Conférence au Chapitre général de l'Ordre
Dominicain
12 juin 2001
Quand
nous avons été reçus dans l'Ordre des Prêcheurs,
on nous a posé à chacun la question : " Que demandez-vous
? ", et nous avons répondu : " La miséricorde
de Dieu et la vôtre ". Me trouvant ici ce matin, devant
le Chapitre général de l'Ordre, ayant à vous
parler sur le thème de la contemplation, je ressens plus
que jamais mes propres limites et mon grand besoin de l'indulgence
de mes frères et de leur compassion. Dieu sait que je ne
suis encore qu'un novice dans la vie de prière et de contemplation.
Et cette intervention est sans aucun doute la tâche la plus
difficile qui me sera jamais demandée. C'est ainsi que je
vous demande d'emblée, mes frères, votre compassion,
envers moi et envers ce que je vais dire.
Beaucoup
de nos saints dominicains et de nos prêcheurs se sont distingués
par une grande fidélité à la vie de prière
et de contemplation. Mais au sein de l'Église, du moins jusqu'à
récemment, l'Ordre a été remarqué plutôt
pour ses prouesses intellectuelles que pour son zèle contemplatif.
Cependant, tout cela commence à changer. On trouve de plus
en plus de traductions, par exemple, des écrits de Johannes
Tauler, de Catherine de Sienne, de Henri Suso et de maître
Eckhart. Et saint Thomas d'Aquin, que l'on a toujours vénéré
comme théologien dogmatique dans l'Église, fait désormais
figure de maître spirituel pour de nombreuses personnes.
On
dirait donc que tout à coup, nous avons l'occasion de permettre
à la dimension contemplative de notre tradition de parler
à une nouvelle génération avec une autorité
profonde et imposante. Mais notre tâche immédiate,
et la raison même de cet exposé, est de permettre d'abord
à cette tradition de nous parler à nous, ici et maintenant,
et de lui permettre de toucher non seulement nos curs et nos
intelligences, mais aussi la façon dont nous vivons nos vies
de prêcheurs.
Évidemment,
tous ici nous sommes débiteurs envers nos surs contemplatives
dominicaines pour leur témoignage. Personnellement, je sais
que je dois plus que je ne peux le dire à la communauté
du Siena Convent à Droheda en Irlande. Et certains d'entre
vous, sinon tous, sauront que le frère Timothy a déjà
reconnu pleinement le témoignage contemplatif et le soutien
des moniales dans sa dernière Lettre à l'Ordre.
Il faut dire que nos ancêtres Dominicains n'ont pas développé
toutes les formes de contemplation. En effet, dans Vitae Fratrum,
on retrouve l'histoire d'un malheureux frère qui a presque
perdu la foi par excès de " contemplation " ! De
même, Humbert de Romans, dans son long traité sur la
prédication, se plaint ouvertement de ceux dont "l'unique
passion est la contemplation ". Ces hommes recherchent, dit-il,
" une vie cachée de silence " ou un " lieu
retiré pour la contemplation ", et puis ils refusent
de " répondre à l'appel à se rendre utile
aux autres en prêchant ".
Il
faut noter, en passant, que le mot " contemplation ",
dans ces premiers textes dominicains, ne possède pas le caractère
plutôt ésotérique et hautement mystique dont
il s'affublera plus tard au seizième siècle. Ce mot,
il est vrai, peut parfois être lié à des notions
de recueillement et de retraite, mais il tend plutôt vers
un sens beaucoup plus terre-à-terre. Souvent, d'ailleurs,
il ne signifie guère plus qu'un simple acte d'attention ou
d'étude priante. (De nos jours, ce qui prête encore
plus à confusion, nous avons tendance à nous servir
du mot " contemplation " comme un simple synonyme de prière).
Or
il est évident qu'Humbert de Romans n'a aucune intention
d'opposer la vie de prière à la vie de prédication.
