Donner
sa vie pour la mission
par
Timothy Radcliffe, o.p.
Chers
frères et soeurs,
Au
temps de saint Dominique, les jeunes accouraient vers l'Ordre
en grand nombre parce qu'avec sa passion pour la prédication,
il les invitait à prendre part à une aventure.
Qu'est-ce qui nous passionne et quelles sont les aventures
de notre époque? Qui sont nos Cumans? Nous affrontons
le défi d'établir l'Ordre dans une grande partie
de l'Asie, où vit la moitié de l'humanité,
et de nous préparer à enseigner en Chine. Y a-t-il
de jeunes Dominicains prêts à apprendre le chinois
et à se donner eux-mêmes, sans savoir ce qu'il
leur en coûtera? Partout dans le monde, nous sommes renvoyés
au dialogue avec l'Islam. Sommes-nous prêts à y
donner notre vie?
Comme
Dominique, nous aussi, nous avons à prêcher l'évangile
dans les nouvelles villes, mais maintenant, ce sont des mégapoles
tentaculaires où habite un pourcentage toujours grandissant
de l'humanité, les jungles urbaines de Los Angeles,
São Paolo, Mexico, Lagos, Tokyo, Londres, etc. Ce sont
souvent des déserts urbains, marqués par la criminalité et
la violence, et par l'immense solitude de ceux qui sont entourés
de millions de gens et pourtant seuls. Comment parviendrons-nous à entrer
dans le nouveau monde de la jeunesse, un monde de plus en plus
mono-culturel, avec sa quête religieuse et son scepticisme,
son respect des individus et sa suspicion envers les institutions,
sa méfiance des mots et sa fascination pour la technologie
de l'information, sa musique et ses chansons? Comment allons-nous être
en contact avec tout ce qui est force de vie et de création
dans cette nouvelle culture, en tirer profit et l'accueillir
pour l'évangile?
Par-dessus
tout, comment serons-nous des prêcheurs de l'espérance
dans un monde souvent tenté par le désespoir
et le fatalisme, affligé par un système économique
minant les structures socio-économiques de la plupart
des pays du monde? Quel évangile pouvons-nous prêcher
en Amérique latine, ou bien quand l'Ordre s'implante
en Afrique et renaît en Europe de l'Est? Et puis, il
y a l'aventure intellectuelle sans fin de l'étude, de
l'affrontement à la Parole de Dieu, l'exigence de la
vérité, d'un questionnement à produire
et à entendre, et la passion de comprendre. Une autre
lettre en traitera.
Ainsi,
frères et soeurs, il y a une chose indubitable: notre
vocation de prêcheurs de l'évangile est aussi
crucialement nécessaire aujourd'hui qu'hier (1). Nous
pouvons répondre à ces défis si nous sommes
des gens de courage, qui osent lâcher des engagements
anciens pour être libres de prendre de nouvelles initiatives,
qui ont l'audace de faire des expériences nouvelles
et de risquer l'échec. Nous ne serons jamais capables
d'y répondre sans nous offrir les uns aux autres confiance
et courage. Une structure aussi complexe qu'un Ordre religieux
peut tout aussi bien transmettre pessimisme et sentiment de
la défaite qu'être un réseau d'espérance
où chacun aide l'autre à imaginer et à créer
du neuf. Si l'Ordre doit choisir la deuxième voie, alors
nous devons affronter plusieurs questions.
Osons-nous
accepter dans l'Ordre des jeunes qui ont l'audace d'affronter
ces nouveaux défis avec courage et initiative, sachant
qu'ils pourraient bien remettre en question beaucoup de ce
que nous avons été et de ce que nous avons fait?
Serions-nous heureux d'accueillir dans notre Province un homme
comme Thomas d'Aquin, qui a épousé une philosophie
nouvelle et suspecte et qui a posé des questions difficiles
et fondamentales? Accueillerions-nous un frère comme
Bartolomé de Las Casas, avec sa passion pour la justice
sociale? Nous réjouirions-nous d'avoir un Fra Angelico,
qui a expérimenté de nouvelles façons
de prêcher l'évangile? Recevrions-nous Catherine
de Sienne à la profession, avec tout son franc-parler?
Accueillerions-nous Martin de Porrès, qui pourrait troubler
la paix de la communauté en invitant toutes sortes de
pauvres? Accepterions-nous Dominique? Ou est-ce que nous préférons
des candidats qui nous laissent en paix? Et à quoi notre
formation initiale conduit-elle? Produit-elle des frères
et soeurs qui ont grandi dans la foi et le courage, qui osent
tenter et risquer davantage qu'en arrivant à nous? Ou
les rendons-nous fades et inoffensifs?
Si
nous voulons affronter les défis immenses et passionnants
d'aujourd'hui, renouveler ce sens de l'aventure de la vie religieuse,
alors nous devrons considérer plusieurs aspects de notre
vie comme Ordre dans les lettres à venir. Aujourd'hui,
dans cette lettre, je voudrais n'explorer qu'une seule question,
que j'ai vue surgir dans toutes les régions de l'Ordre
durant mes voyages. Comment les voeux que nous avons prononcés
peuvent-ils être source de vie et de dynamisme et nous
soutenir dans notre prédication? Les voeux ne constituent
pas le tout de notre vie religieuse, mais c'est souvent à propos
d'eux que les frères et les soeurs posent des questions
de fond qu'ensemble nous devons aborder. On dit souvent que
les voeux ne sont qu'un moyen. C'est vrai, car l'Ordre a été fondé non
pour que nous puissions vivre les voeux mais pour que nous
prêchions l'évangile. Mais les voeux ne sont pas
un moyen dans un sens strictement utilitaire, comme une voiture
peut l'être pour aller d'un endroit à l'autre.
Les voeux sont des moyens en vue de faire de nous des gens
vraiment missionnaires. Saint Thomas dit que tous les voeux
ont pour fin la caritas (2), l'amour qui est la vie
même de Dieu. Ils servent leur propos à la seule
condition de nous aider à grandir dans l'amour, de sorte
que nous puissions parler avec autorité du Dieu d'amour.
Les
voeux sont en contradiction fondamentale avec les valeurs principales
de la société, en particulier avec celles de
la culture de consommation qui devient rapidement la culture
dominante de notre planète. Le voeu d'obéissance
va à l'encontre d'une compréhension de l'être
humain comme un être enraciné dans une autonomie
et un individualisme radicaux; dans notre culture, être
pauvre est un signe d'échec et de manque de valeur,
et la chasteté apparaît comme un rejet inconcevable
du droit universel de la personne à l'accomplissement
sexuel. Si nous embrassons les voeux, il est probable qu'à un
certain moment nous les trouverons difficiles à tenir.
Ils peuvent paraître nous condamner à la frustration
et à la stérilité. Si nous les acceptons
seulement comme un moyen utile pour une fin, un inconvénient
inévitable dans la vie du prêcheur, ils peuvent
paraître un prix à payer qui n'en vaut pas la
peine. Mais si nous les vivons dans leur ordination à la caritas, comme
une voie parmi d'autres où partager la vie du Dieu d'amour,
alors nous pouvons croire que la souffrance peut être
féconde, que la mort que nous expérimentons peut
ouvrir un chemin de résurrection. Nous pouvons alors
dire, comme notre frère Réginald d'Orléans: « Je
ne crois pas avoir gagné aucun mérite à vivre
dans cet Ordre, parce que j'y ai toujours trouvé tant
de joie. » (3)
Dans
cette lettre, je veux présenter quelques observations
simples sur les voeux. Elles seront largement marquées
de mes propres limites, et par la culture qui m'a formé.
