Lettre à nos
frères et soeurs en formation initiale
par
Timothy Radcliffe, o.p.
Fête
du Bienheureux Jourdain de Saxe 1999
Chers
frères et soeurs en saint Dominique,
Vous êtes
un don de Dieu à notre Ordre, et nous honorons notre
créateur en accueillant ses dons. C'est ce que nous
devons faire en vous donnant la meilleure formation possible.
L'avenir de l'Ordre en dépend, voilà pourquoi
tous les chapitres généraux de l'Ordre passent
tant de temps à discuter de formation. Ces dernières
années, l'Ordre a produit d'excellents documents sur
la formation, aussi, plutôt que d'écrire une longue
lettre sur la formation en répétant tout ce qui
a été dit, j'ai jugé préférable
de réunir ces documents afin que vos formateurs et vous-mêmes
puissiez aisément les étudier. Mais je souhaite
partager quelques mots, qui s'adressent directement à vous,
mes frères et soeurs qui commencez votre vie dominicaine,
tout en sachant que certains de vos formateurs liront peut-être
par-dessus votre épaule. Je parlerai de la formation
des frères, car c'est ce que je connais le mieux. J'espère être
aussi pertinent pour l'expérience de nos soeurs.
L'un
de mes grands plaisirs durant mes visites dans l'Ordre est
de vous rencontrer. Je suis souvent ému par votre enthousiasme
pour l'Ordre, votre désir d'étudier et de prêcher,
votre vraie joie dominicaine. Mais la formation comportera
aussi des moments de souffrance, d'égarement, de découragement,
et une perte du sens. Vous vous demanderez parfois pourquoi
vous êtes là, et si vous devez y rester. De tels
moments sont une part nécessaire et douloureuse de la
formation, du devenir dominicain. S'ils n'avaient pas lieu,
c'est que votre formation ne vous toucherait pas profondément.
La
formation, dans notre tradition, n'est pas le modelage d'un
sujet passif, dans le but de fournir un produit standard : « un
dominicain ». C'est notre manière de
vous accompagner, tandis que vous répondez librement
au triple appel reçu : du Seigneur ressuscité qui
vous invite à le suivre, des frères et des soeurs
qui vous invitent à devenir l'un d'entre eux, des impératifs
de la mission. Si vous répondez pleinement et généreusement à ces
exigences, vous en serez changés. Cela vous demandera
une confiance absolue dans le Seigneur qui donne la résurrection.
Ce sera à la fois douloureux et libératoire,
passionnant et terrifiant. Cela fera de vous la personne que
Dieu vous appelle à être. Ce processus se poursuivra
tout au long de votre vie dominicaine. Les années de
formation initiale en sont juste le commencement. Je vous écris
cette lettre en offrande d'encouragement pour la route. Ne
laissez pas tomber quand c'est dur!
Pour
explorer ce thème, je prendrai le texte de la rencontre
de Marie-Madeleine, sainte patronne de l'Ordre, avec Jésus
au jardin (Jean 20, 11-18).
« QUI
CHERCHES-TU ? »
Lorsque
Jésus rencontre Marie-Madeleine, il lui demande « Qui
cherches-tu ? » Notre vie dans l'Ordre
commence par une question semblable, quand nous gisons étendus
sur le sol : « Que cherches-tu? » C'est
la question que Jésus pose aux disciples au début
de l'Évangile.
Vous êtes
venus à l'Ordre le coeur assoiffé, mais de quoi?
Est-ce parce que vous avez découvert l'Évangile
récemment et souhaitez le partager avec tous? Est-ce
parce que vous avez rencontré un dominicain, l'avez
admiré et voulez l'imiter? Est-ce pour fuir le monde
et toutes ses complications, la souffrance de créer
des relations humaines? Est-ce parce que vous avez toujours
voulu devenir prêtre, tout en sentant le besoin d'une
communauté? Est-ce parce que vous vous interrogez sur
le sens de votre vie et souhaitez le découvrir avec
nous? Qui cherchez-vous? Que cherchez-vous? Nous ne pouvons
pas répondre à cette question à votre
place, mais nous pouvons être auprès de vous au
moment où vous l'affrontez, et vous aider à trouver
une réponse honnête.
Au
cours de notre vie dominicaine, nous pouvons répondre
différemment à cette question selon les moments.
Les raisons qui nous amènent à l'Ordre ne sont
pas forcément celles qui nous y font demeurer. Quand
j'ai rejoint l'Ordre, j'étais surtout poussé par
la soif de comprendre ma foi. La devise de l'Ordre, « Veritas »,
m'attirait. Je doutais d'avoir jamais le courage de prêcher
en chaire. Plus tard, je suis resté parce que ce désir
s'était emparé de moi. Nous ne voyons pas toujours
bien clairement pourquoi nous sommes encore là, ni à quoi
nous aspirons. Ce qui nous fait tenir n'est parfois guère
qu'un vague sentiment : c'est là que nous sommes
appelé. Pour la plupart, nous restons en fin de compte
parce que, comme Marie-Madeleine au jardin, nous cherchons
le Seigneur. Une vocation c'est l'histoire d'un désir,
d'une soif. Nous restons parce que nous sommes accrochés à l'amour,
et non à la promesse d'un accomplissement personnel
ou d'une carrière. Eckhart dit : « Car
l'amour ressemble à l'hameçon du pêcheur.
Le pêcheur ne peut attraper le poisson tant qu'il ne
s'est pas accroché à l'hameçon Celui qui
pend à cet hameçon est pris si vite que bras
et jambes, bouche, yeux, coeur, et tout ce qui est à cette
personne n'appartient qu'à Dieu. Ne cherchez que cet
hameçon, afin d'être bienheureusement pris, car
plus vous êtes pris, plus vous êtes libres » (1).
Peut-être
découvrirez-vous que vous êtes bien à la
recherche du Seigneur ressuscité, mais appelé à le
trouver dans une autre forme de vie, par exemple en disciple
marié. Peut-être Dieu vous a-t-il appelé dans
l'Ordre le temps de vous préparer à être
prêcheur d'une autre manière.
La
joie de cette rencontre de Pâques est au coeur de notre
vie dominicaine. C'est un bonheur que nous partageons par notre
prédication. Mais nous ne développons ce bonheur
qu'en traversant des moments de perte. Celui que Marie-Madeleine
aimait a disparu. « Seigneur, si c'est toi qui
l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis, et je l'enlèverai ».
Elle pleure la perte de l'aimé. L'entrée dans
l'Ordre est parfois marquée par la même expérience
de désolation. On est entré plein d'enthousiasme.
On allait se donner à Dieu, prier des heures durant
en extase. Mais Dieu semble s'être éclipsé.
Prier devient la fastidieuse répétition de longs
psaumes, jamais au bon moment, avec des frères qui chantent
mal. On peut même penser que c'est la faute des frères,
avec leur manque de dévotion, si Dieu a disparu. Et
pourquoi ne se présentent-ils même pas à l'office?
Leur enseignement semble miner la foi qui m'avait conduit ici.
La Parole de Dieu est disséquée dans leurs conférences,
et on nous dit qu'elle n'est pas littéralement vraie.
Où ont-ils enterré mon Seigneur?
- « Jésus
lui dit : 'Marie !' Se retournant, elle lui dit
en hébreu : 'Rabbouni !' -ce qui veut
dire : 'Maître' ».
Il
nous faut perdre le Christ pour pouvoir le retrouver, incroyablement
vivant et étonnamment proche. Nous devons le laisser
partir, nous désoler, pleurer son absence, pour pouvoir
découvrir Dieu plus proche de nous que nous n'aurions
su l'imaginer. Si nous ne passons pas par là, nous resterons
coincés dans une relation à Dieu puérile
et infantile. Être désorienté, devenir
comme Marie au jardin, ne sachant ce qui se passe, participe à notre
formation. Sans quoi nous ne serons jamais surpris par une
nouvelle intimité avec le Seigneur ressuscité.
