Quelle
expérience de Dieu as-tu eu quand tu étais enfant
?
Je
viens d'un catholicisme très rituel mais solide. Je suis
né dans un village de Navarre. Mes parents étaient
très pieux et avaient une foi profonde, la foi dans les villages
de Navarre était à cette époque très
fortement rituelle, mais elle était solide, toute centrée
sur la présence de Dieu qui apparaissait évidente
dans la nature, dans la vie familiale, et dans la vie communautaire.
Ma mère est décédée alors qu'elle était
encore jeune et mon père nous a transmis une foi robuste
et sérieuse. Je revois mon père agenouillé,
les bras en croix, devant une représentation du Crucifié
(je crois qu'elle était de Diego de Velazquez), en silence
pendant plus d'une heure, avant l'aube, tandis que nous dormions
tous encore. C'est bien plus d'une fois que j'ai depuis regardé
ce tableau qui me parle de la foi de mon père, qui me parle
de la foi.
A cette
époque, tout le village se retrouvait pour l 'Eucharistie
dominicale, c'était le centre de la foi, les quelques 20
familles de mon village assistaient à la messe avec dévotion.
Le curé était un prêtre zélé et
donné à son apostolat, il avait été
jésuite et possédait un doctorat en droit canonique.
C'était un bon pasteur qui se préoccupait des gens
avec discrétion et responsabilité. J'aimais servir
la messe comme enfant de chur, dès l'age de sept ans.
L'office des ténèbres durant la semaine sainte m'impressionnait
beaucoup avec toute la gravité que revêtait alors cette
célébration de la passion et de la mort de notre Seigneur
Jésus-Christ.
Je
me rappelle aussi la fête de saint Pierre martyr, que l'on
invoquait quand la grêle tombait, c'est pour cela qu'on appelle
la grêle dans mon pays : " Jet de pierrailles ".
Je me souviens qu'un jour, en pleine saison de la grêle, tout
le village défilait en procession en portant l'effigie du
Saint afin d'implorer son intercession contre ce phénomène.
Soudain, la grêle s'est mise à tomber, si forte qu'une
partie de la main du Saint s'est rompue, provoquant la stupeur de
l'assemblée. Un jeune, bien connu de tous, mais pas pour
sa lucidité, pris de l'avance sur la procession, arriva au
village, rassembla du bois, fit un bûcher et attendit l'effigie
du Saint. Les anciens du village expliquèrent alors au jeune-homme
qu'il y avait d'autres manières d'expliquer l'événement.
De
quoi te souviens-tu de ta formation dominicaine ?
Près
de mon village, il y avait une école tenue par les dominicains,
à quelques six Km. Des enfants y étudiant qui pouvaient
par la suite entrer dans l'Ordre. C'est là que j'ai fait
toutes mes " humanités " et que je me suis ensuite
tout naturellement orienté vers la vocation religieuse. C'est
peu à peu que la vocation s'est affirmée en moi. De
la même manière, je suis passé du noviciat à
la philosophie, puis à la théologie. Mon ordination
est arrivée également sans rupture avec le reste ;
de fait, dès le noviciat le Père Maître nous
avait inculqué la valeur et le désir du ministère
presbytéral. C'est ainsi que s'affermissait notre formation
au ministère. En philosophie, mais surtout en théologie,
on nous présentait la vie du prêtre comme un don de
soi au ministère pastoral.
Comment
vis-tu la vie communautaire dans l'Ordre ?
Je
suis arrivé pour la première fois à Mexico
en 1961, dans une paroisse très traditionnelle, dans le quartier
de Tacubaya. La communauté qui m'a reçue menait une
vie dominicaine très complète, avec ses moments de
prière, de récréation, de vie fraternelle ;
nous sortions toute la communauté une fois par mois en promenade
et pour avoir par-là un moment de communication plus détendu.
C'est dans cette communauté et cette paroisse que j'ai fait
pour la première fois l'expérience d'une vie proprement
dominicaine.
La
paroisse de mon village avait vingt familles, la paroisse La Candelaria,
c'est ainsi qu'elle s'appelait, avait 150 .000 habitants, et il
faudrait y ajouter toute une population " flottante "
de petits villages alentours qui venaient aussi à la paroisse.
