Pauvres
comme Lui, riches avec Lui
par
Yves Bériault, o.p.
Maître des novices
La
a vie religieuse est une invitation faite par le Seigneur à des
hommes et à des femmes à se réaliser dans
le monde en se mettant à sa suite, dans l’observance
des conseils évangéliques de pauvreté, de
chasteté et d'obéissance. Cette mission se situe
au cœur de l’histoire du salut où Dieu est à l’œuvre
jusqu’à la fin des temps et où il appelle l’Homme à s’engager, à devenir
un acteur central de cette histoire, puisque ce salut qui est offert
le concerne en tout premier lieu. Il est pour lui et pour tous
ses frères et sœurs en humanité. La vie religieuse
se veut donc une réponse radicale à l’appel
qui est fait à tous, appel qui se réalise différemment
selon la vocation de chacun, mais qui implique toujours une même
dynamique de conversion et d’appel à la sainteté,
quel que soit notre état de vie.
Trois voeux, trois conseils évangéliques, façonnent
et orientent fondamentalement la vie de celui ou de celle qui s'engage
dans la vie religieuse, et je voudrais traiter ici de l'un de ces
trois voeux qui a sans doute comme particularité, du moins
plus que les deux autres voeux il me semble, de se réaliser
tout autant au plan individuel qu'au plan communautaire. Je veux
parler ici du voeu de pauvreté. Car il est bien difficile
de réaliser communautairement le voeu de chasteté,
même si tous y sont tenus, et quant au voeu d'obéissance,
même s'il se réalise dans la réalisation quotidienne
des observances régulières par exemple, sa pleine
signification touche avant tout la volonté propre de la
personne qui s'y engage. Tandis que le voeu de pauvreté repose
tout autant sur les épaules du religieux ou de la religieuse
que sur celles de la communauté.
Nous vivons une époque et une culture où la vie religieuse
se cherche face au vœu de pauvreté. Bien des religieux
et des religieuses vivent un malaise, sinon une contradiction,
entre les conditions de vie en communauté et l’appellation « vœu
de pauvreté ». D’entrée de jeu,
il faut bien l’avouer : souvent les religieux et les
religieuses ne sont pas des pauvres. Il suffit de regarder les
lieux que nous habitons, ainsi que notre mode de vie. Tous nos
besoins sont assurés. Notre vie est des plus confortables
et ferait l’envie de bien des pauvres. Pourtant nous sommes « marqués » par
ce vœu de pauvreté auquel nous nous engageons lorsque
nous faisons profession religieuse. Impossible de renier ce vœu
ou de nous en détacher. Tout le monde sait que nous avons
fait vœu de pauvreté et les gens attendent de nous
une conduite et un mode de vie qui soit conséquent avec
notre engagement. Toute notre vie il y aura là un combat
personnel à mener, un appel évangélique à la
radicalité.
Une autre difficulté qui se rencontre en communauté face
au voeu de pauvreté est que la volonté d'une communauté d'assumer
une vie pauvre et dépouillée se heurte parfois à la
réalité de certains frères ou de certaines
soeurs qui sont incapables d'assumer leur voeu de pauvreté.
Leur témoignage a souvent pour effet de rejaillir sur l’ensemble
de la communauté, sur son image et son rayonnement. D'où la
tentation chez certains de vouloir « faire comme les
autres » ou d'en faire moins.
Il
y a et il y aura toujours une tension à vivre à l'intérieur
des communautés religieuses face au voeu de pauvreté. Ultimement,
nous serons toujours seuls avec nous-mêmes quand il s’agira d’assumer
nos vœux. Et notre premier devoir sera toujours de répondre de nous-mêmes
devant Dieu et devant le monde.
Il est bon de se rappeler par ailleurs que les divers projets de vie religieuse
ne peuvent pas tous assumer un type de vie pauvre qui serait semblable à celui
des petites sœurs d’une Mère Térésa par exemple,
vivant dans les bidonvilles monde où se retrouvent les plus démunis
du monde. La mission dominicaine par exemple se situe surtout au cœur des
villes, près des universités. Sa mission nécessite donc
certaines ressources pour mener à bien à la fois sa vie conventuelle
et intellectuelle, ainsi que la mission qui en découle : bibliothèques,
ordinateurs, outils multimédias, salles de conférences, etc....