Et c'est ce qui doit se produire, et se reproduire, à mesure
que le pêcheur nous remonte. Le Seigneur perdu apparaît à Marie-Madeleine
et lui parle, puis lui demande de le laisser partir à nouveau : « Ne
me touche pas ».
Lorsqu'il
semble qu'on a enlevé le corps du Seigneur, n'abandonnez
pas, ne partez pas. Quand Jésus eut disparu, Pierre,
en homme typique, retourna au travail. Ce peut être une
tentation, d'aller reprendre notre ancienne vie. Marie n'a
pas laissé tomber, mais a continué de chercher,
ne fût-ce qu'un corps sans vie. Si nous tenons bon, comme
elle, nous serons surpris. Je me souviens d'une longue période
de désolation, durant les années de profession
simple. Je ne doutais pas de l'existence de Dieu, mais Dieu
paraissait insoutenablement loin, et sans grand-chose à voir
avec moi. C'est des années plus tard, après la
profession solennelle, dans le jardin de Gethsémani, à Jérusalem,
un été, que le vide s'est comblé. Il se
peut que je doive à nouveau supporter cette absence
un jour, et peut-être serez-vous, mes frères et
soeurs, ceux qui m'aideront à tenir et continuer jusqu'à la
surprise de la rencontre suivante.
Jésus
ne lui dit qu'un mot, son nom : « Marie ! ».
Dieu nous appelle toujours par notre nom. « Samuel ! »,
appela Dieu, trois fois dans la nuit. Qui nous sommes, notre
identité la plus profonde, nous le découvrons
en répondant à l'appel de notre nom. « Le
Seigneur m'a appelé dès le sein maternel, dès
les entrailles de ma mère il a prononcé mon nom » (Is
49, 1). Aussi notre vocation dominicaine n'est-elle pas une
histoire d'emploi à trouver, ni même de service
utile à l'Église et à la société.
C'est mon « oui » à Dieu
qui m'appelle, « oui » aux frères
avec qui je vis, et « oui » à la
mission où l'on m'envoie. Je suis appelé à la
vie, comme celui qui fut appelé à sortir de la
tombe par une voix qui lançait : « Lazare,
viens dehors ! ».
Ainsi,
on peut dire que l'objectif fondamental de la formation est
de nous aider à devenir des chrétiens, à dire « oui » au
Christ. Sinon, ce n'est qu'un passe-temps. Mais cela signifie-t-il
que devenir dominicain soit sans importance, un simple détail
secondaire? Non, parce que c'est la voie de Dominique pour
suivre le Christ. Le premier nom du christianisme fut peut-être « la
Voie » (Actes 9, 2). Quand Dominique partit
sur les routes dans le sud de la France, il découvrit
une voie vers le Royaume. L'Ordre nous offre pour voie un mode
de vie, avec sa prière commune, sa forme de gouvernement,
sa manière de faire de la théologie et d'être
un frère. En faisant profession, nous gageons que cet étrange
mode de vie peut nous conduire vers le Royaume.
Aussi
n'attendrai-je pas d'être un bon chrétien pour
devenir prêcheur. Partager la Parole de Dieu participe à ma
recherche du Seigneur dans le jardin. Quand je m'évertue à trouver
une parole à prêcher, je suis alors comme Marie-Madeleine,
je supplie le jardinier de me dire où l'on a mis le
corps de mon Seigneur. Si je puis partager ma lutte avec la
parole, je puis aussi partager ce moment de révélation
où le Seigneur dit mon nom. Il faut oser se pencher
vers l'intérieur du tombeau, et voir l'absence du corps,
pour pouvoir partager aussi la rencontre qui viendra. Être
prêcheur, c'est partager tous les moments de ce drame
au jardin de Pâques : désolation, interrogation,
révélation. Mais si je parle en personne qui
sait tout, impénétrable au doute, pour impressionnés
qu'ils soient par ma connaissance, les gens trouveront peut-être
qu'elle a bien peu à voir avec eux.
« VA
TROUVER MES FRÈRES »
Jésus
appelle Marie-Madeleine par son nom, et l'envoie trouver ses
frères. Nous répondons à l'appel de Dieu
en devenant l'un des frères.
Devenir
frère est bien plus que rejoindre une communauté et
revêtir un habit. Cela suppose une profonde transformation
de l'être. Être frères de sang, c'est bien
autre chose que d'avoir les mêmes parents ; cela
signifie des relations qui ont lentement fait de nous ce que
nous sommes. De manière analogue, devenir l'un des frères
de Dominique exige une transformation patiente et parfois douloureuse.
Il y aura des moments, longs peut-être, de mort et de
résurrection.
S'il
est vrai que la plupart des frères dominicains sont
prêtres, et que nous appartenons à un « institut
clérical », l'ordination ne nous rend
pas moins frères pour autant. Au cours de mes années
de formation, j'ai appris à aimer être l'un des
frères. Je n'en désirais pas plus. J'ai accepté l'ordination
parce que mes frères me la demandaient, et pour le bien
de la mission. J'ai fini par valoriser le sacerdoce pour l'expression
sacramentelle que la communion et la miséricorde, qui
sont au coeur de notre vie fraternelle, y trouvent pour l'Église
universelle. Mais je suis resté aussi frère qu'avant.
Il n'y a pas de titre plus élevé dans l'Ordre.
C'est l'une des raisons pour lesquelles je crois tant à l'importance,
pour l'avenir de l'Ordre, de promouvoir la vocation de frère
coopérateur -terme que je n'ai jamais aimé. Ces
derniers nous rappellent qui nous sommes, les frères
de Dominique. Il ne saurait y avoir de frère de seconde
classe dans l'Ordre.
Je
me rappelle la visite, quand j'étais étudiant,
d'un prêtre d'une autre province à notre communauté d'Oxford. À son
arrivée, un dominicain était en train de balayer
l'entrée. Le visiteur lui demanda « Vous êtes
un frère ? ». « Oui »,
répondit ce dernier. « Mon frère,
s'il te plaît, va me chercher une tasse de café ».
Après son café, il demanda au frère de
porter ses bagages à sa chambre. Et enfin, le visiteur
dit : « Maintenant mon frère, je
voudrais voir le Père prieur ». Et l'autre
de répondre : « Je suis le prieur ».
Être
frère : différentes visions
Être
frère, c'est découvrir votre appartenance à notre
groupe. C'est se sentir chez soi avec les frères. Mais
nous, dominicains, pouvons avoir bien des conceptions différentes
de ce que signifie être frère.
L'un
des chocs possibles au moment d'entrer au noviciat est la découverte
que mes collègues novices sont venus avec des visions
de la vie dominicaine fort différentes de la mienne. À mon
arrivée, j'étais très fortement attiré non
seulement par la recherche de la Veritas, mais aussi
par la pauvreté dominicaine. Je m'imaginais mendiant
mon pain par les rues. Je me suis vite aperçu que la
plupart de mes collègues novices jugeaient cela d'un
romantisme ridicule. Certains d'entre vous sont poussés
par un amour de l'étude ; d'autres par un désir
de lutter pour un monde plus juste. L'un se scandalisera de
voir d'autres novices déballer d'énormes quantités
de livres ou un lecteur de CD. Certains veulent porter l'habit
vingt-quatre heures sur vingt-quatre, d'autres l'ôtent
dès que possible. On piétine facilement les rêves
des autres.
Il
y a souvent de telles tensions entre générations
de frères. Parmi les jeunes qui arrivent dans l'Ordre
aujourd'hui, certains accordent beaucoup de valeur à la
tradition et aux signes visibles de l'identité dominicaine :
l'étude de saint Thomas, les chants ou les antiennes
traditionnels, le port de l'habit, la célébration
de nos saints. Les frères d'une génération
précédente s'étonnent souvent de ce désir
d'identité dominicaine claire et explicite. Pour eux,
l'aventure a justement consisté à quitter les
formes anciennes qui semblaient s'élever entre nous
et la prédication de l'Évangile. Il fallait se
lancer sur les routes, là où se trouvaient les
gens, regarder avec leurs yeux, être anonymes pour être
proches. De temps en temps, cela provoque une certaine incompréhension,
voire une suspicion réciproque. Les provinces aujourd'hui
florissantes sont généralement celles qui ont
réussi à dépasser ce genre de conflits
idéologiques. Comment construire une fraternité plus
profonde que ces différences ?
