative
d'être humain, de péché et d'échec,
d'essai de construire une communauté humaine et de
faire un monde juste. Tout le monde de l'étude, les
experts de la Bible, les érudits en patristique, les
philosophes et les psychologues viennent aider à rendre
cette conversation fertile et vraie. La bonne théologie
existe quand, par exemple, le spécialiste des Écritures
aide le frère engagé dans un travail pastoral à comprendre
son experience, et quand le frère qui a une expérience
pastorale aide le spécialiste à comprendre
la Parole de Dieu. La reprise de notre tradition théologique
exige non seulement que nous formions davantage de frères
dans les diverses disciplines, mais que nous faisions la
théologie ensemble. À moins de bâtir
nos Provinces comme des communautés théologiques,
notre étude risque de devenir stérile et notre
travail pastoral superficiel. Une grande part du travail
de Thomas consistait à répondre aux questions
des frères, même aux questions un peu folles
du Maître de l'Ordre!
Où faisons-nous
de la théologie? Nous avons besoin des grandes facultés
de théologie et des bibliothèques. Mais nous
avons aussi besoin de centres où la théologie
est faite dans d'autres contextes, avec ceux qui se battent
pour la justice, dans le dialogue avec les autres religions,
dans les quartiers déshérités et les
hôpitaux. Tout particulièrement à ce
moment de la vie de l'Église, une véritable étude
implique la construction d'une communauté entre les
hommes et les femmes. Une théologie naissant uniquement
de l'expérience masculine claudiquerait sur une jambe,
ne respirerait qu'avec un poumon. C'est pour cette raison
qu'aujourd'hui nous devons faire une théologie avec
la Famille dominicaine, en écoutant nos idées
les uns les autres, en bâtissant une théologie
véritablement humaine. Comme Dieu le dit à sainte
Catherine de Sienne: « J'aurais bien pu créer
les êtres humains de façon que chacun ait tout,
mais j'ai préféré accorder des dons
différents à des personnes différentes,
afin que tous aient besoin les uns des autres. » (25)
Toutes
les communautés humaines sont vulnérables,
susceptibles de se dissoudre et demandent constamment à être
consolidées et entretenues. L'une des voies que nous
utilisons pour faire et refaire la communauté ensemble
passe par les mots que nous nous disons les uns aux autres.
Comme serviteurs de Dieu, nous devrions être profondément
conscients du pouvoir de nos mots, pouvoir de guérir
ou de blesser, de construire ou de détruire. Dieu
a dit une parole, et le monde a existé, et maintenant
Dieu dit la Parole qui est Son Fils, et nous sommes rachetés.
Nos propres paroles partagent ce pouvoir. Au coeur de toute
notre éducation et notre étude doit se trouver
un profond respect pour le langage, une sensibilité aux
mots que nous offrons à nos frères et soeurs.
Par nos paroles, nous pouvons apporter la résurrection
ou la crucifixion, et les mots que nous prononçons
sont souvent gardés dans la mémoire, dans le
coeur de nos frères, y sont réfléchis,
retournés, pour le bien ou pour le mal, pendant des
années. Un mot peut tuer.
Notre étude
doit nous éduquer dans la responsabilité, la
responsabilité des mots que nous utilisons. Responsabilité dans
le sens où ce que nous disons répond à la
vérité, correspond à la réalité.
Mais aussi, nous avons la responsabilité de dire les
mots qui construisent une communauté, qui nourrissent
les autres, qui guérissent les blessures et offrent
la vie. Saint Paul, en prison, écrivit aux Philippiens: « Enfin,
frères, tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste,
de pur, d'aimable, d'honorable, tout ce qu'il peut y avoir
de bon dans la vertu et la louange humaines, voilà ce
qui doit vous préoccuper. » (4,8)
c)
L'étude et la construction d'un monde juste
Notre
monde a vu triompher un système économique
unique. Il est devenu difficile de lui imaginer une alternative.
La tentation de notre génération pourrait consister à nous
résigner aux souffrances et aux injustices de notre
temps et à cesser d'aspirer à un monde reconstruit
sur du neuf. Mais nous, prêcheurs, devons être
les gardiens de l'espérance. On nous a promis la liberté des
enfants de Dieu, et Dieu sera fidèle à sa Parole. À San
Sisto, il y a un portrait de saint Dominique à l'étude,
un chien à ses pieds tenant une bougie. À l'arrière
plan, un autre dominicain chasse un chien avec un bâton.
