La
chasteté en question
par
Yves Bériault, o.p.
Maître des novices
À l'heure où plusieurs s'interrogent quant à la
pertinence de maintenir un clergé célibataire,
alors que les besoins des communautés chrétiennes
se font criants, il me paraît d'une extrême importance
de dégager le sens du célibat consacré,
et de la chasteté qu'il sous-tend, dans le contexte de
la vie religieuse. Mon propos ici n'est pas de me prononcer quant à la
question d'un clergé marié ou non, mais plutôt
de mettre en évidence le voeu de chasteté pour
lui-même et de tenter d'en comprendre le dynamisme. Même
si un jour des hommes mariés étaient admis au presbytérat,
il restera toujours cette réalité des religieux
et des religieuses pour qui le voeu de chasteté est une
composante intrinsèque de leur engagement. Il est possible
d'imaginer un clergé marié, mais la vocation des
religieux et des religieuses ne pourra jamais se définir
sans cette référence aux trois conseils évangéliques
qui la déterminent, et plus particulièrement le
voeu de chasteté.
Dans
un article précédent (cf. Obéir à Dieu, à soi-même
et au monde), je rappelais que saint Thomas d'Aquin avait
défini
le voeu d'obéissance comme étant le plus important
des trois voeux et qu'il conditionnait les voeux de pauvreté et
de chasteté. Mais cette affirmation a besoin d'être
saisie avec beaucoup de nuances à une époque
où la primauté de l'individu et sa liberté personnelle
occupent une place tellement prépondérante dans
la conception de nos sociétés post-modernes. Moins
que par le passé, la tentation demeure néanmoins présente chez
certains à réduire
la vie religieuse ou le célibat, à une
simple question de devoir, comme si un impératif moral
déterminait le choix de ceux et de celles qui s'y engagent.
Bien des vocations se sont vécues difficilement dans le
passé, à cause d'un choix mal éclairé,
influencées souvent par des pressions sociales ou ecclésiales,
insistant surtout sur une certaine obligation à répondre à « l'appel »,
ou encore jouant de manière culpabilisante quant au risque
de dire non à Dieu ! D'ailleurs, toute cette notion d'appel
de Dieu aurait besoin d'être renouvelée afin de
présenter aux personnes en quête vocationnelle ce
qui est vraiment au coeur de l'appel à la vie religieuse
: une invitation où le sujet de l'appel trouve son bonheur
et non pas une contrainte où il se perd.
Le « viens
suis-moi! » de Jésus, lorsqu'il invite ses
apôtres à le suivre, est sans doute ferme et sans
hésitation, mais il ne peut certainement pas s'agir
d'un ordre péremptoire ne laissant aucun choix aux personnes
interpelées! Les disciples qui ont répondu à l'invitation
de Jésus étaient libres de le faire, et ils ne
devaient certainement pas suivre Jésus sans une certaine
fascination à son endroit, sans être saisis par
le mystère de sa personne et de son message. Et c'est
là un point de départ important pour bien comprendre
le voeu de chasteté. Car ce voeu est certainement celui
qui rejoint le plus la personne dans la totalité de
son être, tant dans sa quête de sens que dans ses
désirs et ses besoins les plus intimes. Il faut sérieusement
se demander quelle force est capable de mobiliser totalement
une personne, et ce, pour toute sa vie, en l'engageant dans
un célibat et une chasteté absolus?
Bien
des témoignages d'engagements au célibat font état
de cheminements ayant amené des personnes à se
donner au nom d'un idéal social et communautaire, au
nom d'un altruisme voulant se mettre au service de l'humanité.
L'on entend aussi certaines justifications pour le célibat
des prêtres faisant valoir leur plus grande disponibilité pour
le service de l'Église. D'autres personnes encore se
sont engagées parce qu'elles ont été marquées
par des témoins, par de grandes figures d'Église.
Elles voient en ces témoins des modèles sur lesquels
elles veulent conformer leur vie.