Mon souhait est qu'elles contribuent à un dialogue à travers
lequel nous arriverons à une vision commune qui nous
rendra capables de nous encourager les uns les autres et nous
donnera la force d'être un Ordre qui ose faire face aux
défis du siècle à venir.
Oser
vouer sa vie
Dans
plusieurs régions du monde, en particulier celles qui
sont marquées par la culture occidentale, il y a eu
une profonde perte de confiance dans l'acte de s'engager par
promesse. On peut le constater dans la chute du mariage, le
taux élevé de divorces ou, dans notre Ordre,
dans les demandes régulières de dispense des
voeux, cette lente et régulière hémorragie
de la sève vitale de l'Ordre. Quel sens cela peut-il
avoir de donner sa parole usque ad mortem?
Une
raison pour laquelle donner sa parole peut ne pas sembler sérieux,
c'est peut-être un affaiblissement du sens de l'importance
de nos paroles. Est-ce que les paroles sont tellement importantes
dans notre société? Peuvent-elles faire la différence?
Peut-on donner sa propre vie à un autre, à Dieu
ou dans le mariage, en disant quelques mots? Nous, les prêcheurs
de la Parole de Dieu, nous sommes des témoins de l'importance
des paroles. Nous sommes faits à l'image de Dieu qui
dit une parole et les cieux et la terre vinrent à l'existence.
Il dit une Parole qui est devenue chair pour notre rédemption.
Les mots que les êtres humains se disent les uns aux
autres donnent la vie ou la mort, construisent la communauté ou
la détruisent. La solitude terrible de nos vastes cités
est sans aucun doute signe d'une culture qui a parfois cessé de
croire à l'importance du langage, de croire qu'elle
peut construire la communauté par le langage partagé.
Quand nous donnons notre parole dans les voeux, nous témoignons
d'une vocation humaine fondamentale: dire des paroles qui ont
du poids et de l'autorité.
Cependant,
nous ne pouvons savoir ce que nos voeux signifieront et où ils
nous mèneront. Pourquoi s'enhardir à les professer?
Seulement parce que notre Dieu en a fait autant et que nous
sommes ses enfants. Nous osons faire ce que notre Père
a fait le premier. Depuis le commencement, l'histoire du salut
a été celle d'un Dieu qui a fait des promesses,
qui a promis à Noé que jamais plus la terre ne
serait submergée par un déluge, qui a promis à Abraham
une descendance plus nombreuse que le sable, et qui a promis à Moïse
de conduire son peuple hors d'esclavage. Le sommet et l'accomplissement étonnant
de toutes ces promesses, ce fut Jésus Christ, le « Oui » éternel
de Dieu. Comme enfants de Dieu, nous osons donner notre parole,
sans savoir ce qu'elle signifiera. Cet acte est un signe d'espérance
puisque pour beaucoup de gens, il n'y a que la promesse qui
existe. Si quelqu'un est enfermé dans le désespoir,
détruit par la pauvreté ou le chômage,
emprisonné dans un échec personnel, alors peut-être
n'y a-t-il rien en quoi placer son espérance et sa confiance
sinon en Dieu qui a prononcé des voeux pour nous, qui,
toujours et toujours, a offert une alliance à l'humanité et,
par les prophètes, nous a appelés à l'espérance
du salut (4).
Dans
ce monde tellement tenté par la désespérance,
il ne peut y avoir d'autre source d'espérance que la
confiance en ce Dieu qui nous a donné sa Parole. Et
quel signe de cet engagement pris par Dieu, sinon des hommes
et des femmes qui osent prononcer des voeux, dans le mariage
ou dans la vie religieuse? Je n'ai jamais compris aussi clairement
le sens de nos voeux que lorsque je suis allé visiter
un barrio aux limites de Lisbonne, où habitent
les plus pauvres des pauvres, les oubliés et les invisibles
de la ville, et j'y ai trouvé un quartier vivant dans
la liesse parce qu'une soeur qui partageait leurs vies allait
faire profession solennelle. C'était leur fête.
On
a appelé notre culture « la génération
du maintenant », une culture où n'existe que
l'instant présent. Ce peut être la source d'une
spontanéité merveilleuse, d'une fraîcheur
et d'une immédiateté dans lesquelles nous pouvons
nous réjouir. Mais si le temps présent en est
un de pauvreté et d'échec, de défaite
ou de dépression, alors quelle espérance reste-t-il?
Les voeux, par nature, conduisent vers un avenir inconnu. Pour
saint Thomas, prononcer un voeu était un acte d'une
générosité radicale, parce qu'on y donne
en un instant une vie qui devra être vécue progressivement à travers
le temps (5). Pour beaucoup de gens, dans notre culture, offrir
ainsi un futur qui ne peut être prévu, n'a pas
de sens. Comment puis-je me lier moi-même jusqu'à la
mort quand je ne sais pas qui et ce que je peux devenir? Qui
serai-je dans dix ou vingt ans? Qui aurai-je rencontré et
qu'est-ce qui me touchera le coeur? Pour nous, c'est un signe
de notre dignité d'enfants de Dieu et de confiance dans
le Dieu de providence, qui présente, de façon
inattendue, le bélier pris dans les buissons. Prononcer
des voeux reste un acte de la plus profonde signification,
un signe d'espérance dans le Dieu qui nous promet un
avenir, même s'il dépasse notre imagination, et
qui tiendra sa parole.
Il
est vrai que parfois un frère ou une soeur peut s'estimer
incapable de continuer selon les voeux prononcés. Ce
peut être dû à un manque de discernement
dans la période de la formation initiale, ou simplement
parce que c'est une vie que, en toute honnêteté,
ils ne peuvent plus assumer. Existe alors le sage recours à la
possibilité d'une dispense des voeux. Rendons grâce
au moins pour ce qu'ils nous ont donné, réjouissons-nous
de ce que nous avons partagé! Demandons-nous aussi si,
dans nos communautés, nous avons fait tout ce que nous
pouvions pour les soutenir dans leurs voeux.
L'OBÉISSANCE:
LA LIBERTÉ DES ENFANTS DE DIEU
Le
commencement de la prédication de Jésus, ce fut
sa proclamation de l'accomplissement de la promesse d'Isaïe,
la délivrance pour les captifs et la liberté pour
les opprimés (Lc 4). L'évangile que nous sommes
appelés à prêcher est celui de la liberté irrépressible
des enfants de Dieu. « C'est pour la liberté que
le Christ nous a rendus libres. » (Ga 5,1) Il est
donc paradoxal de donner nos vies à l'Ordre, de prêcher
cet évangile, à travers un voeu d'obéissance,
le seul voeu que nous prononcons. Comment pouvons-nous parler
de liberté alors que nous avons donné nos vies?
Le
voeu d'obéissance est un scandale dans un monde qui
aspire à la liberté comme à sa plus haute
valeur. Mais de quelle liberté avons-nous faim? C'est
une question qui se pose avec une intensité toute particulière
dans les pays libérés du communisme. Ils sont
entrés dans le « monde libre »,
mais était-ce pour cette liberté qu'ils ont combattu?