L'inscription nous dit que Dominique ne s'opposait pas au
diable par la violence mais par l'étude! Notre étude
nous prépare à prononcer une parole libératrice.
Et elle le fait en nous enseignant la miséricorde,
en nous montrant que Dieu est présent même au
milieu des souffrances et c'est là que nous devons
forger notre théologie. Elle nous propose une discipline
intellectuelle qui prépare nos oreilles à l'écoute
de Dieu qui nous appelle à la liberté.
Felicissimo
Martinez a décrit un jour la spiritualité dominicaine
comme ayant « les yeux ouverts ». Et
lors du Chapitre Général de Caleruega, Chrys
McVey a commenté: « Dominique était ému
aux larmes -- et poussé à agir -- par la famine à Palencia,
par 1'aubergiste à Toulouse, par l'état de
certaines femmes à Fanjeaux. Mais cela ne suffit pas
pour expliquer ses larmes. Elles coulaient de la discipline
d'une spiritualité aux yeux ouverts qui ne laissait
rien passer. Vérité est la devise de l'Ordre
-- non pas sa défense (ainsi qu'on le comprend souvent),
mais plutôt sa perception. Et garder les yeux ouverts
pour ne rien laisser passer, cela peut rendre les yeux très
vifs. » Notre étude doit être une
discipline d'authenticité qui ouvre les yeux. Comme
le dit saint Paul: « Rendez-vous à l'évidence". » (2
Co 10,7)
C'est
douloureux de regarder ce qui se passe sous nos yeux. Il
est plus facile d'avoir un coeur de pierre. Assez souvent,
je suis allé en des endroits que j'aurais aimé oublier,
des salles d'hôpital remplies de jeunes Rwandais aux
membres amputés, les rues de Calcutta pleines de mendiants.
Comment peut-on supporter de voir tant de misère?
Et pourtant nous devons obéir au commandement de Paul
de nous rendre à l'évidence et de voir un monde
torturé.
Les
livres que nous lisons doivent forcer nos coeurs à s'ouvrir.
Franz Kafka écrivait: « Je pense que nous
ne devrions lire que le type de livres qui nous blessent
et nous déchirent... nous avons besoin des livres
qui nous atteignent comme une catastrophe, qui nous affligent
profondément, comme la mort de quelqu'un que nous
aimons plus que nous-mêmes, comme d'être exilés
dans les forêts loin de tous, comme un suicide. Un
livre doit être la hache brisant la mer de glace au
fond de nous. » (26)
Mais
il ne suffit pas encore de regarder ces lieux de la souffrance
humaine, et de nous contenter d'être les touristes
de la crucifixion du monde. Car ce sont là les lieux
où doit être faite la théologie. C'est
en ces lieux de calvaire que l'on peut rencontrer Dieu et
découvrir un nouveau monde d'espérance. Que
l'on songe, de la plus grande théologie, combien fut écrite
en prison, depuis l'épitre de saint Paul aux Philippiens,
les poèmes de saint Jean de la Croix, jusqu'aux lettres
de Dietrich Bonhoeffer dans un camp de concentration nazi.
Nous sommes, dit saint Jean de la Croix, comme des dauphins
qui plongent au sein des sombres ténébres de
la mer avant d'émerger à l'éclat de
la lumière. Un camp de réfugiés à Goma
ou un lit dans un pavillon de cancéreux: voici où l'on
peut découvrir la théologie qui fait naître
l'espérance.
Ce
n'est pas seulement dans les situations d'inquiétude
extrême que l'on peut rencontrer Dieu. Vincent de Couesnongle
a écrit: « Il ne peut y avoir aucune espérance
sans air frais, sans oxygène ou sans un regard nouveau.
