Lettre
aux jeunes dominicains : Va et prêche !
par
Timothy Radcliffe, o.p.
Chers
frères et soeurs, vous allez vous rassembler en novembre
pour votre sixième session. Le sujet que vous avez choisi
nous réjouit car il touche le coeur de notre vie dominicaine: « Va
et prêche. » C'est un appel à nous mettre
en route sur les chemins de la mission, à la suite de
Dominique qui allait et prêchait avec courage et confiance.
Nous aimerions partager avec vous quelques réflexions
et questions autour de cinq aspects de cet appel.
1.
Va : mais aller où?
Jésus
envoie ses disciples: Allez. Dominique fera de même avec
ses frères. Tout commence par un déplacement,
un mouvement vers un pays inconnu, qui peut être tout
près ou très loin de son propre univers culturel
et spirituel. Partir mais pour aller où? Vers quelles
personnes et quels milieux, aujourd'hui, sommes-nous appelés à marcher?
Quels besoins percevons-nous, qui font appel à notre
charisme dominicain?
Dominique
a entendu les questions venant des nouveaux courants religieux,
il a vu la soif d'une Parole de vie chez les chrétiens,
il a envoyé ses frères dans les villes et les
universités, il a rêvé d'aller évangéliser
des pays lointains. C'est à partir des attentes et questions
que vous entendez, des souffrances et blessures qui touchent
votre compassion, que vous pourrez trouver vers où aller.
Pour
notre part, nous voulons simplement indiquer ici quelques lieux
possibles sur votre parcours. Nous voyons des jeunes désorientés,
cherchant des appartenances dans une société fragmentée,
s'interrogeant sur leur avenir et celui du monde, souvent livrés à la
précarité des travaux et des relations, mais
portés par un désir d'être reconnus et
de trouver un horizon de sens. Nous entendons des questions
difficiles, qui touchent des problèmes éthiques
inédits, aux frontières de la vie et de la mort,
qui posent le défi du rapport à la création
ou qui parlent d'appauvrissements et d'exclusions. Nous voyons
des gens, de tout âge, attirés par des nouveaux
groupes religieux où s'entremêlent des quêtes
spirituelles profondes et des recettes de bonheur immédiat.
Nous voyons des visages blessés par la violence, celle
des mots comme celle des armes, celle du passé ou du
présent, vivant l'exil en un nouveau pays ou en eux-mêmes.
Nous entendons des baptisés qui n'ont qu'une vague idée
de la foi chrétienne ou qui sont essoufflés et
perdent confiance. Nous voyons des gens cherchant à nommer
ce désir radical qui les habite mais ne sachant vers
qui se tourner pour saisir le mystère qui les saisit.
Et
vous, que voyez-vous, qu'entendez-vous, qui vous donne le goût
de vous mettre en route pour prêcher? Où voulez-vous
aller? À vous de faire votre carte de ces lieux, d'en
tracer les centres et les lignes, mais en étant prêts
aussi à modifier votre itinéraire, une fois sur
place!
2.
Et prêche : mais prêcher quoi?
Sur
ces routes, en ces lieux, nous voulons prêcher, mais
prêcher quoi? De qui et de quoi parlerons-nous? Dans
le contexte actuel, cela ne va pas de soi. Il ne s'agit pas
de parler pour parler mais d'écouter avec attention
et de trouver les mots et gestes qui sauront rendre compte
de notre espérance. Il s'agit d'entrer dans une conversation
où chacun apprend de l'autre, où chacun se livre
dans ses convictions et ses fragilités. Le voyage vers
l'autre mène au-delà de soi-même, là où sont
traversées les frontières des mentalités
et sensibilités.
Notre
prédication s'inscrit dans une quête de vérité qui
nous inclut toujours et qui cherche ce qui est vrai, partout
où il se trouve. Le frère Fergus Kerr, dans sa
prédication à l'ouverture du récent chapitre
provincial d'Angleterre, en parlait ainsi:
- « Cet
engagement à chercher la vérité, à écouter
pour saisir ce avec quoi nous pouvons être d'accord
dans ce sur quoi nous sommes en désaccord, à sauver
ce qui est vrai dans ce que les autres pensent (...) Depuis
que je suis dans l'Ordre, (...) ce que j'apprécie
de plus en plus, c'est une manière de penser -- de
s'attendre à ce que les autres aient des idées
qui différeront peut-être des nôtres,
de s'attendre aussi à comprendre pourquoi ils croient
ceci ou cela -- si seulement nous avons l'imagination, le
courage, la foi dans la puissance ultime de la vérité,
la charité, pour écouter ce que disent les
autres, pour écouter en particulier ce dont ils ont
peur quand ils semblent réticents à accepter
ce que nous voulons qu'ils voient. »
Des
questions devront être approfondies dans ces années à venir
pour voir plus clair dans notre mission même. Nous ne
prêchons pas n'importe quoi. Les Écritures nous
accompagnent sur notre route et nous nous inscrivons dans une
tradition vivante, avec son développement doctrinal
et institutionnel. Comment tenir ensemble la nécessité de
la proclamation de foi et celle d'un authentique dialogue avec
autrui? Nous avons besoin de retravailler notre théologie
de la mission. Notre monde est marqué par des fondamentalismes
qui se méfient de ce qui est historique, incarné et
changeant, et qui ont peur de ce qui est différent.
