2. Chanoine à Osma
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En outre, le geste charitable de Palencia contribua à orienter la destinée de Dominique. Diego, prieur du chapitre cathédral de la ville d'Osma, entendit parler de lui et, au nom de l'évêque, l'invita à entrer dans ce chapitre comme chanoine régulier. Une grande partie des domaines des familles Guzman et Aza se trouvait dans les limites du diocèse, mais en l'occurrence, ni la naissance ni les biens n'entraient en ligne de compte l'évêque et son prieur ne voulaient, comme chanoines, que des clercs disposés à travailler à la réforme du chapitre. Cette réforme avait été inaugurée par les évêques précédents, qui avaient soumis les chanoines à la règle de saint Augustin: mais après quelques premiers succès ce début de réforme en était au point mort.
Ce qui faisait surtout problème pour ces chanoines, c'était de s'astreindre à une vie commune et de renoncer à toute propriété personnelle. Ils étaient, en majorité, issus de la noblesse habituée à jouir de possessions foncières, ce renoncement leur était donc particulièrement pénible. D'ailleurs, dans d'autres chapitres de cathédrale, ces prescriptions n'avaient pas été promulguées et ils ne voyaient pas pourquoi il en serait autrement pour eux, à Osma. Des chanoines d'origine noble, appelés au chapitre à l'instigation de puissants barons, menaient un train de vie personnel et considéraient comme bien privé leur part des prébendes de l'Eglise : ils avaient même le droit d'en disposer par testament. Cette question avait une importance économique. De tels legs, parfois en faveur de la famille du testateur, morcelaient les biens d'Eglise qui non seulement faisaient vivre l'évêque et le chapitre, mais devaient permettre l'édification de lieux de culte, d'hôpitaux, d'hospices. Pour pouvoir subvenir à de telles dépenses, les évêques devaient s'opposer aux prétentions de leurs chanoines.
C'est pourquoi le prieur Diego d'Acevedo (ou Diègue d'Acébès) cherchait des clercs prêts à suivre la règle augustinienne. Un étudiant en théologie vendant tout ce qu'il possédait pour nourrir des affamés serait assurément mieux disposé à la vie canoniale réformée, que quelque dignitaire ecclésiastique de haute naissance qui se faisait attribuer une part des biens d'Église sans vouloir nullement renoncer à ses possessions privées.
Quant à la vie commune, elle cherchait son modèle dans la vie que Jésus avait menée en commun avec ses apôtres. Un tel esprit était loin de certains chanoines qui tenaient à conserver un mode de vie individuel. Dans sa biographie, très complète, de saint Dominique, le Père M. H. Vicaire, o.p., a bien montré que le chanoine, à cette époque, était appelé à une vie de prière, souvent plus contemplative que celle des moines qui, dans les abbayes, à côté des tâches multiples (travaux des champs, écoles) assuraient aussi des charges pastorales. L'office chanté quotidien, la prière commune des heures, la méditation et la lecture spirituelle en cellule traçaient pour le chanoine régulier un cadre où pouvait s'épanouir la contemplation. Le jeune Dominique en fut imprégné, en conserva l'esprit jusqu'à sa mort et, lorsqu'il fonda l'ordre des prêcheurs, en fit la base de la vie religieuse.
Il pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans lorsqu'il reçut la robe blanche et le manteau noir des chanoines réguliers de Saint-Augustin: ce vêtement, un peu simplifié, serait plus tard celui des dominicains. Après un an de probation, il fit profession dans le chapitre, puis, peu de temps après, fut ordonné prêtre. Sur ses activités au chapitre d'Osma, nous sommes relativement bien informés. Nous savons qu'il lisait avec prédilection les Conférences des Pères du désert du moine italien Jean Cassien : ce livre consacré aux anachorètes africains servit à alimenter la vie spirituelle de générations de chanoines et de moines au Moyen Age. Tel fut le cas de Dominique, et Jourdain note que ce livre, " avec le concours de la grâce, le fit parvenir à un degré difficile à atteindre de pureté de conscience, à beaucoup de lumière sur la contemplation et à un grand sommet de perfection ".
Manifestement, il eut aussi à l'occasion un rôle de prédicateur dans la cathédrale d'Osma. Il y fut " sacristain ", c'est-à-dire chargé de tout ce qui concernait le culte, et, en 1201, âgé de vingt-huit ans environ, il était sous-prieur du chapitre. Pour cette charge, on choisissait volontiers de jeunes membres, afin que, d'une part, leur dynamisme donnât à la communauté une impulsion nouvelle et, d'autre part, afin de les " tester ", c'est-à-dire vérifier s'ils pouvaient faire leurs preuves dans un poste de direction. L'influence du prieur Diego a dû jouer aussi dans ce choix de Dominique qui était " sa découverte " ; en outre, une amitié unit très tôt ces deux hommes, le jeune et le plus âgé, amitié forgée dans leurs communs efforts pour réaliser la réforme du chapitre.
En décembre 1201, Diego fut nommé évêque d'Osma. Pour lui succéder dans la charge de prieur, Dominique était assurément encore trop jeune. Mais il est permis de penser que quelques années plus tard, cette charge lui aurait été confiée, préparant peut-être - comme il en avait été pour Diego - une élévation à l'épiscopat. En fin de compte, tout devait se passer autrement, mais ni Diego ni Dominique ne pouvaient le prévoir.
(Source : Hertz, Anselm. Nils Loose, Helmuth. Dominique et les dominicains. Cerf, 1987.)