Ils ont sûrement gagné une certaine liberté,
importante, dans le processus politique, mais la liberté de
marché est souvent décevante. Elle n'apporte
pas la libération promise, elle déchire le tissu
de la société humaine encore davantage. Par-dessus
tout, notre monde supposé libre est souvent caractérisé par
un profond sentiment de fatalisme, une incapacité à prendre
nos destinées en main, à décider vraiment
de nos vies, qui doivent nous interroger sur la liberté dans
la culture de consommation. Le voeu d'obéissance, pour
nous, n'est pas qu'une commodité administrative, un
moyen utile. Il doit nous confronter à la question suivante: À quelle
liberté aspirons-nous en Christ? Comment ce voeu peut-il
le signifier, et nous aider comme prêcheurs du Royaume à vivre
la liberté joyeuse des enfants de Dieu?
Quand
les disciples trouvent Jésus parlant avec la Samaritaine
auprès du puits, il leur dit: « Ma nourriture
est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé » (Jn
4,34). L'obéissance de Jésus au Père n'est
pas une limitation de sa liberté, une restriction de
son autonomie. C'est la nourriture qui lui donne la force et
le rend solide. Sa relation au Père, le don de tout
ce qu'il est, voilà son être même.
La
profonde liberté de Jésus, son appartenance au
Père, est certainement le contexte dans lequel réfléchir à ce
que cela signifie pour nous d'être libres et de donner
nos vies à l'Ordre. Ce n'est pas la liberté du
consommateur, avec un choix sans restriction entre différents
achats ou modes d'action; c'est la liberté d'être,
la liberté de celui qui aime. Dans notre propre tradition
dominicaine, cette appartenance réciproque dans l'obéissance
mutuelle est marquée par une tension entre deux caractéristiques:
un don total de nos vies à l'Ordre et une recherche
de consensus fondée sur le débat, sur l'attention
et le respect mutuels. Les deux sont nécessaires pour être
prêcheurs de la liberté du Christ, cette liberté dont
le monde a soif. Si nous échouons à nous donner
réellement nous-mêmes à l'Ordre, sans condition,
alors nous devenons simplement un groupe d'individus indépendants
qui, à l'occasion, coopèrent; si l'obéissance
est vécue comme l'imposition de la volonté du
supérieur, sans la recherche d'un esprit commun, alors
notre voeu devient aliénant et inhumain.
1.
Obéissance et écoute
Dans
notre tradition, l'obéissance n'est pas fondamentalement
la soumission de la volonté d'un frère ou d'une
soeur à un supérieur. Parce qu'elle est expression
de notre fraternité les uns avec les autres, de notre
vie partagée dans l'Ordre, elle est fondée sur
le dialogue et la discussion. Comme on l'a souvent souligné,
le mot obedire vient de ob-audire, écouter.
Le commencement de l'obéissance vraie, c'est quand nous
osons laisser parler nos frères et soeurs et que nous
les écoutons. C'est le « principe d'unité » (6).
C'est également quand nous sommes enjoints à grandir
en humanité par l'attention aux autres. Les gens mariés
n'ont pas d'autre choix que d'être entraînés
au-delà d'eux-mêmes par les exigences de leurs
enfants ou de leurs conjoints. Notre mode de vie, avec son
silence et sa solitude, peut nous aider à grandir en
attention et en générosité, mais nous
risquons aussi de nous enfermer en nous-mêmes et dans
nos propres préoccupations. La vie religieuse peut produire
des gens profondément désintéressés
ou fortement égoïstes, selon que nous écoutions
ou non. Cela réclame toute notre attention, une réceptivité totale.
Le moment fécond de notre rédemption, ce fut
l'obéissance de Marie qui a osé écouter
un ange.
Cette écoute
demande que nous usions de notre intelligence. Dans notre tradition,
nous utilisons notre raison non pas pour dominer l'autre mais
pour nous en approcher. Comme le disait le P. Rousselot, l'intelligence,
c'est « la faculté de l'autre ».
Elle ouvre nos oreilles pour entendre. Comme l'écrivait
Herbert McCabe:
- « C'est
d'abord une ouverture d'esprit comme on en trouve dans tout
apprentissage. L'obéissance ne devient parfaite que
lorsque celui qui commande et celui qui obéit partagent
un même esprit. La notion d'obéissance aveugle
n'a pas plus de sens dans notre tradition que n'en aurait
celle d'apprentissage aveugle. Une communauté totalement
obéissante serait une communauté où personne
n'a jamais été forcé à faire
quelque chose. » (7)
Il
en découle que le premier lieu où nous pratiquons
l'obéissance dans la tradition dominicaine, c'est le
chapitre de la communauté, où nous discutons
les uns avec les autres. La fonction de la discussion dans
le chapitre est de rechercher l'unité de coeur et d'esprit
en même temps que nous recherchons le bien commun. Nous
discutons ensemble, en bons Dominicains, non pour vaincre mais
dans l'espoir d'apprendre les uns des autres. Ce que nous recherchons
n'est pas la victoire de la majorité mais, dans toute
la mesure du possible, l'unanimité. Cette recherche
de l'unanimité, même si elle est parfois inaccessible,
n'exprime pas simplement un désir de vivre en paix les
uns avec les autres. Plus radicalement, c'est une forme de
gouvernement issue du fait que nous croyons que ceux avec lesquels
nous sommes en désaccord ont quelque chose à dire
et donc que nous ne pouvons atteindre seuls la vérité.
Vérité et communauté sont inséparables.
Comme l'écrivait Malachy O'Dwyer:
- « Pourquoi
Dominique mettait-il tant de confiance et de foi dans ses
compagnons? La réponse est toute simple. C'était
profondément un homme de Dieu, convaincu que la main
de Dieu repose sur toute chose et sur toute personne ...
Puisqu'il était convaincu que Dieu lui parlait réellement
par d'autres voix que la sienne, il avait donc à organiser
sa famille de sorte que chacun dans la famille puisse être
entendu. » (8)
Il
en découle que dans notre tradition le gouvernement
prend du temps. La plupart d'entre nous sommes très
occupés et ce temps peut sembler perdu. Pourquoi consacrerions-nous
du temps à débattre les uns avec les autres quand
nous pourrions être dehors à prêcher et à enseigner?
Nous le faisons parce que c'est cette vie partagée,
cette solidarité vécue, qui fait de nous des
prêcheurs. Nous ne pouvons parler du Christ qu'à partir
de ce que nous vivons et la peine prise à chercher à être
un seul coeur et un seul esprit nous prépare à parler
avec autorité du Christ dans lequel se trouve toute
réconciliation.
L'obéissance
pour nous n'est pas une fuite de responsabilité. Elle
structure les différentes façons dont nous la
partageons. Souvent, le rôle d'un prieur est difficile
parce que quelques frères pensent qu'en l'ayant élu à sa
charge, il doit porter seul le fardeau. Ceci traduit un rapport
puéril à l'autorité. L'obéissance
demande que nous nous saisissions de la responsabilité qui
est la nôtre, sinon nous ne répondrons jamais
aux défis qui se posent à l'Ordre. Comme je l'ai
dit à la rencontre des Provinciaux européens à Prague
en 1993:
- « La
responsabilité, c'est la capacité de répondre?
Le voulons-nous? Dans mon expérience personnelle comme
Provincial, j'ai vu "le mystère de la responsabilité disparue".
C'est aussi mystérieux qu'une nouvelle de Sherlock
Holmes! Un chapitre provincial constate un problème
et charge le Provincial de le traiter et de le résoudre.
Une décision courageuse doit être prise. Il
demande l'avis du conseil provincial. Le conseil charge une
commission de considérer ce qui doit être fait.