Tout
d'abord, en apprenant à reconnaître en chacun
le même élan évangélique profond.
Avec ou sans l'habit, nous prêchons le même Seigneur
ressuscité. Je me suis toujours senti chez moi avec
les frères : que je sois assis avec quelques uns
au bord d'une rivière d'Amazonie, en bras de chemise, à réciter
les psaumes, ou que je célèbre à Toulouse
une liturgie polyphonique très travaillée. Au-delà des
exigences objectives de nos voeux et Constitutions, on reconnaît
certains airs de famille : une qualité de joie ;
un sens de l'égalité de tous les frères ;
une passion pour la théologie, même si les tendances
sont assez contradictoires ; une confiance dans notre
tradition démocratique ; une absence de prétention.
Tout cela évoque un mode de vie que nous partageons,
si grandes que soient les différences superficielles.
Ensuite,
nos différentes visions de la vie dominicaine peuvent être
formées par différents moments de l'histoire
de l'Église et de l'Ordre. Un grand nombre de ceux qui,
comme moi, sont devenus dominicains à l'époque
du Concile Vatican II ont grandi dans un catholicisme confiant,
sûr de son identité. Notre aventure consistait à atteindre
ceux qui étaient loin du Christ, en renversant les barrières.
Ce qui anime les frères et les soeurs de cette génération
est parfois le désir d'être proche du Christ invisible
présent dans chaque usine, chaque barrio, chaque
université. On supprimait l'identité visible
pour le bien de la prédication. Nos prêtres-ouvriers,
par exemple, étaient un signe de ce Dieu proche même
de ceux qui semblent avoir oublié son nom.
Beaucoup
de ceux qui viennent à l'Ordre aujourd'hui, en particulier
en Occident, ont suivi un parcours différent, grandissant
loin du christianisme. Peut-être voulez-vous maintenant
célébrer et affirmer la foi que vous avez embrassée
et vous êtes mis à aimer. Vous souhaitez être
vus comme dominicains, car cela aussi participe de la prédication.
Le même élan évangélique peut conduire
certains frères à porter l'habit et d'autres à l'ôter.
Cette
tension est en fin de compte féconde et nécessaire à la
vitalité de l'Ordre. Accepter les jeunes dans notre
Ordre nous met à l'épreuve. Tout comme la naissance
d'un enfant change la vie de toute la famille, ainsi chaque
génération de jeunes qui vient à nous
modifie la communauté fraternelle. Vous arrivez avec
vos questions, pour lesquelles nous n'avons pas toujours de
réponse, avec vos idéaux, qui révèlent
parfois nos insuffisances, avec vos rêves, que nous ne
partageons pas forcément. Vous arrivez avec vos amis
et vos familles, votre culture et votre tribu. Vous venez nous
déranger, et c'est pourquoi nous avons besoin de vous.
Vous arrivez en général avec des exigences qui
sont en fait essentielles à notre vie dominicaine, mais
que nous avons parfois oubliées ou dépréciées :
une prière commune plus profonde, plus belle; une fraternité plus
intime, dans laquelle nous nous soucions davantage les uns
des autres ; le courage de quitter nos anciens engagements
et de nous remettre en route. Souvent, l'Ordre se renouvelle
parce que les jeunes arrivent et insistent pour tenter de construire
la vie dominicaine telles qu'ils l'ont lue décrite dans
les livres ! Continuez à insister !
Pour
nous qui sommes venus plus tôt, il est facile de vous
dire, irrités : « C'est vous qui
nous rejoignez ; ce n'est pas nous qui vous rejoignons ».
De fait, ce n'est vrai qu'à demi. Car en entrant dans
l'Ordre, nous nous sommes remis entre les mains des frères
qui étaient encore à venir. Nous avons promis
obéissance à ceux qui n'étaient pas encore
nés. Il est vrai que nous n'avons pas à réinventer
l'Ordre à chaque génération, mais le génie
de Dominique fut entre autres de fonder un Ordre dont l'adaptation
et la flexibilité sont des parties intégrantes.
Nous devons être renouvelés par ceux qu'a gagnés
l'enthousiasme de la vision de Dominique. Nous ne devons pas
vous recruter pour mener nos vieilles batailles. Il nous faut
résister à la tentation de vous ranger dans les
catégories de notre jeunesse, et de vous étiqueter « conservateurs » ou « progressistes »,
de même vous devez vous abstenir de nous considérer
comme de vieux débris des années soixante-dix à écarter.
Vous
aussi serez mis à l'épreuve par ceux qui sont
venus avant vous, du moins je l'espère. Accepter qu'il
y ait différentes manières d'être dominicain
ne veut pas dire que chacun peut simplement inventer sa propre
interprétation. Je ne peux pas, par exemple, décider
qu'avoir une maîtresse et une voiture de course est,
selon moi, compatible avec les voeux. Notre mode de vie comporte
certaines exigences inévitables et objectives, qui doivent
au bout du compte m'inviter à subir une profonde transformation
de mon être. Si je m'y soustrais, je ne deviendrai jamais
l'un des frères.
Surtout,
des conceptions différentes de ce qu'est un dominicain
ne devraient jamais réellement nous diviser parce que
l'unité de l'Ordre ne réside pas dans une orientation
idéologique commune, ni même dans une seule spiritualité.
Si tel avait été le cas, nous nous serions scindés
voilà bien longtemps. Ce qui nous unit, c'est un mode
de vie qui permet une grande diversité et flexibilité,
c'est une mission commune, et une forme de gouvernement qui
donne voix à chaque personne. Le lion dominicain et
l'agneau dominicain peuvent très bien vivre ensemble
et jouir mutuellement de leur compagnie.
Au
début de la vie de l'Ordre, on écrivit « La
vie des frères » pour rappeler le souvenir
de la première génération de nos frères.
Nous sommes liés en une communauté par les histoires
du passé autant que par les rêves de l'avenir.
Les signes visibles de l'identité dominicaine ont leur
valeur et disent quelque chose d'important sur qui nous sommes,
mais ils ne doivent pas devenir les étendards de partis
différents. Les dominicains dont nous chérissons
fort justement la mémoire étaient souvent tellement
pris dans la passion de prêcher qu'ils n'avaient guère
le temps de réfléchir à leur identité de
dominicains. Comme l'a écrit Simon Tugwell, « tout
au long de l'histoire, c'est quand l'Ordre était le
plus fidèle à lui-même qu'il se préoccupait
le moins d'être dominicain » (2).
La
formation doit bien nous donner un fort sens de l'identité dominicaine,
et nous enseigner notre histoire et nos traditions. Non pas
pour contempler la gloire de l'Ordre, et combien nous sommes
importants, ou combien nous le fûmes, mais pour que nous
puissions prendre la route, et marcher ensemble à la
suite du Christ pauvre et itinérant. Un fort sens de
notre identité libère du souci de penser sans
cesse à nous, sans quoi nous serons trop occupés
de nous-mêmes pour entendre la voix qui nous demande : « Qui
cherches-tu ? ».
Aussi
la fraternité se fonde-t-elle sur davantage qu'une unique
vision. Elle se construit patiemment, en apprenant à s'écouter
les uns les autres, à être forts et fragiles,
en apprenant la fidélité réciproque et
l'amour des frères.
Parler
et écouter
Nous
reconnaissons que nous sommes chez nous à ce que nous
pouvons parler aisément entre nous, confiants que nos
frères essaieront au moins de nous comprendre. Telle
est probablement notre attente lorsque nous entrons dans l'Ordre.
