Le
rapport à la Liturgie des Heures dans la tradition
dominicaine
par
Yves Bériault, o.p.
En
apparence, la vie communautaire dominicaine semble marquée
par la stabilité et la régularité. Il
suffit de regarder d'un peu plus près la vie des frères,
et ce depuis les origines de l'Ordre, pour constater combien
elle porte en elle comme une empreinte indélébile,
un appel vers le large qui est au cœur même de
notre vie apostolique. Saint Dominique laisse un précieux
trésor à l'Église en fondant son Ordre
: un nouveau modèle de vie religieuse où la
vie régulière est au service de la prédication,
et où cette même prédication est fondée
sur l'étude et la contemplation de la Parole de Dieu,
vécues dans l'unanimité de la vie commune à l'exemple
de la première communauté apostolique de Jérusalem
(Ac 2,42-47; Ac 4, 32-33).
Les origines
Dès les origines, la réforme de la vie religieuse
que propose Dominique cherche à conjuguer l'imitation
des apôtres, la pauvreté mendiante et la prédication
itinérante. Ces trois lignes de force constitueront les
fondements de la naissance de l'Ordre des Prêcheurs. Elles
détermineront non seulement la vie missionnaire de l'Ordre,
mais la nature même de la vie conventuelle des frères
et leur vie de prière.
Notre
vie religieuse « fut, on le sait, dès l'origine
spécifiquement instituée pour la prédication
et le salut des âmes(1) » . En saisissant bien cette
articulation entre la vie commune des frères et les impératifs
de notre mission, on peut comprendre la spécificité de
la liturgie des Heures dans notre tradition et son articulation
avec les autres éléments qui fondent le charisme
de notre Ordre.
La
fondation de l'Ordre, en 1216, est le résultat d'une
quête passionnée chez un chanoine castillan, Dominique
de Guzman, confronté au phénomène des hérésies
cathares et albigeoises dans l'Europe du 13e siècle.
Il s'engage avec son évêque dans une mission de
prédication dans le sud de la France. Cela le convainc
que l'Église doit créer de toute urgence un
ordre de frères prêcheurs, sans vœux de stabilité,
comme les moines, sans liens particuliers à un évêque,
comme les chanoines ou le clergé séculier. Ils
seront des prédicateurs entièrement voués à la
mission, libres de parcourir l'Europe, et au-delà, afin
d'annoncer la bonne nouvelle du Christ à toutes les nations.
Dès les débuts de la fondation, l'intuition de
Dominique repose sur la nécessité de former des
prédicateurs, le clergé de l'époque n'étant
pas instruit. À cette fin il envoi ses premiers frères
dans les centres universitaires naissants. Dominique insiste
sur la nécessité de donner aux frères un
cadre de vie leur permettant de répondre sans délais
aux impératifs de la mission. Il y a urgence : le salut
des âmes est en jeu. À cette urgence fait écho
le célèbre cri de Dominique dans sa prière
nocturne : « Mon Dieu, que vont devenir les pécheurs! » .
Le
couvent des frères : une « sainte prédication »
Les
couvents dominicains sont conçus comme de « saintes
prédications » . La prédication des
frères s'enracine dans une vie régulière
qui annonce déjà la bonne nouvelle. La tâche
de prêcher, première responsabilité des frères,
est portée par toute la communauté. La communauté tout
entière est « prédicante », à la
fois lieu de formation des frères et d'envoi en mission.
Les
grands axes de la vie religieuse des frères sont
au service de cette prédication : vœux, observances,
liturgie, vie commune et étude. Cet ensemble d'observances
s'harmonise dans le quotidien et tend vers l'imitation de la
vie des apôtres. Cette nouvelle forme de vie religieuse
conjugue l'idéal communautaire des Actes des Apôtres
: « Ils étaient assidus à l'enseignement
des Apôtres et à la communion fraternelle, à la
fraction du pain et aux prières » (Actes 2,
42) et l'idéal missionnaire de Jésus qui envoie
ses disciples « deux par deux » (Mc 6,
7)). « L'imitation des Apôtres »,
si chère au monachisme prend donc une coloration nouvelle
au 13e siècle. Avec ces nouveaux "moines",
la clôture devient le monde. Leur mode de vie itinérante
les fera même qualifier de « gyrovague » par
certains opposants. Le bénédictin Mathieu de Paris,
s'écriera indigné en voyant les premiers dominicains
: « ils ont pour cloître l'univers et l'océan
pour clôture! » .