Ils prennent deux ou trois ans pour clarifier plus avant
les données du problème. Puis ils renvoient
l'affaire au prochain chapitre provincial, et ainsi le cycle
de l'irresponsabilité continue. »
Parfois,
ce qui paralyse l'Ordre et nous empêche d'oser faire
du neuf, c'est la peur d'accepter la responsabilité et
de risquer l'échec. Nous devons chacun nous saisir de
la responsabilité qui est la nôtre, même
si c'est douloureux de le faire et si nous risquons de prendre
une mauvaise décision. Sinon, nous allons mourir par
perte de pertinence.
On
pourrait objecter que notre système de gouvernement
n'est pas le plus efficace. Un gouvernement plus centralisé et
plus autoritaire nous rendrait capables de répondre
plus rapidement aux crises, de prendre de sages décisions
basées sur une connaissance plus large de l'Ordre. Il
y a souvent des poussées vers une centralisation de
l'autorité. Mais, comme l'écrivait Bede Jarrett,
o.p., il y a soixante-dix ans:
- « Pour
ceux qui vivent à son ombre, la liberté dans
le gouvernement électif est une réalité trop
sacrée pour être écartée, même
au risque de l'inefficacité. Avec toute sa faiblesse
inhérente, selon eux, elle convient mieux que l'autocratie,
si bienfaisante qu'elle soit, à l'indépendance
de la raison humaine et à la consolidation de la volonté humaine.
La démocratie peut gâcher le résultat,
mais elle fait des hommes. » (9)
Elle
peut parfois se révéler inefficace, mais elle
fait des prêcheurs. Notre forme de gouvernement est profondément
liée à notre vocation de prêcheurs, parce
que nous ne pouvons parler avec autorité de notre liberté en
Christ que si nous la vivons les uns avec les autres. Mais
notre tradition de démocratie et de décentralisation
ne peut jamais servir d'excuse à l'immobilisme et à l'irresponsabilité.
Elle ne doit pas être une façon de nous soustraire
aux défis de notre mission.
2.
Obéissance et don de soi
La
tradition démocratique de l'Ordre, notre accent sur
la responsabilité partagée, sur le débat
et le dialogue, peut laisser croire que les exigences que nous
pose l'obéissance sont moins grandes que dans un système
plus autocratique et centralisé. L'obéissance,
alors, n'est-elle pas toujours un compromis entre ce que je
veux et ce que l'Ordre demande? Est-ce qu'on ne peut pas négocier
une certaine autonomie limitée? Je ne crois pas qu'il
en soit ainsi. La fraternité réclame de nous
tout ce que nous sommes. Puisque, comme tous les voeux, l'obéissance
est ordonnée à la caritas, une expression de
l'amour, elle doit être sans réserve. Il y aura
inévitablement une tension entre le processus du dialogue,
la recherche de consensus, et le moment où il faut se
remettre entre les mains des frères, mais c'est une
tension féconde plutôt qu'un compromis négocié.
Bien que je parle plus spécialement à partir
de mon expérience de gouvernement parmi les frères,
j'espère que plusieurs éléments de ce
qui va suivre pourront être utiles à nos soeurs.
Je
commençais en soulignant l'immensité des défis
auxquels nous sommes affrontés en tant qu'Ordre. Nous
pouvons y faire face à la seule condition d'être
capables de constituer de nouveaux projets communs et d'abandonner
des apostolats qui peuvent nous être chers comme individus
ou comme Provinces. Nous devons oser tenter de nouvelles expériences
et risquer l'échec. Nous devons avoir le courage parfois
de laisser des institutions qui ont été importantes
dans le passé et peut-être même restent
significatives aujourd'hui. Si nous ne le faisons pas, nous
serons prisonniers de notre passé. Nous devons avoir
le courage de mourir si nous voulons vivre. Ceci exigera, des
Provinces et des individus, une mobilité d'esprit, de
coeur et de corps. Si nous voulons construire des centres de
formation et d'études propres à l'Ordre en Afrique
et en Amérique latine, rebâtir l'Ordre en Europe
de l'Est, faire face aux défis de la Chine, de la prédication
dans le monde de la jeunesse, du dialogue avec l'Islam et les
autres religions, il y aura inévitablement des apostolats
qu'il nous faudra abandonner. Sinon nous ne ferons jamais rien
de nouveau.
Pour
moi, ce don sans réserve aux frères de sa propre
vie représente davantage que la simple souplesse que
réclame une organisation complexe pour répondre à de
nouveaux chantiers. Il relève de la liberté en
Christ que nous prêchons. Il relève de la lex
libertatis (10), la loi de liberté de la Nouvelle
Alliance. La nuit où il fut livré, alors que
sa vie était vouée à l'échec, Jésus
prit du pain, le rompit, le donna à ses disciples et
dit: « C'est mon corps, et je vous le donne. » Placé devant
son destin, parce qu'« il était nécessaire
que le Fils de l'homme soit livré », il posa
cet acte suprême de liberté en donnant sa vie.
Notre profession, quand nous mettons nos vies dans les mains
du provincial, est un acte eucharistique d'une folle liberté.
C'est ma vie et je vous la donne. C'est ainsi que nous nous
donnons nous-mêmes à la mission de l'Ordre « entièrement
députés à l'évangélisation
totale de la Parole de Dieu. » (11)
Quand
un frère remet sa vie entre nos mains, cela implique
que nous sommes liés par une obligation correspondante.
Nous devons oser lui demander beaucoup. Un Provincial doit
avoir le courage de croire que les frères de sa Province
sont capables de choses formidables, davantage qu'ils ne peuvent
jamais l'imaginer. Notre système de gouvernement doit
exprimer une confiance surprenante envers chacun, de la même
façon que Dominique qui scandalisait ses contemporains
en envoyant ses novices prêcher, disant: « Allez
en confiance, parce que le Seigneur sera avec vous, et il mettra
en vos lèvres les paroles à prêcher. » (12)
Si un membre de l'Ordre a librement donné sa vie, alors
nous honorons ce don en demandant beaucoup les uns des autres,
dans la liberté, même si cela conduit un frère à abandonner
un projet qu'il aime chèrement et où il s'est épanoui.
Sinon l'Ordre sera paralysé. Nous devons nous inviter
les uns les autres à donner nos vies pour de nouveaux
projets, à oser nous saisir des questions du jour, plutôt
que nous contenter de maintenir des institutions ou des communautés
qui ne sont plus vitales pour notre prédication.
Il
y a aujourd'hui des défis qui se présentent à nous
et qui nécessitent une réponse de l'Ordre tout
entier. L'évangélisation de la Chine peut en être
un. Dans de tels cas, le Maître aura à faire appel à la
générosité des Provinces pour donner des
frères à de nouvelles zones de missions, même
si cela aura des conséquences difficiles à porter.
J'ai rencontré un Provincial pour discuter du don d'un
frère pour notre nouveau Vicariat général
en Russie et Ukraine. Je l'ai fait avec une grande hésitation
parce que je savais que c'était un frère que
la Province aurait du mal à perdre. Le Provincial me
dit: « Si la providence de Dieu a préparé ce
frère pour ce travail, nous devons croire nous aussi à la
providence de Dieu pour nos besoins. »
Rien
de neuf ne pourra jamais naître si nous n'osons abandonner
ce qui s'est montré valable, pour quelque chose qui
pourrait tourner à l'échec. Personne ne peut
savoir à l'avance. La pression de la société veut
qu'on se construise une carrière, une vie qui aille
quelque part. Donner sa vie à la prédication
de l'évangile, c'est renoncer à cette assurance.