Jésus dit à Marie-Madeleine : « Va
trouver mes frères et dis-leur : je monte vers
mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre
Dieu ». Elle est chargée de partager
sa foi dans le Seigneur ressuscité, même si ses
frères pensent qu'elle se leurre. Ainsi construisons-nous
un foyer commun dans l'Ordre en osant partager ce qui nous
a conduit ici. Ce sera dur, quelquefois. Nous sommes probablement
arrivé croyant trouver des gens avec la même vision
des choses, les mêmes rêves et les mêmes
manières de penser. Mais nous découvrons que
les autres sont venus à l'Ordre par des chemins si différents
que nous ne pouvons nous reconnaître dans ce qu'ils disent.
Nous hésiterons peut-être à exposer ce
qu'il y a de plus précieux, notre foi fragile, à la
critique et à l'examen. Partager notre foi exige une
grande vulnérabilité. C'est parfois plus facile
quand on ne doit pas vivre ensemble.
L'un
des principaux défis pour les formateurs, est de vous
donner suffisamment confiance pour que vous osiez parler librement.
Martin Buber écrivait que « Ce qui est
décisif, c'est si les jeunes sont prêts à parler.
Si quelqu'un les traite avec confiance, leur montre qu'il croit
en eux, ils lui parleront. La première nécessité est
pour l'enseignant d'éveiller chez ses élèves
ce bien précieux entre tous -une confiance authentique » (3). Il
est tout aussi important que vous ayez confiance les uns dans
les autres. Peut-être aurez-vous même quelquefois
le courage de partager vos doutes.
La
culture occidentale contemporaine cultive systématiquement
la suspicion. On nous dit de fouiller les paroles des autres à la
recherche de l'inavoué, du dissimulé, et même
de l'inconscient. Dans l'Église, cela prend parfois
la forme d'une chasse à l'erreur, où l'on scrute
les déclarations pour y déceler l'hérésie.
Ce frère est-il un véritable disciple de saint
Thomas d'Aquin, ou de la théologie de la libération ?
Est-il l'un de nous ? Il est plus facile de découvrir
qu'un frère a tort et a renié un dogme de l'Église,
ou quelques unes de mes idéologies personnelles, que
d'écouter le petit grain de vérité qu'il
s'efforce peut-être de nous faire partager. Mais cette
suspicion est destructrice pour la fraternité. Elle
naît de la peur et seul l'amour chasse la peur.
Apprendre à nous écouter
les uns les autres dans la charité est une discipline
intellectuelle. Benedict Ashley écrivait : « Il
faut une nouvelle ascèse de la pensée, car rien
n'est plus difficile que de préserver la charité dans
un débat sincère sur des questions graves » (4). Aimer
mon frère n'est pas simplement une émotion agréable
et chaleureuse, mais une discipline intellectuelle. Je dois
me garder d'écarter comme absurde ce que mon frère
a dit, avant d'avoir entendu ce qu'il dit vraiment. C'est l'ascèse
mentale consistant à ouvrir son esprit à une
vision inattendue. Elle implique d'apprendre à se taire,
pas seulement en attendant que l'autre cesse de parler, mais
de façon à pouvoir l'entendre. Je dois taire
mes objections défensives, et résister à l'urgent
désir de l'arrêter avant qu'il ne dise un mot
de plus. Je dois me taire et écouter.
La
conversation construit une communauté de pairs, et c'est
pourquoi nous devons construire la communauté de la
Famille dominicaine en prenant le temps de parler avec nos
soeurs et avec les laïcs dominicains, et d'y trouver du
plaisir. La conversation édifie la grande maison de
Dominique et Catherine. Elle « exige l'égalité entre
les participants. En fait, c'est l'une des manières
les plus importantes pour établir l'égalité.
Ses ennemis sont la rhétorique, la controverse, le jargon,
et les langages codés, ou le désespoir de n'être
pas écouté et pas compris. Pour s'épanouir,
elle a besoin de l'aide de 'sages-femmes' des deux sexes Ce
n'est qu'en apprenant à converser que les gens commenceront à être égaux » (5).
L'un des défis pour nous, les frères, est de
permettre aux soeurs de nous former comme prêcheurs.
La formation la plus profonde est toujours mutuelle.
Être
forts et faibles
Nous
sommes à notre place, chez nous, lorsque nous nous découvrons
plus fort que nous ne l'aurions cru, et plus faible que nous
n'oserions l'admettre. Et ce ne sont pas là des qualités
opposées, car elles sont signes que nous commençons à nous
conformer au Christ puissant et vulnérable.
Nous
sommes en premier lieu formés comme chrétiens.
Dans notre tradition, cela ne signifie pas tant nous soumettre
peu à peu aux commandements, pour dompter notre nature
indisciplinée, que gagner en vertu. Devenir vertueux
nous rend forts, simples, libres et capables de nous tenir
sur nos deux pieds. Comme l'a écrit Jean-Louis Bruguès
op, la vertu est un apprentissage de l'humanité : « ce
passage de la virtualité à la virtuosité » (6).
Devenir
frères signifie recevoir notre force les uns des autres.
Nous ne sommes pas des joueurs en solo. C'est une force qui
nous libère, mais les uns avec les autres, non pas les
uns des autres. En premier lieu, nous devenons forts parce
que nous avons confiance les uns dans les autres. À l'origine
de notre tradition se trouve l'infinie confiance de Dominique
dans les frères. Il faisait confiance aux frères
parce qu'il avait confiance en Dieu. Comme l'écrivit
Jean d'Espagne, « Il avait une telle confiance
en la bonté de Dieu qu'il envoya même prêcher
des hommes ignorants en leur disant : "N'ayez crainte,
le Seigneur sera avec vous et donnera force à votre
bouche'"» (7).
Aussi
le premier devoir de votre formateur est-il de vous donner
confiance. Mais telle est aussi votre responsabilité les
uns envers les autres, car le plus formateur dans les études
est en général ce que l'on s'apprend réciproquement.
Vous avez le pouvoir de saper un frère, de miner sa
confiance, de vous moquer de lui. Et vous avez le pouvoir de
redonner confiance, de vous donner réciproquement des
forces, de vous former mutuellement comme prêcheurs de
la puissante Parole de Dieu.
Il
est dit dans nos Constitutions que « La responsabilité première
de la formation personnelle incombe au candidat lui-même » (LCO
156). Nous ne devrions pas être traités en enfants
incapables de prendre des décisions pour eux-mêmes.
Nous devenons frères, membres égaux de la communauté,
quand on nous traite en adultes mûrs. Au temps de Dominique,
il n'y a pas trace du traditionnel « circator » monastique,
dont la tâche consistait à fouiner partout pour
voir si chacun était bien en train de faire son devoir.
Mais c'est là une responsabilité que nous n'exerçons
pas seuls. Si nous sommes frères, nous nous entraiderons,
vers la liberté de penser, de parler, de croire, de
prendre des risques, de transcender la peur. Nous oserons aussi
nous remettre en question les uns les autres.
À mesure
que nous devenons frères, nous trouvons la force d'affronter
notre faiblesse et notre fragilité. C'est d'abord ce
qu'un de mes amis appelle « la sagesse des créatures » (8). C'est
savoir que nous sommes créés, que notre existence
est un don, que nous sommes mortels et vivons entre la naissance
et la mort. Nous nous éveillons au fait que nous ne
sommes pas des dieux. Nous nous tenons sur deux pieds, ces
pieds sont à nous, mais nos pieds sont un don.
Nous
nous apercevons aussi que nous ne sommes pas entrés
dans la communion des saints, mais dans un groupe d'hommes
et de femmes faibles, irrésolus, et qui doivent constamment
se remettre de leurs échecs. J'ai parlé ailleurs
de ce moment de crise dans la formation d'un frère (9). Le
héros aimé et admiré par le novice s'avère
avoir des pieds d'argile. Mais il en a toujours été ainsi.
C'est l'une des raisons pour lesquelles nous avons pour sainte
patronne de l'Ordre Marie-Madeleine, qui selon la tradition, était
une femme faible et pécheresse, mais fut appelée à être
le premier prêcheur de l'Évangile.
