La
joie des renoncements
par
France Paradis (Guide Ressources. Oct. 2000, p.70)
Au
coeur de l‘été, une de mes amies a fait sa
profession solennelle de carmélite. Nous étions
bien une centaine à la cérémonie, à la
fois touchés et bouleversés par cet engagement
permanent. Louise — appelons-la ainsi, puisque sa modestie
m’empêche de parler précisément d’elle — faisait
la promesse, ce jour-là, de vivre en communauté avec
ses soeurs jusqu’à la mort, et même au-delà.
Qui sait ?
Les
carmélites sont des religieuses contemplatives de l’ordre
de Mont-CarmeL Elles vivent cloîtrées : personne
ne pénètre le monastère au-delà de
la clôture, et ces femmes ne la traverseront pas non
plus. Leur vie est faite de silence et d’oraison. Et
de joie aussi. On connaît si peu les carmélites
qu’on ne soupçonne pas leur joie. On les imagine
austères, sévères même. Beaucoup
associent leur engagement au sacrifice. alors qu’il est
un appel profond et vivant. Vivant comme un oiseau qui s’ébroue
au bord d'une rivière comme un tournesol qui se tourne
vers le soleil, comme le cri de joie que pousse un enfant qu’on
lance dans les airs et qu’on rattrape à bout de
bras. Ne rentre pas au Carmel qui veut. La préparation
de Louise aura duré près de huit ans. Louise
a suivi la même route que toutes les carmélites.
Après 18 mois de rencontres hebdomadaires au parloir
avec la maîtresse des novices, elle a fait un stage de
trois mois à l’intérieur du cloître.
Après ces trois mois, on lui a suggéré de
réfléchir encore pendant un mois au cours duquel
elle ne devait avoir aucun contact avec le Carmel. Et Louise
y est retournée pour commencer ses six années
de noviciat.
À mi-chemin,
elle aura prononcé ses voeux temporaires, premier pas
vers l’engagement permanent. On lui aura souvent rappelé au
cours de cette période que sa vocation peut s’exprimer
de bien des façons et dans des engagements très
différents. On lui aura expliqué longuement la
vie quotidienne des carmélites et les rigueurs qu’elle
comporte. Sans doute lui aura-t-on suggéré d’aller
voir d’autres communautés, juste pour comparer.
La maîtresse des novices lui aura répété que
Dieu n’aime pas plus les carmélites que les mères
de famille et que l’important, c’est que chacun
trouve sa propre route. On lui permettra ensuite de prononcer
ses voeux solennels. Ce sont ceux-ci que Louise a prononcés
par une chaude journée de l'été dernier
: voeux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance à Dieu.
Ce jour-là, durant la fête qui a suivi, j’ai
entendu une des invitées se désoler de tous les
renoncements qu’elle avait accepté de vivre. Oui,
cela nous apparaît si étrange de renoncer à l’amour
d’un homme ou d'une femme. Étrange aussi de vivre
avec si peu, en fait rien qui ne nous appartienne vraiment. Étrange
enfin ce voeux d’obéissance à Dieu. Comme
si cela voulait dire renoncer à nos opinions et à nos
aspirations. Voilà pourquoi nous sommes bouleversés
d’assister à de tels voeux solennels.
Et
pourtant, comme nous sommes proches de ces carmélites. À la
naissance de chacun de mes enfants, ne me suis-je pas engagée
jusqu’à la mort auprès d’eux ? Cette
maternité n’est-elle pas un engagement que j’approfondis
chaque jour en réfléchissant à ce qui
est le mieux ? Chaque fois que je me suis levée au milieu
de la nuit, n’ai-je pas obéi à un amour
plus grand que moi ? En ayant trois enfants, j’ai renoncé à faire
la fête chaque soir avec des amis pour la faire avec
eux. J’ai aussi choisi d’être moins riche
en argent et en biens. J’ai renoncé à posséder
des choses qui ne soient qu’à moi. Tous ceux qui
ont des enfants savent bien que la vie de famille oblige au
partage de tout. Les magnifiques bibelots de porcelaine n’ont
pas la vie bien longue avec des petits qui grimpent et grandissent
en renversant leur verre de lait quotidien. Tout comme les
carmélites, je dois vivre avec d’autres personnes
qui ont leurs humeurs, leurs peines et leurs colères.
Je dois partager ma vie avec un conjoint qui ne fait pas toujours
ce que je veux et qui a ses manières à lui. Pour
vivre avec le père de mes enfants, n’ai-je pas
renoncé à tous les autres amoureux que j’aurais
pu rencontrer ?
Je
crois que des renoncements surgissent dans la vie de chacun
et chacune, tout simplement parce qu’ils viennent avec
nos engagements. Mais peu d’entre nous se préparent
aussi bien qu’une carmélite. Les renoncements
nous tombent dessus, parfois douloureusement.
L’évêque
qui prononçait l’homélie durant la célébration
des voeux de Louise a dit tout haut ce que chacun pensait tout
bas : « Pourquoi un tel engagement ? De tels renoncements
servent à quoi ? » Bonnes questions. Peut-être était-il
temps que je me les pose pour moi-même. À quoi ça
sert que j’aie des enfants ? Que je vive avec leur père
? Que je me lève tous les matins pour aller travailler
? Que je console mon petit qui pleure ? La réponse me
semble aussi vitale que pour une carmélite. La difficile
vie de couple ne m’apporte-t-elle pas la joie de partager
l’intimité de quelqu’un ? La présence
exigeante de mes enfants ne m’a-t-elle pas permis de
connaître des fous rires inattendus, l’immense
tendresse de l’allaitement et le plaisir tout simple
de construire un château de sable ?
Je
me sens si proche de mes petites soeurs carmélites.
Moi aussi, j’ai des engagements qui en stupéfient
certains. Et je renonce à beaucoup de choses qui paraissent
si importantes à d’autres. Comme Louise, j’ai
cherché une communauté de personnes qui vivent
les mêmes choix que moi. Et la joie que j’y trouve
me bouleverse. 
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