Nous sommes des gens sans carrière, sans projets définis.
C'est là notre liberté. Je pense au courage de
nos frères qui établissent l'Ordre en Corée,
se débattant avec un nouveau langage et une nouvelle
culture, sans garantie à l'avance que ce don de leurs
vies portera du fruit. C'est seulement un don du Seigneur,
comme fut sa résurrection après l'échec
de la croix. Par nature, un vrai don, c'est une surprise.
Une
façon de vivre cette générosité,
c'est d'accepter une élection comme prieur, comme provincial
ou comme membre du conseil conventuel ou provincial. Dans plusieurs
Provinces, il est devenu difficile de trouver des frères
capables qui soient prêts à accepter des charges.
La recherche d'un supérieur devient le problème
de trouver quelqu'un qui soit d'accord pour que son nom soit
proposé au chapitre. Nous cherchons des « candidats ».
Or il me semble que la seule raison d'accepter un tel poste,
c'est qu'on est obéissant aux désirs des frères
et non parce qu'on souhaite être « candidat ».
Il peut y avoir de bonnes raisons objectives de refuser une
charge, qui doivent être prises au sérieux et éventuellement
acceptées après confirmation par l'autorité supérieure.
Il doit s'agir de raisons graves, et non simplement du fait
qu'on n'est pas attiré par l'idée d'avoir cette
charge.
Sur
la montagne de la Transfiguration, Pierre est fasciné par
la vision de gloire qu'il a eue. Il souhaite dresser des tentes
et s'installer. Il résiste à l'appel de Jésus à marcher
sur la route de Jérusalem, où il doit souffrir
et mourir. Il n'arrive pas à voir que c'est dans cette
mort sur la croix que la gloire sera révélée.
Parfois, nous restons fascinés par la gloire de notre
passé, la gloire des institutions que nos frères
ont construites avant nous. Notre reconnaissance envers eux
doit se traduire par la recherche de chemins pour rencontrer
les questions actuelles. Comme Pierre, nous pouvons être
hypnotisés et paralysés et résister à l'invitation à nous
lever et à marcher pour avoir part à la mort
et à la résurrection. À chaque génération,
chaque Province doit faire face à la mort. Mais il y
a la mort stérile, de ceux qui restent accrochés à la
montagne de la Transfiguration alors que le Seigneur l'a quittée,
et il y a la mort féconde de ceux qui osent prendre
la route et voyager avec lui vers la montagne du calvaire,
qui conduit à la résurrection.
LA
PAUVRETÉ: LA GÉNÉROSITÉ DU DIEU
DE GRÂCE
La
pauvreté est le voeu pour lequel il est le plus difficile
de trouver des mots qui sonnent juste, et ceci pour deux raisons.
Les frères et les soeurs qui ont connu de plus près
la pauvreté réelle sont souvent les plus réticents à en
parler. Ils savent combien est purement rhétorique une
bonne part de ce que nous disons sur la pauvreté et
sur l'« option pour les pauvres ». Ils
savent à quel point la vie des pauvres est terrible,
souvent sans espérance, avec la violence journalière
et oppressante, l'ennui, l'insécurité, la dépendance.
Ceux d'entre nous qui ont vu, même de loin, à quoi
ressemble la pauvreté, se méfient souvent des
mots faciles. Pouvons-nous vraiment connaître nous-mêmes
ce que veut dire cette dégradation, cette insécurité et
cette désespérance?
Une
deuxième raison pour laquelle il est si difficile d'écrire
sur la pauvreté c'est que ce que signifie « être
pauvre », varie tellement d'une société à l'autre,
dépend beaucoup de la nature des liens familiaux, du
modèle économique, des dispositions sociales
de l'État, etc. La pauvreté signifie quelque
chose en Inde, avec sa longue tradition de la sainte mendicité,
autre chose en Afrique où dans la plupart des cultures
la richesse est considérée comme une bénédiction
de Dieu, autre chose encore dans la société de
consommation occidentale. Ce que signifie pour nous prononcer
le voeu de pauvreté est encore plus déterminé culturellement
que quand il s'agit de l'obéissance ou de la chasteté.
La taille et la localisation de la communauté, les apostolats
des frères, imposent différentes contraintes
qui doivent nous éviter des jugements trop faciles quant à savoir à quel
point les autres vivent bien ce voeu.
Comme
tous les voeux, c'est d'abord un moyen. La pauvreté nous
offre la liberté d'aller partout prêcher. Vous
ne pourrez pas être un prêcheur itinérant
si vous devez transporter toutes vos affaires chaque fois que
vous bougez. Dans la bulle Cum spiritus fervore de 1217,
Honorius III écrivait que Dominique et ses frères,
- « dans
la ferveur de l'esprit qui les animait, se dépouillaient
des fardeaux des riches de ce monde et, courant avec zèle
pour propager l'évangile, avaient résolu d'exercer
la charge de la prédication dans l'humble état
de la pauvreté volontaire, s'exposant eux-mêmes à des
souffrances et à des dangers innombrables pour le
salut des autres. » (13)
Nous
ne sommes pas invités à abandonner seulement
les richesses pour suivre le Christ, mais « frères
et soeurs et mères et pères pour l'amour de moi ».
Le renoncement qui nous donne la liberté implique une
coupure radicale avec nos liens familiaux, c'est-à-dire
une perte d'héritage. Les conséquences doivent
en être envisagées avec grande délicatesse
parce que la nature de ces liens familiaux a changé dans
plusieurs sociétés. Aujourd'hui, nos familles
connaissent souvent divorce et remariage et, dans certaines
sociétés, nos frères et nos soeurs seront
de plus en plus des enfants uniques. Nous avons de véritables
obligations envers nos parents, mais comment les concilier
avec le don radical de nous-mêmes que nous avons fait
en donnant nos vies à la prédication de l'évangile
par nos voeux dans l'Ordre? Paradoxalement, c'est souvent les
membres d'une famille qui sont engagés par des voeux
religieux qu'on estime « libres » pour
aider au soin des parents âgés ou malades. Nous
devrons y réfléchir avec beaucoup d'attention.
Le
voeu de pauvreté nous offre la liberté de nous
donner sans réserve à la prédication de
l'évangile, mais ce n'est pas seulement un moyen au
sens étroit et utilitaire du terme. Comme les autres
voeux, il est ordonné, comme l'écrivait Thomas, à la caritas, l'amour
qui est la vie même de Dieu. Comment le vivre de sorte
que nous puissions parler de Dieu avec autorité?
Une
façon de répondre serait d'examiner comment la
pauvreté touche aux aspects fondamentaux de ce sacrement
de l'amour qu'est l'Eucharistie. L'Eucharistie est le sacrement
de l'unité que la pauvreté détruit; c'est
le sacrement de la vulnérabilité, que le pauvre
endure; c'est le temps du don, que notre société de
consommation refuse. Nous demander comment nous pouvons et
devons être pauvres, c'est nous demander comment nous
devons vivre de façon eucharistique.
1.