Liturgie des Heures et mission
La
vie dominicaine est structurée par une tension entre
vie commune et appels du monde extérieur. La liturgie,
et plus particulièrement la liturgie des Heures, vécue à l'intérieur
des couvents, sera donc fortement marquée par celle-ci.
Comme le souligne le fr. Vincent de Couesnongle, O.P., dans sa
lettre de promulgation de la nouvelle édition du « Propre
de l'Ordre des Prêcheurs » pour la liturgie
des Heures en 1983 : « Notre vie dominicaine exige
que nous soyons fervents dans la célébration des
mystères divins et totalement adonnés à l'annonce
de l'Évangile(2). »
Saint
Dominique donne donc une orientation nettement apostolique à la
célébration liturgique et aux conditions régissant
l'office choral. Le « breviter et succinte » dominicain,
cette manière allègre et brève de réciter
l'office chorale, se démarque nettement de la liturgie
monastique en vigueur au 13e siècle et qui souffre de
la surcharge des siècles passés. La liturgie des
Heures, tout en étant belle et soignée, ne doit
pas avoir pour but un pur souci d'esthétisme ou d'enchaînement
de dévotions sans fin. Il y a urgence dans la demeure
de l'Église. La Parole de Dieu doit être annoncée!
Et la profonde intuition de Dominique est que le but de la prière
liturgique des frères est de porter et nourrir cette annonce
de l'Évangile, non pas de la restreindre.
Une
première mesure visant à favoriser la mission
sera l'instauration de la dispense. Elle permet à des
frères, quand la mission ou l'étude l'exigent,
de se soustraire à l'office chorale de la communauté pour
le célébrer seuls ou en petits groupes, avec moins
de solennité. D'ailleurs dès l'année 1221,
les frères de l'Ordre obtiennent le privilège de
célébrer l'eucharistie hors des couvents, lorsqu'ils
sont en mission, en apportant avec eux un autel portatif. Pour
Dominique, la vie régulière des frères ne
doit pas devenir un empêchement au soin des âmes. À défaut
de la célébration avec la communauté, les
frères se joignent à la prière de l'Église
locale où ils se trouvent. Afin de faciliter cet équilibre
délicat entre mission et observances communautaires, Dominique
refuse que les observances lient les frères sous peine
de péché, ce qui était le cas jusqu'à cette époque.
Dominique veut des frères libres et responsables afin
d'affronter les défis d'un siècle nouveau, dans
un monde en plein bouleversements sociaux.
Conclusion
La
prière dominicaine d'aujourd'hui demeure fidèle à son
intuition première et porte toujours en elle le cri de
saint Dominique : « Mon Dieu, mon Dieu! Que vont devenir
les pécheurs... » Notre prière, toute
imprégnée de la parole de Dieu, se nourrit des
cris et des espoirs du monde. Comme le précise la lettre
de promulgation du maître de l’Ordre ci-haut mentionnée
: « ... notre marche à la suite du Christ,
selon le charisme particulier de saint Dominique, cherche à se
renouveler constamment dans la prière communautaire, afin
de pouvoir prendre en charge les "inquiétudes, les
difficultés et les joies de notre apostolat(3). » Voilà la
mission que poursuit l'Ordre des Prêcheurs depuis huit
cents ans . 
(Revue
Célébrer les Heures. No 38. Été 2003)
1.
Premières
Constitutions O.P., Prologue.
2. Propre des Offices de l’Ordre des Prêcheurs. Provinces
dominicaines francophones. Paris, 1983, par. 4.
3. Ibid.