Il ne peut y avoir aucune espérance dans une atmosphère
confinée. » (27) Notre théologie
est depuis ses débuts une théologie de la cité et
des places de marché. Saint Dominique envoya ses frères
dans les villes, lieux des idées nouvelles, des nouvelles
expériences sur l'organisation de l'économie
et la démocratie, mais aussi lieux où s'entassaient
les nouveaux pauvres. Osons-nous nous laisser déranger
par les questions de la ville moderne? Quelle parole d'espoir
peut-on partager avec les jeunes confrontés au chômage
pour le reste de leur vie? Comment découvrir Dieu
dans la souffrance d'une mère célibataire ou
d'un immigrant terrorisé? Ils sont eux aussi des lieux
de réflexion théologique. Qu'avons-nous à dire à un
monde en passe de se stériliser dans sa pollution?
Nous laisserons-nous interpeller par les questions des jeunes
et pénétrer dans les terrains minés
des problèmes moraux comme par exemple l'éthique
sexuelle, ou préférons-nous rester en sécurité?
Dès
lors, nous devons oser voir ce qui est sous nos yeux; nous
devons croire que c'est lorsque Dieu semble le plus loin
et quand les êtres humains sont tentés par le
désespoir que la théologie doit intervenir.
Mais, bien sûr, en tant que dominicains, nous devons
poser une troisième exigence. Nos paroles d'espérance
n'auront d'autorité que si elles se fondent dans une étude
sérieuse de la Parole de Dieu et dans une analyse
de notre société actuelle. En 1511, Montesinos
prêcha son fameux sermon contre l'oppression des Indiens
et posa la question: « Ne sont-ils pas des êtres
humains? N'ont-ils pas une âme raisonnable? N'êtes-vous
pas obligés de les aimer comme vous vous aimez vous-mêmes?
Ne comprenez-vous pas cela? Ne saisissez-vous pas cela? » Montesino
invitait ainsi ses contemporains à ouvrir les yeux,
et à voir alors le monde différemment. Pour
faire la clarté, la compassion ne suffit pas. Il a
fallu une étude rigoureuse pour voir à travers
les fausses mythologies des conquistadors, et c'est elle
qui fut la source de la position prophétique de Las
Casas.
Chenu
commentait: « II est extrêmement suggestif
de constater la rencontre de la doctrine spéculative
de ce premier grand maître du droit international (à l'heure
où naissent les nations hors du mythe du Saint Empire)
avec l'évangélisme de Las Casas. Le théologien
en Vittoria couvre le prophète. » (28).
Il ne suffit pas de s'indigner des injustices de ce monde.
Nos paroles n'auront d'autorité que si elles se fondent
dans une sérieuse analyse économique et politique
des causes de l'injustice. Saint Antoine s'est colleté aux
problèmes d'un nouvel ordre économique dans
la Florence de la Renaissance, et dans notre siècle,
Lebret a analysé les problèmes de la nouvelle économie.
Si nous voulons résister à la tentation des
clichés faciles, alors nous avons besoin de frères
et de soeurs formés à l'analyse scientifique,
sociale, politique et économique.
La
construction d'une société juste ne requiert
pas seulement une distribution équitable des richesses.
Il nous faut bâtir une société dans laquelle
nous puissions tous nous épanouir comme êtres
humains. Notre monde se voit réduit à un désert
culturel par le triomphe du consumérisme. La pauvreté culturelle
de cette perception dominante de la personne humaine ravage
le monde entier, et « le peuple périt faute
de vision » (Pr 29,18) (29). Il n'y a pas qu'un
appétit de nourriture, mais de sens. Comme le disait
le Chapitre d'Oakland, « c'est faire acte de justice
que d'intervenir pour dire la vérité » (109).
Saint Basile le Grand dit que si nous avons des vêtements
en trop, ils appartiennent aux pauvres. L'un des trésors
que nous possédons et que devraient protéger
et faire partager nos centres d'études, c'est la poésie,
l'histoire des gens, la musique, la sagesse populaire. Tout
cela est une richesse pour la construction d'un monde humain.
Être
un prophète n'est pas une raison de ne pas étudier
les Écritures. Nous méditons la Parole de Dieu,
pour chercher à connaître Sa volonté et
non pour trouver des preuves que Dieu est de notre côté.