Invisibilité
La
nuit avant sa mort, Jésus réunit ses disciples
autour de la table pour célébrer la nouvelle
alliance. C'était la naissance d'une demeure à laquelle
tous pourraient appartenir, puisqu'il assumait tout ce qui
peut détruire la communauté humaine: la trahison,
le rejet, la mort même. Le scandale de la pauvreté,
c'est qu'elle déchire ce que le Christ avait uni. La
pauvreté n'est pas seulement une condition économique,
le manque de nourriture, de vêtement ou d'emploi. Elle
brise la famille humaine. Elle nous rend étrangers de
nos frères et de nos soeurs. Lazare, à la porte
de la maison du riche, n'est pas seulement exclu du partage
de sa nourriture, mais aussi de s'asseoir à sa table.
L'abîme irréconciliable qui les sépare
après la mort ne fait que révéler ce que
la situation était durant leurs vies. Dans notre monde,
aujourd'hui, le fossé entre les pays riches et les pays
pauvres, et à l'intérieur de ces pays eux-mêmes,
devient toujours plus grand. Même dans les pays riches
de la Communauté européenne, il y a presque vingt
millions de chômeurs. Le corps du Christ est désarticulé.
La
pauvreté volontaire dont nous faisons le voeu est valable
non parce que, dans un certain sens, il serait bon d'être
pauvre. La pauvreté est terrible. Elle n'a de sens que
si elle permet de dépasser les frontières qui
séparent les êtres humains les uns des autres,
si elle est présence auprès de nos frères
et soeurs séparés. Quelle autorité pourraient
avoir nos paroles sur l'unité en Christ si nous n'osons
prendre ce chemin? L'an dernier, j'ai vu combien nos soeurs
peuvent en apprendre aux frères, par leur présence
discrète auprès des pauvres dans de nombreuses
régions du monde. Elles savent l'importance d'être
simplement là, comme un signe du Royaume.
L'Eucharistie
est le fondement de la demeure humaine universelle. Une personne
pauvre se sentirait-elle chez elle et bienvenue dans nos communautés?
Y sentirait-elle sa dignité respectée? Ou bien
se sentirait-elle intimidée et insignifiante? Nos bâtiments
sont-ils attirants ou repoussent-ils? Une des façons
pour les pauvres d'être exclus de la communauté humaine,
c'est de devenir invisibles et inaudibles. Ils disparaissent,
des desaparecidos, comme Lazare à la porte de
l'homme riche. Quand on arrive à la gare centrale de
Calcutta, les mendiants se ruent sur vous et vous imposent
leurs difformités. Ils veulent être vus, être
visibles. Sommes-nous prêts à affronter la peur
de ce que nous pourrions voir, un frère ou une soeur?
2.
Vulnérabilité
À la
dernière Cène, le Christ assume sa souffrance
et sa mort. Il accepte l'ultime vulnérabilité de
l'être humain, sa possibilité d'être blessé et
mis à mort. Notre voeu de pauvreté nous invite
certainement à assumer notre vulnérabilité humaine.
Dans la bulle d'Honorius III, que j'ai citée plus haut,
Dominique et les frères sont loués non seulement
parce qu'ils sont pauvres mais parce qu'« ils s'exposent
eux-mêmes à des souffrances et à des dangers
innombrables pour le salut des autres ». En quel
sens partageons-nous ne serait-ce que l'ombre de la vulnérabilité des
pauvres?
Aussi
peu que nous mangions, il nous reste toujours une issue si
nous ne pouvons plus le supporter. L'Ordre ne nous laissera
pas mourir de faim. Cependant, j'ai rencontré des frères
et des soeurs qui ont osé aller aussi loin qu'ils le
pouvaient, par exemple dans un des plus violents barrios de
Caracas. Ils supportent le danger et l'épuisement à vivre
chaque jour dans un monde où la violence atteint tout.
C'est une réelle vulnérabilité qui pourrait
leur coûter la vie. Je pense à nos frères
et soeurs en Haïti, dont l'appel courageux à la
justice met les vies en danger. En Algérie et au Caire,
nos frères ont choisi de rester, malgré tous
les dangers, comme un signe de leur espérance dans la
réconciliation entre chrétiens et musulmans.
Au Guatemala, nos soeurs indigènes portent les vêtements
de leur propre peuple, dont elles partagent ainsi quotidiennement
l'humiliation. Si elles portaient l'habit habituel des soeurs,
elles en seraient protégées. Nous ne sommes pas
tous appelés à ce niveau d'exposition. Il y a
des tâches différentes dans l'Ordre. Mais nous
pouvons les soutenir, les écouter et apprendre d'eux.
Le terreau de notre théologie, c'est leur expérience.
Cet
appel du Christ à la vulnérabilité doit
nous interroger sur notre façon de vivre ensemble le
voeu de pauvreté. Osons-nous au moins vivre la vulnérabilité que
suppose la vie commune? Vivons-nous vraiment d'une bourse commune?
Vivons-nous l'insécurité de donner à la
communauté tout ce que nous recevons, en nous exposant
au risque qu'ils pourraient ne pas nous donner tout ce dont
nous pensons avoir besoin? Comment parler du Christ qui s'est
remis entre nos mains, si nous ne le faisons pas? Nos communautés
sont-elles divisées en classes financières? Y
en a-t-il parmi nous qui ont accès à plus d'argent
que les autres? Y a-t-il un réel partage des ressources
entre les communautés d'une Province, ou entre Provinces?
3.
Don
Au
coeur de nos vies, il y a la célébration de ce
moment de totale vulnérabilité et de totale générosité,
où Jésus prit le pain, le rompit et le donna à ses
disciples en disant: « Prenez et mangez, ceci est
mon corps, livré pour vous ». Au centre de
l'évangile, il y a un moment de pur don. C'est là que
la caritas, qui est la vie de Dieu, devient la plus
tangible. C'est une générosité que notre
société a du mal à saisir parce qu'elle
est un marché où tout est à acheter et à vendre.
Quel sens peut-elle trouver à un Dieu qui s'est écrié: « Venez à moi
vous tous qui avez soif et je vous donnerai de la nourriture
gratuitement »? Toutes les sociétés
humaines ont des marchés, achètent, vendent et échangent
des biens. La société occidentale est différente
parce qu'elle est un marché. C'est le modèle
fondamental qui domine et informe notre conception de la société,
de la politique et même des personnes. Tout est à vendre.
L'infinie fécondité de la nature, la terre, l'eau,
sont devenues des marchandises. Même nous, les êtres
humains, nous sommes sur « le marché de l'emploi ».
Cette culture de la consommation menace d'envahir le monde
entier, et elle prétend le faire au nom de la liberté tandis
qu'elle nous enferme dans un monde où rien n'est libre.
Même quand nous devenons conscients de la détresse
du pauvre et cherchons à y répondre, très
souvent la caritas est monétarisée en « charité »,
où le don d'argent se substitut au partage de la vie.
Comment
pouvons-nous être prêcheurs d'un Dieu de grâce
et de générosité, qui nous donne sa vie,
si nous demeurons prisonniers de cette culture qui envahit
tout? Une des exigences les plus radicales du voeu de pauvreté est
certainement que nous vivions dans une simplicité telle
que nous voyions le monde différemment et que nous saisissions
quelques traits du Dieu absolument gracieux. Les vies de nos
communautés devraient être marquées par
une simplicité qui nous aide à nous libérer
des promesses illusoires de notre culture de consommation,
et de « la domination des richesses » (14).
Le monde change de figure depuis le siège arrière
d'une Mercedes ou de la selle d'une bicyclette. Jourdain de
Saxe disait que Dominique était un « véritable
amant de la pauvreté », non pas peut-être
parce que la pauvreté est aimable en elle-même
mais parce qu'elle peut nous révéler nos désirs
les plus profonds. J'ai souvent été impressionné par
la joie et la spontanéité de nos frères
et soeurs qui vivent dans la simplicité et la pauvreté.