Il
y a plus de cinq cents ans, Savonarole écrivait une
lettre à un novice qui était de toute évidence
scandalisé par les péchés des frères.
Savonarole le met en garde contre ceux qui entrent dans l'Ordre
en espérant entrer tout droit au paradis. Ils ne restent
jamais. « Ils veulent en effet demeurer avec
les saints, à l'exclusion de tous les hommes mauvais
et imparfaits. Et comme ils ne trouvent pas cela, ils abandonnent
leur vocation et se laissent aller à l'errance. () Mais
si tu voulais fuir tous les hommes mauvais, tu devrais quitter
ce monde » (10). Cette
confrontation avec la fragilité est souvent un formidable
moment dans la maturation d'une vocation. C'est alors que nous
découvrons que nous sommes capables de donner et recevoir
la miséricorde que nous demandons lors de notre entrée
dans l'Ordre. Et si nous le pouvons, c'est que nous sommes
en voie de devenir frère et prêcheur.
L'une
des craintes qui peuvent nous freiner devant la foi en cette
miséricorde, est le souci que si jamais les frères
voyaient ce que nous sommes réellement, peut-être
ne voteraient-ils pas leur accord à notre profession.
Nous pouvons être tentés de cacher qui nous sommes
tant que nous ne serons pas entrés vraiment, sains et
saufs : profès et ordonnés et invulnérables.
Accepter cela serait se préparer à une formation
en tromperie. La formation deviendrait un exercice de dissimulation,
et quel simulacre ce serait pour un Ordre dont la devise est « Veritas » !
Nous devons croire suffisamment en nos frères pour leur
laisser voir qui nous sommes et ce que nous pensons. Sans cette
transparence, il n'y a pas de fraternité. Cela ne signifie
pas que nous devions nous lever de table pour proclamer nos
péchés au réfectoire, mais nous ne pouvons
créer un masque derrière lequel nous cacher.
Si nous osons embrasser cette vulnérabilité,
c'est que le Christ l'a fait avant nous. Elle nous prépare à prêcher
une Parole digne de confiance et honnête.
La
fidélité et l'amour des frères
Enfin,
il y a une qualité de la fraternité assez difficile à définir,
que je nommerai fidélité -pour Péguy, « le
plus beau des mots ». Au coeur de notre prédication
se trouve la fidélité de Dieu. Dieu nous a donné sa
parole, et sa Parole est le Verbe fait chair. C'est une parole
que nous pouvons croire, et qui fait de l'histoire de l'humanité une
histoire qui va quelque part, au lieu d'une simple succession
d'événements aléatoires. C'est la parole
solide et puissante de celui qui a dit « Je suis
qui je suis ». C'est une fidélité que
nous devons tenter d'incarner dans notre vie. Le couple marié est
un sacrement de la fidélité de Dieu, irrévocablement
uni à nous dans le Christ. Cela fait aussi partie de
notre prédication de l'Évangile que d'être
fidèles les uns aux autres.
Qu'est-ce
que cela signifie ? En premier lieu, c'est la fidélité à l'engagement
que nous avons pris vis-à-vis de l'Ordre. Dieu nous
a donné sa Parole, le Verbe fait chair, quoique cela
conduisît à une mort insensée. Nous avons
donné à Dieu notre parole, quoique notre promesse
puisse sembler exiger de nous plus que ce que nous croyons
possible. Je me souviens, lorsque j'étais provincial,
avoir parlé avec un frère âgé venu
me dire qu'il était en train de mourir d'un cancer.
C'était un homme charmant et bon, qui avait traversé des
moments difficiles et incertains dans sa vie dominicaine. Il
me dit : « Apparemment, je vais réaliser
mon ambition de mourir dans l'Ordre ». Cette
ambition peut sembler maigre, mais elle est essentielle. Il
avait offert sa parole et sa vie. Il se réjouissait
de n'avoir pas, malgré tout, repris son don.
En
second lieu, cela signifie que notre mission commune a priorité sur
mon programme personnel. J'ai mes talents, mes préférences
et mes rêves, mais j'ai fait don de moi à notre
commune prédication de la Bonne Nouvelle. Cette mission
commune peut requérir l'acceptation momentanée
de charges non désirées, comme d'être syndic,
Maître des novices, ou des étudiants, ou de l'Ordre,
pour le bien commun. On peut trouver qu'un bus ressemble à une
salle commune. Il est plein de gens assis tous ensemble, qui
parlent ou lisent, partageant un espace commun. Mais quand
le trajet du bus quitte la direction de mon propre voyage,
je descends et continue ma route. Vais-je considérer
l'Ordre davantage comme un bus, sur lequel je ne reste que
tant qu'il me porte dans la direction où je veux aller ?
La
fidélité implique également que je prenne
position en faveur de mes frères, car leur réputation
est la mienne. Dans nos Constitutions Primitives, et jusqu'à une
période récente, l'un des devoirs du Maître
des novices était d'enseigner à ces derniers à « soupçonner
le bien » (11). L'on
doit toujours donner la meilleure interprétation possible
de ce que les frères ont fait ou dit. Si un frère
rentre régulièrement tard la nuit, eh bien, plutôt
que d'imaginer quels terribles péchés il peut
avoir commis, on supposera, par exemple, qu'il est allé visiter
des malades. Savonarole écrit à ce novice prompt à critiquer : « Si
tu vois une chose qui te déplaît, pense qu'elle
a été faite dans une bonne intention : nombreux
sont les hommes intérieurement meilleurs qu'il ne paraît ».
C'est bien plus qu'un optimisme naïf. Cela participe de
cet amour qui voit le monde avec les yeux de Dieu : qui
le voit bon. Sainte Catherine de Sienne écrivit un jour à Raymond
de Capoue, le confirmant dans sa confiance en l'amour qu'elle
lui portait, et lorsque nous aimons quelqu'un, nous donnons
la meilleure interprétation de ce qu'il fait, confiants
qu'il recherche toujours notre bien : « Au-delà de
l'amour général, il y a un amour particulier
qui s'exprime dans la foi. Et il s'exprime de telle manière
qu'il ne saurait croire ni imaginer que l'autre pût désirer
autre chose que notre bien » (12).
Si
l'on condamne mon frère comme mauvais ou pas très
orthodoxe, la fidélité implique que je fasse
tout ce qui sera en mon pouvoir pour le soutenir et donner
la meilleure interprétation possible de ses idées
ou de ses actes. C'est à cause de cette fidélité mutuelle
que le prologue des Constitutions de 1228 fixait pour règle, à observer « de
manière inviolable et immuable, à perpétuité »,
que l'on ne fît jamais appel hors de l'Ordre contre les
décisions prises par l'Ordre. Il devrait être,
par conséquent, pratiquement inimaginable qu'un frère
accuse un de ses frères ou s'en dissocie publiquement.
Cette
fidélité implique non seulement que je défende
mon frère, mais que je l'affronte. S'il est mon frère,
je dois m'intéresser à ce qu'il pense, et oser
n'être pas d'accord. Je ne peux laisser ce soin aux seuls
supérieurs, comme si ce n'était pas mon problème.
Mais je dois parler en face, et non dans son dos. On tremble
parfois, redoutant hostilité et rejet. Mais d'après
mon expérience, en précisant bien que l'on parle
par l'amour de la vérité et par amour de notre
frère, cette démarche conduit toujours à une
amitié et à une compréhension plus profondes.
Voici
donc quelques uns des éléments de la formation
d'un frère : se parler et s'écouter les
uns les autres ; apprendre à être fort et
faible ; gagner en fidélité réciproque.