Il est aussi influencé par des courants dits de post-modernité,
qui accentuent la relativité de tout discours, l'éclatement
des certitudes, l'impossibilité de parvenir ensemble à une
vérité. Notre tâche est de développer
une humble confiance, qui nous rende modestes dans nos affirmations
et respectueux des autres, mais qui soit une vraie confiance
en la capacité humaine de chercher et de découvrir
ce qui est vrai, de l'exprimer et de le partager, dans l'incessante
alliance de la grâce de Dieu et de nos efforts humains.
Nous
n'avons pas à être gênés ou honteux
d'avoir une parole à annoncer. Mais prêcher, c'est
entrer en dialogue avec des questions et des attentes, c'est
savoir les entendre et trouver la juste attitude, les «propos
bienveillants, relevés de sel, avec l'art de répondre à chacun
comme il faut» (Col. 4,6.) Cela suppose de mieux saisir
ce qui aujourd'hui dans la foi chrétienne fait difficulté,
rebute, mais aussi attire et éclaire. La question centrale
demeure celle du visage de Dieu, suscitant étonnement,
crainte, indifférence, malentendus, appelant à l'engagement
ou à la fuite, donnant courage ou lassant. Parler de
Dieu, c'est faire face à tout cela en nous et chez les
autres. C'est parler de la vie quotidienne, des choix moraux
pris au fil des jours sans s'en rendre compte, des souffrances
ou joies profondes qui construisent chacun. Ce qui ne semble
qu'une série incohérente d'expériences
et d'événements peut devenir, à la lumière
de l'Évangile, une histoire unique et sainte, celle
d'une alliance avec les autres et avec Dieu, avec ses passages
où le mystère pascal est à l'oeuvre. Mais
prêcher, c'est aussi parler de la communauté chrétienne,
dans sa réalité locale et universelle, avec les
débats que cela suscite. Prêcher, c'est nommer
aussi ce lieu intérieur où dans le silence peut
s'entendre une voix qui guérit et appelle. C'est inviter à visiter
ce lieu secret et c'est offrir une nourriture pour ce voyage,
celui de la contemplation.
Prêcher
est fait de tout cela, écouter, converser, questionner,
annoncer, accompagner. Comment voyez-vous cette mission de
prêcher, aujourd'hui, dans le monde tel qu'il est? Prêcher
pour parler de qui, de quoi? Quelles paroles peuvent être
entendues et quels obstacles vont-elles rencontrer?
3.
Va et prêche : mais comment, et avec qui?
Prêcher
vise à témoigner du Dieu vivant. Pour Dominique,
ce visage était avant tout celui de la miséricorde.
Ses paroles, ses gestes, ses débats, son approche des
personnes étaient profondément marqués
par son sens de la compassion. Dans un monde blessé,
indifférent ou obsédé par la performance,
cette miséricorde prend aujourd'hui le nom d'espérance.
Comment dire l'espérance? Quel langage l'exprimera le
mieux?
Prêcher
ne peut se faire sans explorer le monde des langages actuels,
qui sont si variés, et apprendre à les maîtriser
pour les utiliser pleinement. Langage des mots quotidiens et
denses, qui touche les gens; celui plus technique des sciences
et de la philosophie, qui requiert exactitude et rigueur; celui
des symboles, des images et des sons, qui rejoint souvent le
plus intime des gens, là où se construisent les
images de soi-même, de Dieu, de l'univers; langage des
médias et des nouvelles technologies, qui fait de l'univers
un vaste réseau de communication. Langages du sens commun,
de la pensée critique, de l'imagination, de la technologie:
chacun de vous a des dons dans l'un ou l'autre. À vous
de les développer, en sachant aussi apprécier
ceux des autres!
Dominique
envoyait ses frères deux à deux. Il s'agissait
plus d'un Allez que d'un Va. Il est vraiment important que
les nouveaux projets apostoliques soient portés, pensés,
mis en oeuvre par plusieurs dominicains ensemble. Prêcher
est plus qu'une tâche individuelle, c'est le but même
de notre vie en commun. Nous ne sommes pas des gens qui vivons
ensemble pour des raisons d'utilité et, à l'occasion,
parlons de notre travail. Nous sommes en fraternité pour
pouvoir les uns avec les autres annoncer l'Évangile.
Et cette vie communautaire est déjà prédication.
Cela n'empêche pas la spécialisation et la diversité des
engagements. Il s'agit plutôt d'une façon de comprendre
notre vie apostolique. Nous vous invitons à penser et
réaliser ensemble de nouveaux projets, à ne pas
vous isoler chacun sur son sentier. C'est important pour le
soutien mutuel mais aussi pour la mission elle-même.