Dans
quelques régions de l'Ordre, le langage même que
nous utilisons pour parler de notre vie commune nous invite à être
attentifs aux dangers d'absorber les valeurs du monde des affaires.
Les frères et soeurs deviennent du « personnel »,
nous avons un « bureau de direction »,
le supérieur reçoit un rôle de « gestion » ou
d'administration », et nous étudions les « techniques
de gestion ». Quelqu'un pourrait-il imaginer Dominique
comme le premier Président de la Société anonyme
de l'Ordre des Prêcheurs? Combien de fois un Provincial
décourage-t-il un frère de chercher de nouvelles
façons créatives de prêcher et d'enseigner
parce que la Province en pâtirait financièrement?
Les
bâtiments dans lesquels nous vivons sont des dons. Y
vivons-nous et les traitons-nous avec gratitude? Avons-nous
une attitude responsable face à ce qui nous est donné, à l'entretien
de nos bâtiments, à ce que nous recevons? Avons-nous
besoin des bâtiments que nous avons? Nos bâtiments
pourraient-ils être mieux utilisés? Les économes
ont souvent une tâche ingrate, bien qu'ils aient un rôle
vital pour nous aider à porter la responsabilité que
nous avons envers ceux qui ont été généreux à notre
endroit.
LA
CHASTETÉ: L'AMITIÉ DE DIEU
Nous
avons un besoin urgent dans l'Ordre de réfléchir
ensemble au sens du voeu de chasteté. Il touche à des
données centrales de notre humanité: notre sexualité,
notre corporéité, notre besoin d'exprimer et
de recevoir de l'affection, et pourtant, fréquemment,
nous avons peur d'en parler. C'est si souvent un lieu de lutte
solitaire, dans la peur du jugement ou de l'incompréhension.
Il pourrait être utile de préparer une autre lettre
sur ce point dans l'avenir.
Bien
sûr, ce voeu, comme les autres, est un moyen. Il nous
donne la liberté pour prêcher, la mobilité pour
répondre aux besoins de l'Ordre. Mais, à propos
de ce voeu, il est peut-être particulièrement
important qu'il ne soit pas seulement ressenti comme une nécessité pénible.
Si nous ne parvenons pas à apprendre, après peut-être
beaucoup de temps et de souffrances, à l'assumer positivement,
il peut empoisonner nos vies. Il nous est possible de l'assumer
parce que, comme tous les voeux, la chasteté est ordonnée à la caritas, à cet
amour qui est la vie même de Dieu. C'est une façon
particulière d'aimer. Si elle ne l'est pas, alors elle
nous conduira à la frustration et à la stérilité.
Le
premier péché contre la chasteté, c'est
le manque d'amour. On disait de Dominique que « comme
il aimait tout le monde, tout le monde l'aimait » (15).
Ce qui est en jeu ici, encore une fois, c'est l'autorité de
notre prédication. Comment pouvons-nous parler du Dieu
d'amour si ce n'est pas un mystère que nous vivons?
Si oui, alors il réclamera de nous mort et résurrection.
La tentation est de prendre la fuite. Une voie habituelle d'évitement,
c'est l'activisme, se perdre dans un travail trépidant,
un bon travail, important même, pour fuir la solitude.
Nous pouvons être tentés de fuir la réalité même
de notre sexualité, de notre corporéité.
Or l'Ordre est né justement dans le combat contre un
tel dualisme. Dominique était celui qui prêchait
contre la division du corps et de l'âme, de l'esprit
et de la matière. Cela demeure une tentation actuelle.
Pour une grande part, notre culture moderne est profondément
dualiste. La pornographie, qui semble se délecter de
la sexualité, en est en réalité une fuite,
un refus de cette vulnérabilité que demande la
relation humaine. Le voyeur garde ses distances, invulnérable
et sous contrôle, par peur.
C'est
notre corporéité qui est bénie et sanctifiée
dans l'Incarnation. Si nous devons être prêcheurs
d'une Parole faite chair, alors nous ne pouvons renier ou oublier
ce que nous sommes. Nous soucions-nous des corps de nos frères,
en nous assurant qu'ils ont assez de nourriture, les soignons-nous
quand ils sont malades, leur donnons-nous de la tendresse quand
ils sont vieux? Quand Bede Jarrett encourageait un jeune Bénédictin
qui endurait les premières souffrances de l'amitié,
il écrivait:
- « Je
suis heureux parce que je pense que votre tentation a été celle
du puritanisme, d'une étroitesse, d'une certaine inhumanité.
Vous tendiez presque à un refus de la sanctification
de la matière. Vous étiez amoureux du Seigneur,
mais pas vraiment de l'Incarnation. En fait, vous aviez peur. » (16)
Le
fondement de notre chasteté ne peut jamais être
la peur, la peur de notre sexualité, la peur de notre
corporéité, la peur des personnes de l'autre
sexe. La peur n'est jamais un bon fondement pour la vie religieuse.
Car le Dieu qui s'est approché de nous a osé devenir
chair et sang, même si cela le conduisait à la
crucifixion. Finalement, ce voeu réclame de nous que
nous passions par là où Dieu est passé d'abord.
Notre Dieu s'est fait homme, il nous invite à en faire
autant.
Saint
Thomas d'Aquin affirme, ce qui peut surprendre, que notre relation à Dieu
est une relation d'amitié, amicitia. La bonne
nouvelle que nous prêchons, c'est que nous avons part
au mystère infini de l'amitié du Père
et du Fils qui est l'Esprit. De fait, Thomas explique que les « conseils évangéliques » sont
les conseils offerts par le Christ dans l'amitié (17).
Une façon de vivre cette amitié c'est notre voeu
de chasteté. Pour mieux voir ce qu'il réclame
de nous, réfléchissons un instant à deux
aspects de cet amour trinitaire: c'est un amour absolument
généreux et non possessif et c'est un amour entre égaux.
1.
Un amour non possessif
C'est
cet amour absolument généreux et non possessif
par lequel le Père donne à son Fils tout ce qu'il
est, y compris sa divinité. Ce n'est pas un sentiment
ou une émotion, mais c'est l'amour qui fonde l'être
du Fils. Tout amour humain, des gens mariés ou des religieux,
doit chercher à vivre ce mystère et à participer
de sa générosité non possessive.
Nous
devons être complètement sans ambiguïté sur
ce que cet amour exige de nous qui avons fait voeu de chasteté.
Cela ne signifie pas seulement que nous ne nous marions pas,
mais aussi que nous nous abstenons de toute activité sexuelle.
Cela réclame de nous une renonciation claire et réelle,
un ascétisme. Si nous prétendons faire autrement
et acceptons volontairement des compromis, nous entrons alors
dans une voie qui peut devenir finalement impossible à tenir
et nous rendre, nous comme d'autres, terriblement malheureux.
La
première chose à laquelle nous sommes appelés,
c'est de croire que le voeu de chasteté peut vraiment être
une façon d'aimer; quand bien même nous aurions à passer
par des moments de frustration et de désolation, c'est
un chemin qui peut faire de nous des êtres riches en
affection et pleinement humains. Les aînés de
notre communauté sont souvent signes d'espérance
pour nous. Nous côtoyons des hommes et des femmes qui
sont passés par les épreuves de la chasteté et
ont atteint la liberté de ceux qui peuvent aimer en
liberté. Ils peuvent être pour nous des signes
que rien n'est impossible avec Dieu.