Tout ceci fait partie du plus fondamental : apprendre à aimer
les frères. Avec la fermeté qui caractérise
souvent notre relation à l'autre, nous pourrions, dominicains,
hésiter à utiliser ce langage. Il sonne peut-être
sirupeux et sentimental. C'est pourtant la base première
de notre fraternité. C'est ce qu'exige de nous celui
qui nous appelle : « Voici quel est mon
commandement : vous aimer les uns les autres comme je
vous ai aimés » (Jean 15, 12). C'est
le commandement fondamental de notre foi. Y obéir fait
de nous des chrétiens et des frères. Saint Dominique
disait qu'il avait appris « davantage dans le
livre de la Charité que dans les livres des hommes » (13). Cela
implique qu'en fin de compte, nous considérions l'autre
comme un don de Dieu. Mon frère ou ma soeur peuvent
bien m'agacer, je peux bien être totalement opposé à leurs
opinions, mais j'apprends à goûter leur compagnie,
et je vois leur valeur.
Il
y a une relation fondamentale entre l'amour et la vocation.
L'amour nous a amené beaucoup d'entre vous. Jésus
a regardé le jeune homme riche et l'a aimé, et
il l'a appelé à le suivre, de même qu'il
a regardé Marie-Madeleine et l'a appelée par
son nom. Étienne d'Espagne raconte ainsi qu'il alla
un jour se confesser à Dominique : « il
me regarda comme s'il m'aimait » (14). Plus
tard ce même soir, Dominique le convoqua et le vêtit
de l'habit. L'amour est, comme l'a dit Eckhart, l'hameçon
du pêcheur qui attrape le poisson et ne le lâchera
plus. Je dois avouer que j'ai décidé d'entrer
dans l'Ordre avant d'avoir rencontré aucun dominicain,
attiré par l'idéal que j'en avais lu. Peut-être
est-ce aussi une bénédiction !
Il
n'y a rien de sentimental dans cet amour. Il nous faut parfois
y travailler, et nous efforcer de dépasser les préjugés
et les différences. C'est le labeur de devenir frères.
Je me souviens qu'il y avait à une époque un
frère avec qui je trouvais dur de vivre. Quoique pût
dire ou faire l'un de nous semblait énerver l'autre.
Un soir, nous décidâmes d'aller au pub ensemble
-solution typiquement anglaise. Nous avons parlé des
heures, apprenant de l'autre son enfance, ses combats. Pour
la première fois, j'ai pu voir à travers ses
yeux et me voir tel que je devais lui apparaître. J'ai
commencé à comprendre. Cela a inauguré amitié et
fraternité.
« J'AI
VU LE SEIGNEUR »
Marie-Madeleine
va trouver ses frères et leur dit « J'ai
vu le Seigneur ». Elle est le premier prêcheur
de la résurrection. Elle est prêcheur parce qu'elle
est capable d'entendre le Seigneur appeler, et de partager
la bonne nouvelle de la victoire du Christ sur la mort.
Devenir
prêcheur est donc bien plus qu'apprendre un certain nombre
d'informations, pour avoir quelque chose à dire, et
quelques techniques de prédication, pour savoir comment
le dire. C'est être formé à pouvoir entendre
le Seigneur, et prononcer une parole porteuse de vie. Isaïe
dit : « Le Seigneur m'a appelé dès
le sein maternel, dès les entrailles de ma mère
il a prononcé mon nom. Il a fait de ma bouche une épée
tranchante, il m'a abrité à l'ombre de sa main » (49,
1b-2a). La vie entière d'Isaïe, depuis son tout
début, l'a façonné et préparé à dire
une parole prophétique.
L'Ordre
doit vous offrir davantage qu'une formation théologique :
une vie qui fait de vous un prêcheur. Notre vie commune,
la prière, les expériences pastorales, les combats
et les échecs, nous rendront capables d'écouter
et de proclamer, par des voies que nous ne saurions prévoir.
L'un
de mes prédécesseurs en tant que provincial d'Angleterre était
le fr. Anthony Ross. Il était célèbre
comme prêcheur, historien, réformateur des prisons,
et aussi comme lutteur ! Un jour, peu après son élection,
une attaque cérébrale le réduisit quasiment
au silence. Il dut donner sa démission de provincial
et réapprendre à parler. Les quelques mots qu'il
réussissait à prononcer étaient plus puissants
que tout ce qu'il avait pu dire avant. On venait se confesser à lui,
entendre ses paroles simples et apaisantes. Ses homélies
d'une demi-douzaine de mots pouvaient changer la vie des gens.
C'était comme si cette souffrance et ce silence avaient
formé un prêcheur capable de nous donner des paroles
plus vivifiantes que jamais. Je suis allé le voir avant
de partir pour le chapitre général de Mexico
-d'où, à ma grande surprise, je ne suis pas revenu à ma
province. Son dernier mot avant mon départ fut « Courage ».
Ce type de parole est le plus grand don que l'on puisse faire à un
frère.
Une
parole pleine de compassion
Marie-Madeleine
annonce aux disciples : « J'ai vu le Seigneur ».
Ce n'est pas le simple constat d'un fait, mais le partage d'une
découverte. Elle a partagé leur perte, leur égarement,
leur peine, et elle peut donc maintenant partager avec eux
sa rencontre avec le Seigneur ressuscité. Elle peut
partager la bonne nouvelle avec eux parce que c'est une bonne
nouvelle pour elle.
Ce
Verbe que nous prêchons est celui qui a partagé notre
humanité, et n'est « pas un grand prêtre
impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui
a été éprouvé en tout, d'une manière
semblable, à l'exception du péché » (Hébreux
4, 15). Pour prêcher nous devons nous incarner dans des
mondes différents, que ce soit la culture de la jeunesse
contemporaine, ou une île de Micronésie, le monde
des drogués ou celui des directeurs commerciaux. Il
nous faut pénétrer dans un monde, apprendre son
langage, voir à travers les yeux de ses habitants, entrer
dans leur peau, comprendre leurs faiblesses et leurs espoirs.
En un sens, devenir eux. Alors, nous pouvons prononcer une
parole qui soit une bonne nouvelle pour eux et pour nous. Cela
ne signifie pas que nous devions être d'accord avec eux.
Souvent, il nous faudra les mettre à l'épreuve.
Mais pour cela nous devons d'abord sentir battre le coeur de
leur humanité.
La
tradition dans l'Église est de glorifier le Seigneur à l'aube.
Nous persistons à être des veilleurs guettant
l'aurore, pour pouvoir partager notre espérance avec
ceux qui ne voient pas trace de soleil levant. C'est parce
que j'ai de quelque manière entrevu leurs ténèbres,
et peut-être pour les avoir traversées moi-même,
que je peux partager avec eux les mots évoquant « la
bonté du coeur de notre Dieu, qui vient nous visiter
comme l'aube venue d'en haut » (Luc 1, 78).
Souvent,
nous pouvons le faire grâce à ce que nous sommes
et avons vécu. Marie-Madeleine a cherché le corps
du Seigneur avec la tendresse apprise au cours d'une vie marquée,
nous dit la tradition, par ses propres échecs et péchés.
C'est cette vie qui l'a préparée à être
celle qui cherche l'homme qu'elle aimait et le reconnaît
lorsqu'il l'appelle par son nom. L'un des plus précieux
dons que vous apportiez à l'Ordre est votre vie, avec
ses échecs, ses difficultés, ses moments noirs.
Après coup, je peux même considérer un
péché comme une felix culpa : il
m'a préparé à prononcer une parole pleine
de compassion et d'espérance pour d'autres qui vivent
la même déroute. Je peux partager avec eux le
lever du soleil.
Dans
d'autres domaines, nous avons besoin d'une formation à la
compassion, d'une éducation du coeur et de l'esprit
qui brise en nous tout ce qui a un coeur de pierre, pharisaïque,
arrogant et critique. L'une des choses les plus utiles que
j'aie faites durant mon noviciat plutôt inhabituel, était
de visiter régulièrement en prison les auteurs
de délits sexuels. Ce sont peut-être les personnes
les plus méprisées de notre société.
La révélation fut qu'en réalité,
nous n'étions pas différents d'eux. Nous pouvons écouter
l'Évangile ensemble. Ainsi notre formation devrait-elle
faire céder nos défenses contre ceux qui sont
différents, et peu sympathiques, ceux que notre société méprise :
les mendiants, les prostituées, les criminels, le type
de personnes avec qui le Verbe de Dieu passait son temps. Nous
apprenons à recevoir les dons qu'ils ont à nous
offrir, si nos mains sont ouvertes.