Ce type d'apostolat peut se vivre sobrement, mais difficilement dans le dénuement
le plus complet. Le vœu de pauvreté ne veut pas dire indigence, mais
il implique néanmoins une pauvreté de l’être et de
l’avoir, ainsi qu’un authentique souci de partage avec les plus démunis.
En quoi consiste cette pauvreté de l’être qu’implique
notre vœu de pauvreté ? Il s’agit tout d’abord d’une
orientation fondamentale de nos vies, appelées à entrer dans l’abaissement
même du Christ, lui qui s’est abaissé dans une vie humaine
pauvre, solidaire avec les plus démunis, avec les exclus (Phil 2, 5-8).
Jésus n’a pas recherché le pouvoir, ni le prestige, ni à occuper
la première place, mais il s’est fait le serviteur de tous. Être
frère prêcheur signifie pour nous un engagement ferme et radical
dans cette voie de pauvreté. Une pauvreté de l’être
dans un monde où le "paraître", "l’avoir" et
le "pouvoir" sont si essentiels aux yeux de nos contemporains. La pauvreté du
Christ est une affirmation de sa liberté, et notre vœu de pauvreté est
une invitation à entrer nous-mêmes dans cette liberté à l’égard
du monde et ses dominations.
Notre vœu de pauvreté est aussi une pauvreté de l’avoir.
Par ce voeu nous nous engageons à ne rien posséder en propre. Non
pas parce que la pauvreté est en soi un bien. Au contraire, la pauvreté dans
le monde est un mal, un mal qu'il nous faut combattre de toutes nos forces. Mais
nous sommes appelés à nous détacher du matériel afin
de signifier que le sens de la vie ne trouve pas sa fin dans le fait de posséder.
Ainsi le vœu de pauvreté vise à affirmer la dignité de
tous ceux et celles qui ne possèdent pas, en rappelant que l’abondance
matérielle n’est pas la raison d’être ultime de l’homme,
qu’elle n’est pas sa fin.
Enfin, notre vœu de pauvreté est aussi un engagement à la
solidarité avec les plus pauvres. Notre engagement ne fera pleinement
sens que si nous parvenons individuellement et communautairement, ensemble avec
nos frères religieux, à transformer une simplicité de vie,
tout aussi spirituelle soit elle, en un engagement concret auprès des
plus nécessiteux de notre milieu, afin de partager avec eux non seulement
notre temps et nos talents, non seulement le trop plein de notre avoir, mais
aussi de notre nécessaire.
Pourquoi faire vœu de pauvreté? Parce que notre vie religieuse nous
attache au Christ. Elle nous engage à le suivre sur les routes du monde,
afin de vivre avec lui et comme lui. La condition de disciple est un appel à vivre
dans le monde avec le Christ pauvre et donné aux pauvres : les pauvres
de richesses, bien sûr, mais aussi les pauvres d'amour, les pauvres de
savoir ainsi que les pauvres de sens. Écouter les besoins du monde et
tenter d'y répondre à la lumière de l'Évangile ne
peut se réaliser si nous sommes esclaves du monde et de ses pouvoirs.
Il y a donc dans notre vœu de pauvreté une orientation fondamentale
de notre vie chrétienne en tant que religieux. Notre vœu est avant
tout un appel à vivre une qualité d’être au monde,
solidaires des plus pauvres, un appel à nous détacher du monde
et de ses séductions afin de nous attacher à l’essentiel :
aimer et se donner comme le Christ. C’est pourquoi notre vœu de pauvreté est
un appel à la liberté, à devenir libres comme lui, libres
de cette liberté qui nous configure peu à peu au Christ, lui qui
s'est fait tout à tous. Elle est là notre seule et unique richesse
!
Ce sera toujours là le défi de notre vie en communauté que
de nous rappeler le sens de notre voeu de pauvreté et de chercher ensemble
comment le réaliser le mieux possible, au jour le jour. Mais il ne faudra
pas attendre que tous se soient mis en route avant de faire nous-mêmes
le premier pas.
Yves Bériault, o.p., "Réflexion sur les voeux", in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: "Pauvres comme lui, riches comme lui".