Entrer
dans cet amour libre et non possessif prendra du temps. Nous
pourrons rencontrer des échecs et des découragements
en chemin. Maintenant que plusieurs personnes entrent dans
l'Ordre à un âge plus avancé, ayant déjà eu
des expériences sexuelles, nous ne devons pas imaginer
la chasteté comme une innocence qu'on peut perdre mais
comme une intégrité du coeur dans laquelle on
peut grandir. Même les moments d'échec peuvent,
avec la grâce de Dieu, dessiner la route sur laquelle
nous devenons plus mûrs, car « nous savons
qu'en toute chose Dieu oeuvre pour le bien de ceux qui l'aiment » (Rm
8,28).
Nos
communautés doivent être des lieux où nous
devons nous donner les uns aux autres le courage quand le coeur
hésite, le pardon quand l'un tombe et la vérité quand
l'autre est tenté de se mentir à lui-même.
Nous devons croire dans la bonté de nos frères
ou de nos soeurs quand ils cessent eux-mêmes d'y croire.
Rien n'est plus venimeux que le mépris de soi-même.
Comme l'écrivait Damian Byrne dans sa lettre sur La
vie commune:
- « Alors
que le sanctuaire le plus profond de nos coeurs est voué à Dieu,
nous avons d'autres besoins. Il nous a faits tels qu'un large
domaine de notre vie est accessible aux autres et est requis
par les autres. Chacun de nous a besoin d'expérimenter
l'attention véritable des autres membres de la communauté,
leur affection, leur estime et leur amitié
Vivre
ensemble, cela signifie rompre le pain de nos esprits et
de nos coeurs les uns avec les autres. Si des religieux ne
trouvent pas cela dans leurs communautés, alors ils
iront le chercher ailleurs. »
Parfois,
le passage à une véritable liberté et
intégrité du coeur réclamera de nous que
nous passions par la vallée de la mort, qu'apparemment
nous ne nous trouvions affrontés qu'à la stérilité et à la
frustration. Ce passage est-il vraiment possible sans la prière?
Il y a d'abord la prière que nous partageons avec la
communauté, la prière quotidienne, fondamentale
pour nos vies. Mais il y a aussi la prière silencieuse
et privée, qui nous place face à face avec Dieu,
dans des instants d'une vérité inévitable
et d'un pardon bouleversant. C'est là qu'on peut apprendre
l'espérance. Dominique lui-même, quand il marchait,
invitait parfois les frères à aller de l'avant
pour qu'il puisse être seul pour prier et, dans une version
primitive des Constitutions, Dominique disait que le maître
des novices devait apprendre à ses novices à prier
en silence (18). Nos moniales ont beaucoup à apprendre
aux frères sur la valeur de la prière en silence.
2.
L'amour qui fait des égaux
Enfin,
l'amour qui est au coeur de Dieu est absolument fécond.
Il engendre, il crée tout ce qui existe. Ce pour quoi
nous luttons dans l'exercice de la chasteté, ce n'est
pas seulement le besoin d'affection mais le désir d'engendrer,
d'enfanter. Notre attention les uns pour les autres doit certainement
comporter un souci pour la créativité que chacun
de nous possède, et que nos vies de Dominicains doivent
libérer pour l'évangile. Ce peut être la
créativité d'un frère ou d'une soeur conduisant
une communauté à devenir paroisse, le travail
intellectuel d'un théologien, ou bien les pré-novices
au Salvador faisant spontanément du théâtre.
Notre chasteté ne doit jamais être stérile.
L'amour
qui est Dieu est assez fécond pour créer une égalité.
La Trinité est sans domination ni manipulation. Elle
n'est ni paternaliste ni condescendante. C'est l'amour que
notre voeu de chasteté nous invite à vivre et à prêcher.
Comme l'écrivait Thomas, l'amitié trouve ou crée
l'égalité (19). La fraternité de notre
tradition dominicaine, la forme démocratique de notre
gouvernement que nous apprécions, n'expriment pas seulement
une façon d'organiser nos vies et de prendre des décisions,
mais elles expriment quelque chose du mystère de la
vie de Dieu. Que les frères soient connus en tant qu'Ordo
fratrum praedicatorum donne corps à ce que nous
prêchons, au mystère de cet amour de parfaite égalité qu'est
la Trinité.
Ceci
doit caractériser toutes nos relations. La Famille dominicaine,
dans sa reconnaissance réciproque de la dignité de
chacun et l'égalité de tous les membres de la
Famille, appartient à notre façon de bien vivre
ce voeu. Les relations entre les soeurs et les frères,
les religieux et les laïcs, doivent aussi être une « sainte
prédication ». Même notre recherche
d'un monde plus juste, où la dignité de chaque être
humain sera respectée, n'est pas un simple impératif
moral mais exprime le mystère de l'amour qui est la
vie de la Trinité que nous sommes appelés à incarner.
CONCLUSION
Quand
Dominique passait par les villages où sa vie était
menacée par les Albigeois, il avait l'habitude de chanter à voix
haute pour que chacun sache qu'il était là. Les
voeux n'ont de valeur que s'ils nous libèrent pour la
mission de l'Ordre avec quelque chose du courage et de la joie
de Dominique. Ils ne doivent pas constituer un lourd fardeau
qui nous écrase, mais nous donner une liberté pour
marcher légèrement tandis que nous allons vers
des lieux nouveaux, pour faire du nouveau. Ce que j'ai écrit
dans cette lettre ne donne qu'une expression très inadéquate
de ce que cela pourrait être. J'espère qu'ensemble
nous pourrons construire une vision partagée de notre
vie de Dominicains, donnant leur vie pour la mission, qui puisse
nous rendre forts sur la route et libres pour chanter. 
Votre
frère en saint Dominique,
Frère
Timothy Radcliffe, o.p.
Pâques
1994
Notes
1.
Avila, 22.
2.
Par exemple: Somme théologique IIa IIae, q. 184,
a. 3.
3.
Jourdain de Saxe, Libellus, 64.
4.
Voir la Quatrième Prière eucharistique.
5. Somme
théologique IIa IIae, q. 186, a. 6, ad 2 um.
6.
L.C.O. 17, §I.
7.
Herbert, McCabe, o.p., God Matters, Londres, 1987.
8. « Pursuing
Communion in Government: Role of the Community Chapter », Dominican
Monastic Search, vol. II, Automne-hiver 1992, p. 41.
9. The
Life of St. Dominic, Londres, 1924, p. 128.
10. Somme
théologique Ia IIae, q. 108, a. 4.
11.
L.C.O. 1, §III
12.
Acta canon. 24.
13.
Cité par Marie-Humbert Vicaire, o.p., « The
Order of St. Dominic in 1215 », dans Peter B. Lobo,
o.p. (éd.), The Genius of St. Dominic, p. 75.
14.
L.C.O. 31, §I.
15.
Jourdain de Saxe, Libellus, 107. Voir L.C.O. 25.
16.
Bede Bailey, Aidan Bellenger, Simon Tugwell (éd.), Letters
of Bede Jarrett, Downside and Blackfriars (Dominicain Sources
in English, vol. 5), p. 180.
17. Somme
théologique Ia IIae, q. 108, a. 4.
18. Constitutions
primitives, Dist. I. c. xiii.
19. I
Ethicorum, 1.8, s.7.