Le
prêcheur idéal est celui qui est toute chose pour
tous les êtres humains, parfaitement humain. Aucun dominicain
de ma connaissance n'est ainsi, et nous serons confrontés à nos
limites. Pendant des années, je suis allé une
nuit par semaine dans un refuge de sans-abri à Oxford,
préparer la soupe et discuter. Mais je dois avouer que
je l'appréhendais. Je détestais l'odeur, et les
conversations d'ivrognes m'ennuyaient ; je savais que
ma soupe n'était pas une grande réussite, et
j'avais hâte de rentrer lire. Pourtant je ne regrette
pas ces heures. Le mur entre mes frères et soeurs de
la rue et moi en a peut-être été quelque
peu ébranlé.
La
compassion remodèlera notre vie comme jamais nous ne
l'aurions pensé. étudiant à Palencia,
saint Dominique se laissa émouvoir de compassion pour
les affamés, et vendit ses livres. Il ne demeura dans
le sud de la France et ne fonda l'Ordre que parce qu'il était
bouleversé par la situation désespérée
de ceux qui s'étaient embarqués dans une hérésie
destructrice. Toute sa vie fut modelée par la réponse à des
situations qu'il n'avait pas prévues. Cet homme miséricordieux était à la
merci des autres, vulnérable à leurs besoins.
Apprendre la compassion nous arrachera des mains le strict
contrôle de notre vie.
Une
parole de vie
« J'ai
vu le Seigneur ». C'est plus que le compte
rendu d'un événement. Marie-Madeleine partage
avec ses frères le triomphe de la vie sur la mort,
de la lumière sur les ténèbres. C'est
une parole qui apporte l'aube dont elle fut le témoin « très
tôt le matin ».
Catherine
de Sienne dit à Raymond de Capoue que nous devons préférer « faire à défaire
ou abîmer » (15). Nous
devenons prêcheurs grâce à nos conversations
ordinaires avec les autres, aux mots échangés
dans la salle commune et les couloirs. Ce qui nous fait découvrir
comment partager une parole de vie dans notre prédication,
c'est devenir des frères qui s'apportent mutuellement
des mots d'espoir, d'encouragement, des mots qui construisent
et guérissent. Si nous proposons habituellement aux
autres des mots qui blessent, minent, qui abattent et détruisent,
tout intelligents et savants que nous soyons, nous ne serons
jamais des prêcheurs.
Le
dicton polonais « Wystygl mistyk ; wynik
cynik » signifie : « Le mystique
s'est refroidi, un cynique est apparu ». Quant à nous,
nous pouvons bien être des « chiens du
Seigneur », mais nous ne saurions être
cyniques (16).
Le
verbe du prêcheur est fertile. Il fructifie. Quand Marie-Madeleine
rencontre Jésus, elle le prend pour le jardinier. Et
elle ne se trompe pas, car Jésus est le nouvel Adam
au jardin de la vie, où la mort est vaincue et l'arbre
mort de la croix porte des fruits. Aussi les alliés
naturels du prêcheur dans notre société sont-ils
les créateurs. Qui s'efforce de donner du sens à l'expérience
contemporaine ? Qui sont les penseurs, les philosophes,
les poètes et les artistes, qui peuvent aujourd'hui
nous apprendre une parole créative ? Eux aussi
aideront à faire de nous des prêcheurs.
Une
parole reçue
Comment
trouver cette parole miséricordieuse et créative ?
J'ai avoué au début de cette lettre qu'à mon
entrée dans l'Ordre, je craignais de ne jamais savoir
prêcher. Cette peur est encore souvent là. Aveu
embarrassant pour un dominicain, quand on me demande de prêcher,
ma première réaction est encore souvent : « Mais
je n'ai rien à dire ». Mais ce qui doit être
dit sera donné, même si c'est parfois au dernier
moment. Pour recevoir la parole donnée, nous devons
apprendre l'art du silence. Dans l'étude et dans la
prière, nous apprenons à rester silencieux, attentifs,
afin de pouvoir recevoir du Seigneur ce qu'Il nous donne à partager : « Pour
moi, en effet, j'ai reçu du Seigneur ce qu'à mon
tour je vous ai transmis » (1 Co 11, 23).
Garder
le silence est pour beaucoup la partie la plus difficile de
la formation. Pascal écrivait : « J'ai
découvert que tout le malheur des hommes vient d'une
seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans
une chambre » (17). En
fin de compte, le prêcheur doit aimer « les
plaisirs de la solitude » car c'est alors que
nous recevons les dons. Nous devons nous clouer à notre
chaise, non dans le but de maîtriser la connaissance,
mais pour être vigilant et prompt lorsqu'elle arrivera à l'improviste,
comme un voleur dans la nuit. À la fin, peut-être
nous mettrons-nous à aimer en ce silence le centre le
plus profond de notre vie dominicaine. C'est le temps des dons,
dans la prière comme dans l'étude.
Il
exige de la discipline. « En vérité tu
es un dieu qui se cache » (Is 45, 15). Pour
déceler la venue de Dieu, nous avons besoin d'oreilles
fines, comme celles du chasseur. Eckhart demande : « Où est
ce Dieu, que cherchent toutes les créatures, et dont
elles tiennent leur être et leur vie ? Un homme
qui se cache, et en toussant se trahit, tel est Dieu. Nul ne
saurait découvrir Dieu si lui-même ne se révèle ».
Mais Dieu est là, qui tousse discrètement, distribuant
de petits indices à qui sait entendre, si on se tait.
Souvent, plus avant dans votre vie dominicaine, vous serez
débordé par les exigences qui mangeront votre
temps. C'est maintenant qu'il faut prendre l'habitude d'un
silence régulier en présence de Dieu, à laquelle
vous accrocher toute la vie. Elle peut faire la différence
entre un simple survivant et un dominicain épanoui.
On
entre souvent dans l'Ordre avec un enthousiasme tout neuf pour
le partage de la bonne nouvelle de Jésus Christ. On
voudrait immédiatement se précipiter dans la
rue, prendre le pupitre d'assaut, partager avec le monde sa
découverte de l'Évangile. Ça peut être
frustrant d'entrer dans l'Ordre des Prêcheurs pour s'apercevoir
que pendant des années, on sera tenus à des heures
d'étude ennuyeuse, à la lecture de livres arides
dont les auteurs sont morts. On brûle d'aller par les
routes, prêcher l'Évangile, ou d'être envoyé dans
les missions. Peut-être ressemblons-nous à ces
jeunes hommes dont parlait Dostoïevski dans Les Frères
Karamasov, « qui ne comprennent pas que
le sacrifice de sa vie est dans la plupart des cas peut-être
le plus facile de tous, et que sacrifier, par exemple, cinq
ou six ans de sa vie, pleine de juvénile ferveur, à de
pénibles et difficiles études, ne fût-ce
que pour multiplier par dix ses capacités de servir
la vérité, et être en mesure de mener la
grande oeuvre pour laquelle on a préparé son
coeur -qu'un tel sacrifice est pratiquement au-delà des
forces de beaucoup d'entre eux ».
Il
est vrai que dès le début, nous trouvons des
moyens de partager la bonne nouvelle, mais le patient apprentissage
du silence est inévitable si vous voulons communiquer
davantage que notre seul enthousiasme personnel. La mémoire
de Dominique était «une sorte de grange pour
Dieu, pleine à foison de toutes sortes de récoltes » (18). Il
nous faut les années d'étude pour emplir cette
grange. Il est vrai que Matthieu 10, 19 nous dit que nous ne
devons pas chercher à l'avance ce que nous allons dire,
mais Humbert de Romans apprend aux frères en formation
que ce texte ne s'applique qu'aux apôtres ! (19)
Une
parole que l'on partage
Il
y a un an, je marchais dans les ruelles d'Hô Chi Minh-Ville,
au Viêt-nam, quand je suis tombé sur une petite
place, dominée par une statue de saint Vincent Ferrier. Élevé sur
son piédestal, il semblait le prêcheur modèle,
harangueur solitaire dressé au-dessus de la foule. On
peut souhaiter être ce type de prêcheur, vedette
singulière, centre d'attention et d'admiration.