Bien entendu, tout ce monde ne pouvait pas contenir dans l'Eglise
et il remplissait le cloître (du XVI siècle) ainsi
qu'une bonne partie de l'atrium. J'aimais particulièrement
à ces occasions raconter ce qui se passait à l'autel
pour les personnes qui s'acquittaient de loin de leur précepte
dominical ; je décrivais le moment où le prêtre
faisait l'élévation et tout le monde se mettait alors
à genoux avec respect.
Je
dois aussi souligner que j'allais faire des missions populaires
dans le nord du pays d'abord, à Chihuahua, et ensuite au
sud du pays, à Oaxaca, -2000 km séparent les deux
endroits- pour administrer les sacrements du baptême et surtout
du mariage aux personnes qui le demandaient. Des centaines de personnes
venaient se confesser de sorte que le temps de la confession pouvait
durer quelque fois jusqu'à huit heures continues.
Quelle
a été ton expérience en milieu universitaire
?
C'est
en 1968, année des mouvements révolutionnaires et
de la répression militaire que cela eut lieu. Durant ces
mois, l'université de Oaxaca était assiégée
par l'armée. Quelques étudiants qui avaient déjà
essayé de convaincre d'autres membres du clergé, m'ont
demandé d'aller visiter le professeur Moy Pacheco qui était
resté avec les élèves à l'intérieur
de l'édifice. C'était un professeur de philosophie
qui nous envoyait régulièrement des élèves
pour qu'ils puissent consulter les livres de philosophie que nous
avions dans notre bibliothèque du Couvent Saint Dominique,
même si lui n'y était jamais venu. Devant ce défi,
je me suis dit " j'y vais ! " et j'y suis allé.
J'ai dû franchir le cordon militaire qui encerclait l'édifice
en demandant des autorisations. Le résultat de mes entretiens
avec le leader des étudiants fut de devoir demander au chef
militaire qu'il retire ses troupes. Vous pouvez facilement imaginer
la réponse du colonel lorsque je laissais entendre que le
blocage de l'université n'était d'aucune utilité.
Avec un comportement qui ne laissait aucune ambiguïté,
il sortit de ses tiroirs une grande quantité de propagande
étudiante contre le gouvernement, trouvée dans l'université.
Je
n'avais alors aucune expérience de travail avec des jeunes.
Moy Pacheco fut incarcéré à la prison de Lecumberri
de Mexico. Il laissa entendre clairement qu'il ne voulait personne
d'autre pour le remplacer à la chaire d'université
qu'il possédait en dehors du père Iribarren. Mais
le recteur ne pouvait pas imaginer un seul instant qu'un prêtre
catholique puisse donner un enseignement dans le bastion du libéralisme
anticlérical, sur la propre terre de Benito Juarez qui donna
son nom à cette institution. Quoi qu'il en soit, les étudiants
boycottèrent les cours des trois substituts nommés
successivement. Le recteur n'avait pas d'autres solutions que d'appeler
le père Irribaren. C'est ainsi que durant quatre années,
j'ai donné des classes d'histoire de la philosophie, d'éthique
et de logique. Lorsque les supérieurs m'ont assigné
à une autre maison de l'Ordre, les élèves m'ont
demandé quels moyens de pression ils pouvaient utiliser pour
s'opposer à cette décision ou s'il valait mieux en
appeler au tribunal ! Je les ai bien remerciés pour leurs
intentions.
Y
a t-il un domaine particulier en faveur du choix prioritaire pour
le pauvre dans notre spiritualité ?
Pour
le dominicain, le choix prioritaire pour le pauvre est étroitement
lié à la compassion de Dominique. Il faut partir de
la miséricorde et de la compassion que Dominique expérimentait
devant une humanité dans le besoin, c'est pour cela qu'il
s'exclamait en prière : " que vont devenir les pêcheurs
? ". Comme Dominicain, le choix pour le pauvre consiste en
la miséricorde et la compassion pour celui qui demeure dans
l'ignorance, égaré dans la vie. Avec la pauvreté
économique, nous devrions prendre en compte la pauvreté
humaine ; non seulement l'homme pauvre mais aussi ceux qui en sont
arrivés à être de " pauvres hommes "
; les personnes qui ont perdues la foi en Dieu, qui se sont égarées,
intellectuellement et psychologiquement. C'est devant ce choix qu'apparaît
pour nous et que se réalise le choix prioritaire pour le
pauvre.