II est facile d'utiliser les Écritures comme livre
source de slogans faciles, mais l'étude de la Parole
de Dieu est la recherche d'une libération plus profonde
que nous ne saurions l'imaginer. Par la discipline de l'étude,
nous cherchons à saisir l'écho d'une voix qui
nous appelle à une liberté ineffable, la liberté même
de Dieu. Lorsque Lagrange affrontait les problèmes
posés par la critique historique, il cita les mots
de saint Jérôme: « Sciens et prudens,
manum misi in ignem. » (30) (C'est en toute
connaissance de cause que j'ai plongé la main dans
le brasier). Conscient que cela pouvait lui coûter
souffrance et douleur, il a plongé sa main dans le
feu. L'engagement de Lagrange dans les nouvelles disciplines
intellectuelles de son temps était un véritable
signe de confiance que la Parole de Dieu apparaîtrait
avec évidence comme une parole libératrice,
et que nous n'avions pas à craindre de passer par
le doute et le questionnement. Il soumit la Parole de Dieu à une
analyse rigoureuse parce qu'il croyait qu'elle se montrerait
impossible à dominer. Osons-nous partager son courage?
Osons-nous plonger nos mains dans le feu, ou préférons-nous
ne pas être dérangés?
LE
DON D'UN AVENIR
- « Il
sera grand, et sera appe1é Fils du Très-Haut.
Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David,
son père; il régnera sur la maison de Jacob
pour les siècles et son règne n'aura pas
de fin » Mais Marie dit à l'ange: « Mais
comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme? » (Luc
1,32-34)
Comment
cela se peut-il? Comment une vierge peut-elle donner le jour à un
enfant? Comment une femme de cette petite colonie sans importance
de l'Empire romain peut-elle donner naissance au Sauveur
du monde? Qui eût pu deviner que l'histoire de ce peuple
portait la semence d'un pareil avenir? Il y a deux mille
ans, il semblait que la lignée de David allait s'éteindre,
mais contre toute attente, il lui fut donné un fils
pour s'asseoir sur son trône.
La
plupart de nos études concernent le passé.
Nous étudions l'histoire du peuple d'Israël,
l'évolution de la Bible, l'histoire de l'Église,
de l'Ordre, et même de la philosophie. Nous apprenons
sur le passé. Au coeur de l'étude se trouve
l'acquisition d'une mémoire. Mais ce n'est pas pour
que nous puissions accumuler les connaissances. Nous étudions
le passé pour y découvrir les semences d'un
inimaginable avenir. Exactement comme une femme vierge ou
stérile devient enceinte d'un enfant, de même
notre monde apparemment stérile se découvre
porteur de possibilités dont il n'avait jamais rêvé,
celles du Royaume de Dieu.
« L'Histoire
fait plus qu'aucune autre discipline pour libérer
l'esprit de la tyrannie de l'opinion actuelle. » (31)
L'histoire nous montre que les choses n'ont aucune nécessité d'être
ce qu'elles sont, et que l'histoire peut déboucher
sur un avenir inattendu. Nous découvrons, dans les
paroles de Congar, qu'il n'y a pas uniquement la Tradition,
mais une multitude de traditions qui révèlent
des richesses que nous n'avions jamais rêvées.
Le Concile Vatican II fut le moment d'un nouveau départ
parce qu'il racontait à nouveau le passé. Nous
avons été ramenés avant les divisions
de la Réforme, avant le Moyen-Âge, pour redécouvrir
un sens de Église antérieur aux divisions entre
l'est et l'ouest. Ce fut donc un souvenir qui nous rendit
libres pour de nouvelles choses.
L'Histoire
nous fait pénétrer dans une communauté qui
s'étend au delà de ceux seuls qui se trouvent être
vivants aujourd'hui. Nous découvrons que nous sommes
membres de la communauté des saints et de la communauté de
nos ancêtres. Il ont eux aussi voix à nos délibérations.
Nous mesurons nos idées à l'aune de leur témoignage,
et ils nous invitent à une vision plus large que celle
que nous pourrions apercevoir dans les étroites limites
de notre propre temps.
Redire à nouveau
l'histoire ne nous libère pas uniquement de l'opinion
actuelle, mais des « princes de ce monde » (1
Co 2,8). L'histoire est normalement racontée du point
de vue du vainqueur, du fort, de ceux qui construisent les
empires, et l'histoire qu'ils racontent les confirment en
leur pouvoir. Nous devons apprendre à dire l'histoire
d'un autre point de vue, du côté du petit et
de l'oublié, et c'est une histoire qui nous libère.