Bien
que tous ces motifs soient valables en soi et puissent jouer
un rôle déterminant dans le choix d'une vocation
religieuse, ils ne peuvent constituer le motif fondamental
d'une vie entièrement vouée au célibat.
Il y a risque de s'enfermer dans une certaine idéologie
de l'engagement quand le choix pour la vie religieuse ne fait
pas aussi appel à tout ce qui constitue le dynamisme
d'une personne, tant au plan spirituel, qu'au plan affectif.
Car il manque une dimension fondamentale aux motifs d'engagement évoqués
jusqu'à maintenant : la dimension relationnelle avec
le Christ, qui seule peut fonder la vocation religieuse.
Qu'est-ce
qui détermine la décision des disciples à suivre
le Christ dans les évangiles si ce n'est une rencontre
personnelle avec lui ? Une rencontre où le disciple
est saisi par la personne de Jésus, où il est
fasciné et où il se sent aimé par lui.
Rappelons-nous la rencontre de Jésus avec le jeune homme
riche : « Et Jésus se mit à l'aimer » .
Ou encore lorsqu'il rencontre Pierre après sa résurrection
sur la rive du lac Tibériade et lui demande : « Pierre,
m'aimes-tu ? » . Nous sommes ici au coeur de l'expérience
spirituelle chrétienne, qui consiste en une foi vive
en l'amour de Dieu pour nous, où l'amour appelle l'amour.
Cette expérience de réciprocité est une
composante fondamentale dans le choix que fait une personne
pour la vie religieuse. Un engagement pour la vie ne peut être
fondé que sur l'amour.
Naturellement,
tous les chrétiens sont appelés à faire
cette expérience. Elle n'est pas l'apanage exclusif
des religieux et des religieuses. Mais cette expérience
constitue un terreau fondamental dans l'appel à la vie
religieuse, et plus particulièrement pour le voeu de
chasteté. Car le voeu de chasteté doit être
source d'équilibre et d'épanouissement pour la
personne qui s'y engage. Il ne peut donc reposer uniquement
sur des théories ou sur un activisme social. Il doit
permettre au religieux et à la religieuse de se réaliser,
non seulement spirituellement, mais aussi dans toute sa vie
psychique et affective, et ainsi trouver son bonheur dans la
vie religieuse. Pour cela le Dieu de Jésus-Christ doit être
son tout et mobiliser toutes ses énergies.
Le
plus grand idéal social ne suffira jamais à donner
toute sa profondeur à la vie religieuse si l'amour de
Dieu, l'expérience d'être saisis par lui, ne sont
pas présents chez celui ou celle qui s'y engage. C'est
parce qu'il se sent interpelé par le mystère d'un
tel amour, ou encore parce qu'il le pressent, qu'un aspirant à la
vie religieuse peut choisir de renoncer à l'amour d'une
autre personne, et ce, pour toute la vie. Il y a quelque chose
d'exclusif dans le fait d'aimer, et cette dynamique se retrouve
tout aussi
bien
dans le voeu de chasteté que dans l'engagement au mariage.
Le religieux ou la religieuse sera chaste non pas parce qu'il
en a fait le voeu, mais parce que l'amour vrai requiert la fidélité et
l'engagement. Celui ou celle qui en est épris veut
y consacrer toute sa vie et toute sa personne. C'est le défi
de tout mariage et c'est aussi le défi de toute vie religieuse.
Chacun de ces engagements en Église, qu'il s'agisse du
mariage ou de la vie religieuse, est un appel à aimer,
et le voeu de chasteté, tout comme le fait le mariage,
consacre dans l'amour. Il implique le choix de Dieu comme
fin absolue de son existence
en lui offrant
toutes ses ressources, tout son être, dans la suite du
Christ.