Nous
avons aussi cette grande chance, comme famille dominicaine,
d'être liés à tant d'autres, de pouvoir
compter sur des frères, des soeurs, des laïcs,
des moniales, tous marqués par l'esprit de Dominique.
Dans l'avenir, nous verrons sûrement des formes nouvelles
de collaboration entre nous, non seulement de bonnes relations
amicales, mais une collaboration face au défi même
de prêcher. Pour aller dans ces nouveaux pays et appeler à l'espérance,
pour dire pleinement la bonne nouvelle d'un Dieu miséricordieux,
nous avons besoin les uns des autres. Cela ne peut se faire
seul.
Il
y a bien d'autres conditions pour que Va et prêche se
réalise: apprendre à préparer et bâtir
un projet ensemble, trouver le style de vie communautaire adapté,
savoir trouver l'appui des anciens et faire appel à leur
expérience, se donner des objectifs réalisables
et évaluer le parcours accompli, demeurer attentifs
aux changements de contexte, etc.
Comment
voulez-vous prêcher? Quels langages voulez-vous apprendre
et utiliser? Avec qui voulez-vous prêcher? Et quand vous
regardez des projets auxquels vous avez participé ou
que vous avez connus, qu'avez-vous appris sur les conditions
qui en favorisent la réalisation et l'évolution?
Qu'est-ce qui a marché ou non, et pourquoi?
4.
Va et prêche : mais les études?
Une
autre question qui nous tient à coeur, comme dominicains,
est celle de la relation entre la prédication et notre
vie d'étude. Plusieurs d'entre vous êtes encore
aux études institutionnelles ou vous venez de les terminer.
Et si vous êtes en pleine action, l'étude continue
de faire partie de votre vie, nous l'espérons! Comment
pouvons-nous assurer une véritable interaction entre
les engagements apostoliques divers et la vie d'étude,
pour qu'ils se nourrissent l'un l'autre et ne soient pas des
parallèles? Cela se joue à l'intérieur
de l'équilibre de vie de chacun mais aussi dans notre
façon de vivre en communauté, les temps que nous
nous donnons pour la formation permanente, l'étude commune à partir
des expériences et perspectives de chacun. Une lettre à l'Ordre
sur l'étude a été publiée récemment,
aussi nous ne voulons pas trop développer ce point,
mais vous pouvez la relire!
Pour
commencer ou continuer d'aller et de prêcher, quelle
place l'étude peut-elle tenir dans une vie dominicaine
bien remplie? Comment va-t-elle soutenir votre marche et votre
prédication et comment celles-ci peuvent-elles stimuler
votre étude?
5.
Va et prêche : mais par quelle voie?
Pour
notre itinérance apostolique, qui connaît élans
et fatigues, enthousiasmes et essoufflements, nous avons besoin
d'une spiritualité inspirante, qui nous intègre
comme personnes dans cette mission, qui nous soit une force
de ressourcement et qui puisse se communiquer à d'autres.
La spiritualité qui ressort de notre tradition dominicaine
a des traits particuliers. Elle met l'accent sur certaines
façons de vivre avec les autres, d'aborder le mystère
de la création et du salut, de chercher Dieu et d'en
parler. Nous en soulignons brièvement quelques éléments.
C'est
une spiritualité de la route, avec tout ce que cela évoque:
le goût et la peur de l'inconnu, le compagnonnage sur
le chemin, le sens de l'amitié de Dieu, la mobilité et
la légèreté des bagages. Elle met en valeur
les Écritures, à méditer, étudier,
partager et mettre en pratique. Elle invite à la joie
de vivre ensemble, dans la douceur de la fraternité.
Elle se manifeste de plusieurs manières, entre autres
dans notre forme de gouvernement, avec son sens du partage
des responsabilités, et dans des témoins tout
au long de notre histoire, Catherine de Sienne, Las Casas,
Agnès de Langeac, Marie Poussepin, Lacordaire, Lataste,
Lagrange, La Pira, et tant d'autres figures, qui disent autant
que tout texte les traits vifs de notre vie dominicaine.
Quelle
spiritualité de la mission va vous soutenir sur vos
chemins de prédication? Quels traits et figures de notre
tradition peuvent vous inspirer davantage?
Ce
que l'Ordre attend de vous, c'est que vous deveniez encore
plus vous-mêmes, avec vos dons et vos espoirs, vos sensibilités
et vos convictions. Notre Ordre sera vraiment catholique, c'est-à-dire
universel, dans la mesure où il accueillera ce que les
cultures et générations nouvelles lui apportent.
Nous avons besoin de recevoir ce que vous seuls pouvez donner
et que peut-être vous ignorez encore. Vous le découvrirez
en vous confrontant, avec d'autres, au défi d'aller
et de prêcher, à la suite de Dominique. 
Fraternellement
en saint Dominique,
Frère
Timothy Radcliffe, o.p.