C'est
aussi un choix en faveur du peuple en général, en
particulier cette partie du peuple, qui est la majorité et
qui souffre durement pour résoudre la plus élémentaire
des nécessités : la faim. Ceux qui cherchent chaque
matin la subsistance quotidienne, pour eux-mêmes et leurs
familles. Cette partie du peuple également que l'on rencontre
dans d'autres pays et aussi au Nicaragua, brisée par la contre
révolution, asservie à des pouvoirs extérieurs
qui font obstacle à son autodétermination. C'est aussi
le peuple du Salvador victime de désastres naturels qui réduisent
à néant de nombreux essais prometteurs pour se mettre
debout. Au Honduras, le système économique actuel
ouvre des espaces de bien-être économiques à
ceux là même qui défendent l'application de
politiques qui génèrent plus de pauvreté et
font obstacles à la distribution équitable des ressources.
Et
la province d'Amérique Centrale ?
L'immense
majorité des frères se consacrent aux pauvres, sans
en faire la publicité, ils s'occupent des plus pauvres dans
la région de Verapaces où trois communautés
sont totalement consacrées au service des marginaux. Au Salvador,
les frères travaillent dans des colonies de peuplement installées
sur un immense dépôt d'ordure à ciel ouvert,
ils travaillent sur des projets de construction et c'est urgent,
surtout après les tremblements de terre. Dans la région
de Bajo Lempa, les frères appuient la construction de plusieurs
écoles dans les quartiers périphériques. Au
Honduras, il existe une très belle expérience de formation
de leaders, d'animateurs de la Parole dans le monde rural. A Rivas,
le gouvernement du Nicaragua a approuvé l'octroi du diplôme
d'ingénieur agronome à l'institut technique agricole.
Grâce à cela, l'école possède sa première
faculté et entre dans le secteur universitaire, une université
agricole pour le Nicaragua et toute l'Amérique Centrale.
En
Amérique Centrale nous avons deux collèges de niveau
du baccalauréat comptant chacun 1200 élèves,
Saint Dominique à Rivas et Saint Louis Bertrand à
Chinandega, dans les milieux populaires. L'éducation est
marquée par le choix prioritaire pour le pauvre.
Crois-tu
qu'il y a un futur pour les vocations autochtones en Amérique
Centrale ?
Ce
vicariat d'Amérique Centrale a un personnel nombreux, nous
sommes 98 frères au total dont 56 sont étrangers,
principalement Espagnols, deux Allemands, un Suisse et deux Nord-Américains.
Ceux qui sont originaires d'Amérique Centrale sont au nombre
de 42. Il faut souligner que les institutions du Prénoviciat,
du Noviciat et du Studentat sont stables depuis des années.
Nous avons une moyenne de dix jeunes qui s'intéressent à
l'Ordre chaque année. Cette année, nous avons 8 postulants,
4 novices et 13 étudiants en philosophie et en théologie.
Nous aurons deux ordinations cette année. L'Ordre représente
une alternative pour la pensée ecclésiale, différente
par sa thématique et sa méthode de travail. Cette
différence est appréciée par les responsables
de l'Eglise du Guatemala, mais beaucoup moins au Nicaragua, du moins
pour le moment.
Finalement,
nous avons un Centre de Formation pour les laïcs qui octroie
un diplôme de théologie reconnu au Honduras par l'université
Catholique.
La
vie intellectuelle de l'Ordre
Nous
avons quelques centres d'études identiques à ceux
dont parlent les Constitutions de l'Ordre des Prêcheurs, constitués
d'un petit groupe de deux ou trois plus particulièrement
consacrés à la recherche et la production de nouvelles
connaissances. Nous en avons trois : le Centre Akutan, la chaire
de spiritualité de Heredia appelée chaire Tauler et
le Centre Lebret consacré surtout à la sociologie
de la religion, qui s'oriente en particulier sur la recherche de
l'éthique en économie. Nous espérons que ces
centres continuent de s'affermir et de se développer.
Comment
trouve t-on des vocations en Amérique Centrale ?
C'est
très divers, la rencontre des jeunes avec leur vocation ne
répond pas à un profil régulier. Parfois, ils
viennent vers nous, quelques-uns uns découvrent leur vocation
dans la direction spirituelle, d'autres, par exemple, au terme d'exercices
spirituels ; ce qui est décisif très souvent, c'est
la forte impression que peut leur causer la rencontre avec un frère
ou une sur. 