Afin de bien comprendre la pertinence
de la vie religieuse, il nous faudra redécouvrir tout
l'importance de l'aspect éminemment personnel de l'appel à la
vie religieuse. Un appel qui est une invitation en toute liberté, à tout
laisser pour suivre le Christ. Un appel à se donner et à se
réaliser dans le monde par un engagement de sa personne
avec le Christ et pour le Christ. Ce choix trouve sa véritable
authenticité lorsqu'il est fait dans la liberté et
dans la joie, lorsqu'il est accueilli à la fois comme
un don et comme un appel de la part de Dieu. Et au coeur de cet
appel, le voeu de chasteté met tout particulièrement
en relief la dimension intime et personnel de la suite du Christ.
« Qui
peut vivre sans affections ? » demande saint Augustin
dans son commentaire du psaume 76, où il développe
sa notion de délectation en Dieu. Il poursuit ainsi
: « Pensez-vous, frères, que ceux qui craignent
Dieu, honorent Dieu, aiment Dieu, n'aient pas d'affections? » (In
Ps. 76, 1; PL, 36, 278). « L'homme ivre se réjouit,
et le juste ne se réjouirait pas ?... » (In Ps
57, 22; ibid, 6100). Pour Augustin, Dieu surpasse infiniment
sa création, et c'est pourquoi il est en lui-même
la véritable délectation: « Il y a
une volupté dans le Seigneur, qui est le vrai Sabbat
et le vrai repos... », dit Augustin. « Qui
peut délecter autant que Celui qui a fait tout ce qui
nous délecte? » (In Ps 32, 2,6; ibid 281).
Cette délectation est au coeur même de la vie
chrétienne et fonde, par le fait même, l'appel à la
vie religieuse. Tout au long de l'histoire de l'Église,
des hommes et des femmes ont été saisis par
Dieu au point de se dessaisir d'eux-mêmes afin de suivre
le Christ obéissant, pauvre et chaste. Cette aventure
spirituelle demeure toujours actuelle.
Parmi
les trois conseils évangéliques, le voeu de chasteté est
sans doute celui qui met le plus en évidence cette dimension
de l'amour chez celui ou celle qui s'engage dans la vie religieuse.
D'ailleurs, n'est-ce pas ce voeu, parmi les trois voeux, qui
suscite le plus d'incompréhension de la part de nos
contemporains? En effet, le voeu de chasteté, s'il
est déterminé par le voeu d'obéissance
comme l'affirme saint Thomas d'Aquin, l'est uniquement en ce
sens où l'obéissance réside avant tout
dans la capacité à entendre l'appel qui vient
de Dieu et à y répondre librement, avec tout
son coeur. La véritable obéissance est amour,
puisqu'elle est le don total et volontaire de soi-même
au nom de l'Évangile et par amour pour Dieu. Et le voeu
de chasteté est celui qui met le plus en évidence
la radicalité du choix du Christ comme unique compagnon
de route.
Au
coeur de la vie religieuse, il y a cette réalité sublime
que Thérèse de l'Enfant-Jésus décrivait
avec une simplicité désarmante pour parler de
sa vocation. Elle disait « un amour m'appelle » .
Tout est dit ici ! Nous touchons à l'essence même
du voeu de chasteté, et de la vie religieuse elle-même,
lorsque nous le comprenons tout simplement comme une réponse à l'amour
de Dieu qui appelle! C'est dans cet amour que s'enracine le
voeu de chasteté, où toute vie consacrée
trouve son fondement ainsi que sa raison d'être. Un amour
offert à tous, également et sans exception,
mais qui appelle certaines personnes à en témoigner à la
face du monde en s'y consacrant totalement, exclusivement,
afin d'annoncer à tous et à toutes que cet amour
de Dieu pour nous est tellement sublime et insurpassable, qu'une
personne peut sans hésitation fonder toute son existence
sur lui.
(Montréal,
janvier 2004)
Yves Bériault, o.p., "Réflexion sur les voeux", in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: "Pauvres comme lui, riches comme lui".