" Puisque l'effort humain ne peut rien accomplir sans l'aide
de Dieu ", écrit-il, " la chose la plus importante
pour un prêcheur est qu'il ait recours à la prière
". Mais la vie de prière et de contemplation qu'Humbert
de Romans et les premiers Dominicains recommandaient - la contemplation
qui est également l'objet de cet exposé - est celle
qui nous contraindrait, d'après la belle phrase d'Humbert,
à " nous exposer ", c'est-à-dire qui nous
contraindrait à nous atteler à la tâche de la
prédication.
Pour
lancer notre réflexion, je propose que nous examinions d'abord
un texte qui n'est pas l'un des plus connus de notre tradition,
mais qui est l'uvre d'un Dominicain français anonyme
du treizième siècle. J'ai retrouvé le texte
en question enfoui dans un long commentaire biblique sur le livre
de l'Apocalypse dont on a cru pendant des siècles qu'il était
de saint Thomas d'Aquin. On attribue maintenant ce texte à
une équipe de Dominicains qui travaillaient à Saint-Jacques,
à Paris, sous la direction générale du dominicain
Hugues de Saint Cher entre 1240 et 1244. Bien que la plus grande
partie du commentaire soit plutôt ennuyeuse, certains passages
de cet ouvrage sont composés avec une clarté et une
force qui rappellent parfois les uvres de la contemplative
moderne française Simone Weil. Dans un de ces passages, notre
auteur dominicain remarque que parmi les choses que " l'homme
doit voir dans sa contemplation ", et devrait " inscrire
dans le livre de son cur " il y a " les besoins
du prochain " :
Il
devrait voir en contemplation ce qu'il souhaiterait qu'on lui fasse,
s'il fût lui-même dans un tel besoin, et combien la
faiblesse de chaque être humain est grande
De ce que
tu sais de toi-même, comprends la condition de ton prochain
( Intellege ex te ipso quae sunt proximi tui ). Et ce que tu vois
dans le Christ, dans le monde et dans ton prochain, inscris cela
dans ton cur.
Ces
lignes sont remarquables par l'attention miséricordieuse
qu'elles accordent au prochain dans le contexte de la contemplation.
Mais je voudrais également mettre en relief que l'accent
qu'elles placent sur la vraie connaissance de soi, et leur simple
ouverture au Christ et au monde, relèvent du véritable
diapason dominicain. Le texte se termine par une référence
simple mais saisissante à la tâche de la prédication.
Notre auteur nous exhorte, tout d'abord, à nous comprendre
nous-mêmes et à être attentifs à tout
ce que nous voyons dans le monde qui nous entoure et chez notre
prochain, et à réfléchir au plus profond de
nos curs sur ce que nous avons observé. Mais là,
il nous dit d'aller prêcher : " d'abord vois, puis écris,
puis envoie
Ce qu'il faut d'abord, c'est l'étude, puis
la réflexion au fond du cur, puis la prédication
".
Le
reste de mon intervention sera divisé en trois sections :
1.
La contemplation : une vision du Christ.
2. La contemplation : une vision du monde.
3. La contemplation : une vision du prochain.
La contemplation : une vision du Christ.
Si
l'on aborde le thème de la contemplation, pour beaucoup le
premier nom qu'on évoque est celui du Carme espagnol saint
Jean de la Croix. Mais ce n'est pas du Jean carme que je veux parler.
Je voudrais plutôt m'arrêter un instant sur un auteur
spirituel beaucoup moins connu, un homme dont le nom, par coïncidence,
fut exactement le même que celui du célèbre
Juan de la Cruz. Mais cet autre Jean, ce Jean de la Croix moins
connu, cet autre auteur spirituel du seizième siècle,
était en fait un Dominicain.
Lorsque
Juan de la Cruz, le Dominicain, publia son ouvrage principal, le
Diálogo, au milieu du seizième siècle, pour
de nombreux Européens la vie de prière ou de contemplation
apparaissait comme une activité décourageante et hautement
spécialisée. Le risque était grand qu'une entière
génération puisse commencer à perdre contact
avec la simplicité robuste de l'Évangile, et même
cesser de trouver un encouragement dans l'enseignement du Christ
lui-même sur la prière. Ce qui m'impressionne chez
Juan de la Cruz, le Dominicain, c'est qu'il montre combien était
exagérée l'insistance contemporaine sur le besoin
d'expériences intérieures originales, et qu'il défend
la simple prière orale, en soulignant l'importance, dans
la transformation spirituelle, de la lutte ordinaire, quotidienne,
de la part du Chrétien pour vivre une vie de vertu.