C'est pour cela que se souvenir est un acte religieux, l'acte
religieux primordial de la tradition judéo-chrétienne.
Lorsque nous nous rassemblons pour prier Dieu, nous « (nous
rappelons) quelles merveilles Il a faites » (Ps
105,5).
En
fin de compte, nous sommes ramenés au souvenir d'un
peuple petit et apparemment insignifiant, le peuple d'Israël.
Nous racontons l'histoire, non pas du point de vue des grands
empires, des Égyptiens ou des Assyriens, des Persans,
des Grecs ou des Romains, mais d'un petit peuple dont l'histoire était à peine
mentionnée dans les livres des grands et des puissants,
dont l'histoire, pourtant, portait en elle la naissance du
Fils du Très-Haut. Et l'histoire dans laquelle nous
nous découvrons, est finalement celle d'une vierge
qui entend le message de l'ange et celle d'un homme qui a été cloué sur
une croix, dans une infinité de croix, un homme dont
l'histoire fut celle de l'échec. Voilà quelle
histoire nous rappelons à chaque Eucharistie. Dans
cette histoire, nous apprenons à raconter l'histoire
de l'humanité et c'est une histoire qui ne s'achève
pas sur la croix.
Osons-nous
raconter l'histoire de l'Église, et même celle
de l'Ordre avec ce courage? Osons-nous raconter une histoire
de l'Église qui soit libérée de tout
triomphalisme et arrogance, et qui reconnaisse les moments
de division et de péché? Sûrement, la
Bonne Nouvelle, le fondement de notre espérance, c'est
que Dieu a accepté comme Son peuple, précisément
un peuple si faillible, si querelleur. Si souvent, lorsque
nous apprenons l'histoire dominicaine, on nous parle des
gloires du passé. Osons-nous raconter les échecs,
les conflits? Le précédent archiviste de l'Ordre,
Emilio Panella, o.p., a écrit une étude (32)
sur ce que les chroniques ne racontent pas, ce qu'elles ont
omis. Cette histoire nous donne en fin de compte davantage
d'espoir et de confiance puisqu'elle montre que Dieu travaille
toujours avec « des vases d'argile, pour que cet
excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de
nous » (2 Co 4,7). Il peut même accomplir
quelque chose à travers nous. Au Chapitre Général
de Mexico, nous avons osé nous souvenir du cinquième
centenaire de notre arrivée aux Amériques.
Nous nous sommes souvenu non seulement des hauts faits de
nos frères, de Las Casas et Montesino, mais aussi
des silences et des défaites d'autres. Mais ils sont
tous nos frères. Avant tout, nous nous sommes souvenus
de ceux qui furent réduits au silence ou voués à la
disparition. Nous nous sommes souvenus pour espérer
en un monde plus juste.
Il
y a des souvenirs difficile à supporter, Dachau, Auschwitz,
Hiroshima et le bombardement de Dresde. Il y a des actes
si terribles que nous préférerions les oublier.
Quelle histoire raconter qui puisse soutenir toute cette
souffrance? Et pourtant, à Auschwitz, le monument
aux morts dit: « Ô terre, ne recouvre pas
leur sang. » Peut-être pouvons-nous oser
nous souvenir et raconter le passé en vérité,
si nous nous souvenons de Celui qui a embrassé sa
mort, qui s'est offert a ceux qui l'avaient trahi, qui a
fait de sa passion un don et une communion. En ce souvenir,
nous osons espérer. Nous pouvons comprendre que « l'histoire
n'est pas en fin de compte aux mains du tueur. Le mort peut être
nommé; le passé doit être connu. En nommant,
en connaissant, c'est à la rencontre de Dieu que l'on
va, et en Dieu réside la possibilité pour nous
d'un monde différent, une libération du pouvoir,
une voix pour le muet » (33). « Car le
pauvre n'est pas oublié jusqu'à la fin, l'espoir
des malheureux ne périt pas à jamais. » (Ps
9,19)
Saint
Dominique allait en chantant par les campagnes, ce n'était
pas seulement parce qu'il était courageux, et qu'il
avait un tempérament joyeux. Des années d'étude
lui avaient donné un coeur formé à espérer. Étudions
afin de partager sa joie.