La
parole du prêcheur ne lui appartient pas. C'est une parole
que nous recevons non seulement dans le silence de la prière
et de l'étude, mais les uns des autres. Ainsi dans une
communauté de prêcheurs devrait-on partager les
plus intimes convictions, comme Marie-Madeleine partagea avec
ses frères sa foi dans le Seigneur ressuscité.
Au Conseil généralice, nous nous réunissons
tous les mercredis pour lire ensemble l'Évangile. Nos
homélies sont le fruit de notre réflexion commune.
Les conceptions modernes de ce qu'est un auteur risquent de
nous rendre possessifs vis-à-vis de nos idées,
et nous pouvons penser qu'un frère qui les utilise commet
un vol. Mais ce sont les riches qui croient fermement dans
la propriété privée. Nous partageons ce
que nous avons reçu et en tant que frères mendiants,
nous ne devrions pas avoir honte de quêter une idée
auprès de quelqu'un d'autre.
Notre
formation doit aussi nous préparer à prêcher
ensemble, dans une commune mission. Jésus a dépêché les
disciples deux par deux. Il est tentant de proclamer sien un
apostolat, et de le garder jalousement des autres frères.
Ma responsabilité, mon affaire, ma gloire. En agissant
ainsi, je risque bien de ne prêcher que moi-même.
Humbert de Romans nous invite à nous méfier de
ceux « qui se rendent compte que la prédication
est une tâche particulièrement belle, et n'ont
plus qu'elle en tête parce qu'ils veulent être
importants » (20). En
cédant à cette tentation, nous pourrions finir
par penser que c'est nous, la bonne nouvelle dont tout le monde
a soif. Le meilleur cours que j'aie jamais donné fut
un enseignement de doctrine à Oxford, avec deux autres
frères. Nous préparions le cours ensemble, et
allions écouter les conférences de chacun des
autres. Nous essayions d'enseigner en faisant participer les étudiants à nos
discussions. L'idée était qu'en entrant dans
notre conversation, ils pouvaient s'y trouver une voix, au
lieu d'être les bénéficiaires passifs d'une
instruction.
Chaque
frère parle pour la communauté entière.
On en trouve l'exemple le plus célèbre aux débuts
de la conquête des Amériques. Alors qu'Antonio
de Montesinos prêchait contre les injustices perpétrées
contre les Indiens, les autorités de la ville allèrent
le dénoncer au prieur. Mais le prieur répondit
que lorsque Antonio prêchait, c'est toute la communauté qui
parlait.
Tout
ceci va à l'encontre de l'individualisme caractéristique
des temps modernes et souvent aussi des dominicains. En effet,
l'individualisme est souvent revendiqué avec quelque
fierté comme une caractéristique typiquement
dominicaine. Il est vrai que nous avons une tradition qui chérit
la liberté et l'unicité des dons de chaque frère.
Grâces en soient rendues à Dieu. Planifier des
projets communs dans l'Ordre peut être un cauchemar.
Mais nous sommes des frères prêcheurs et les plus
grands de nos frères, quoique souvent représentés
seuls, travaillaient à la mission commune : Fra
Angelico n'était pas un artiste solitaire, mais formait
des frères à ses talents ; sainte Catherine était
entourée de frères et de soeurs ; Bartolomé de
Las Casas oeuvra avec ses frères de Salamanque à défendre
les droits des Indiens. Congar et Chenu se sont développés
au sein d'une communauté de théologiens. Même
saint Thomas avait besoin d'une équipe de frères
pour transcrire ses paroles.
Aussi
notre formation doit-elle nous libérer des effets débilitants
de l'individualisme contemporain, et faire de nous des frères
prêcheurs. Nous serons bien plus authentiquement individuels
et forts si nous osons cette libération. Dans certaines
régions du monde, plus affectées par cet individualisme,
c'est peut-être le grand défi de votre génération :
inventer et promouvoir de nouvelles manières de prêcher
ensemble l'Évangile. Voilà ce que vous pouvez
faire. Les jeunes en formation sont nombreux, un frère
sur six, et plus d'un millier de novices cette année
pour les moniales et les soeurs. Ensemble, vous pouvez faire
plus que nous ne l'imaginons encore.
CONCLUSION
En
1217, peu après la fondation de l'Ordre, saint Dominique
dispersa les frères parce que « le grain
entassé pourrit ». Il les envoya sur
les routes sans argent, comme les apôtres. Mais un frère,
Jean de Navarre, refusa de partir pour Paris sans un sou en
poche. Ils discutèrent, et à la fin, Dominique
céda et lui donna quelque chose. L'incident en scandalisa
plus d'un, mais il est peut-être une bonne image de notre
formation. Je ne dis pas que vos formateurs doivent céder à chacune
de vos requêtes, mais que notre formation doit être à la
fois exigeante et miséricordieuse, idéaliste
et réaliste. Dominique invite Jean à la confiance,
non pas une arrogante confiance en soi, mais la confiance dans
le Seigneur qui pourvoira à tout durant le voyage, et
la confiance dans son frère qui l'envoie sur les routes.
Lorsqu'il constate qu'il n'en est pas encore là, il
se montre miséricordieux.
Je
prie pour que votre formation vous aide à croître
dans la confiance et la joie de Dominique. L'Ordre a besoin
de jeunes hommes et femmes courageux et joyeux, pour aider à le
fonder dans de nouveaux lieux, le refonder ailleurs, et à développer
de nouvelles manières de prêcher l'Évangile.
Il se peut que parfois, comme le frère Jean, votre confiance
faiblisse, que vous doutiez de vos forces pour le voyage, ou
même s'il vaut la peine de l'entreprendre. Que ces moments
de ténèbres et d'incertitude participent à votre
développement de chrétien, de prêcheur,
de frère, de soeur. Quand vous vous sentirez perdu et
mal assuré, puissiez-vous entendre une voix, étonnamment
proche, vous dire « Qui cherches-tu ? » 
Votre
frère en saint Dominique,
Frère
Timothy Radcliffe, o.p.
Notes
1 M.
Walshe, Meister Eckhart, Vol. 1, Londres, p. 46-47.
2. Simon
Tugwell, « Dominican Spirituality » in Compendium
of Spirituality, éd. E. De Cea OP, New York, 1996,
p. 144.
3. Encounter
with Martin Buber, Aubrey Hodes, Londres, 1972, p. 217.
4. The
Dominicans, Collegeville, 1990, p. 236.
5. Theodore
Zeldon, An Intimate History of Humanity, Londres,
1994, p. 49.
6. Les
idées heureuses, Paris, 1996, p. 24.
7. Procès
pour sa canonisation à Bologne, 26.
8. Rowan
Williams, Open to Judgement, Londres, 1994, p. 248.
9. La
promesse de vie, 2.4.
10. Lettre à Stefano
Codiponte, 22 mai 1492.
11. Simon
Tugwell, op. cit., p. 145.
12. Mary
O'Driscoll OP, Catherine of Sienna : Passion for the
truth, Compassion for Humanity, New City, 1993, p. 48.
13. Gérald
de Frachet, 82.
14. Témoignage
d'Étienne d'Espagne au procès pour la canonisation
de saint Dominique.
15. Mary
O'Driscoll op, op. cit., p. 48.
16. Vous
voudrez bien pardonner ce petit jeu de mots, et vous reporter à l'étymologie
de « cynique ».
17. Pensées,
n° 205.
18. Jourdain
de Saxe, Libellus, 7.
19. « Treatise
on the Formation of Preachers » in Early Dominicans :
Selected Writings, trad. Simon Tugwell op, ibid., p.
205.
20. Early
Dominicans, op. cit., p. 236.