Dans
son Diálogo, Juan de la Cruz voulait clairement défier
ceux de ses contemporains qui, par leurs écrits, avaient
tendance à exalter la prière au-delà la portée
humaine, et qui parlaient de la contemplation dans un esprit décidément
élitiste et exclusif. C'est ainsi qu'en assaisonnant ses
mots du sel de l'Évangile, et avec une pointe d'humour, ce
Dominicain déclara : " Si en effet, seul les contemplatifs
peuvent aller au ciel, eh bien, quant à moi, je devrais dire
ce que l'Empereur Constantin répondit à Acesius qui
s'était montré extrêmement rigide au Concile
de Nicée : " Prends ton échelle et grimpe au
ciel par tes propres moyens si tu en es capable " car nous
autres nous ne sommes que des pécheurs ! ".
Cette
réponse me rappelle une histoire non moins colorée
et même amusante arrivée à un Dominicain âgé
de cette province de St Joseph. On l'appelait amicalement le père
" Buzz ". Il était de Memphis au Tennessee. Une
fois, ne se sentant pas bien, il alla voir son médecin qui
lui dit : " Je crains, mon père, que la meilleure chose
pour vous maintenant serait que vous cessiez complètement
de boire de l'alcool ". Le Dominicain lui répondit :
" Docteur, je ne suis pas digne du meilleur. Quel est le deuxième
choix ? ".
Derrière
l'invective ou l'humour pointu du Dominicain Juan de la Cruz se
cache une affirmation importante. La voici : la prière ou
la contemplation n'est pas une chose qu'on atteint seulement par
l'effort humain, tout bien-intentionné ou acharné
qu'il soit. La prière est une grâce. Elle est un don
qui nous élève au-delà de tout ce que nous
pourrions atteindre par nous-mêmes à travers des pratiques
ascétiques ou des techniques de méditation. Ainsi,
la communion avec Dieu, la véritable amitié avec Dieu
dans la prière, bien qu'impossible même pour les plus
forts, est une chose que Dieu peut accomplir pour nous en une seconde,
s'il le veut. " Parfois ", ose déclarer une homélie
dominicaine du treizième siècle, " un homme est
en état de damnation avant de commencer sa prière,
et avant de la finir il est en état de grâce "
!
L'auteur
de cette homélie, William Peraldus, en réponse à
la question " pourquoi tout le monde devrait être heureux
d'apprendre à prier ", dit une chose que trois siècles
plus tard on n'entend presque plus. Car alors, comme je l'ai déjà
indiqué, la prière dans sa forme la plus authentique,
sera généralement jugée très difficile
à faire. Mais le Dominicain Peraldus déclare sans
la moindre hésitation ou timidité : " La prière
est une tâche si facile " ! Cette affirmation peut peut-être
paraître naïve. Mais elle puise son autorité,
je crois, dans l'Évangile lui-même. Car n'est-ce pas
vrai que dans l'Évangile nous sommes encouragés par
le Christ à prier avec la plus grande franchise et simplicité
de cur ? Lorsque, au fil du temps, les Dominicains ont été
confrontés à des méthodes et des techniques
détaillées de méditation, et à de longues
listes de choses à faire ou à ne pas faire en méditation,
leur réaction a presque toujours été la même
: d'instinct, ils sentent que quelque chose ne tourne pas rond.
La
réaction de Bede Jarrett, par exemple, est typique. À
un certain moment, il constate avec un vrai regret comment parfois
la prière peut être " réduite à
des règles rigides et immuables " et peut être
tellement " planifiée et réglementée "
qu'elle " ne ressemble plus du tout au langage du cur
". Lorsque cela se produit, selon les mots mémorables
de Jarrett, " toute l'aventure a disparue, ainsi que toutes
les touches personnelles, et toute la contemplation ". Nous
sommes trop anxieux et harcelés pour penser à Dieu.
Les instructions sont tellement détaillées et insistantes
que nous oublions ce que nous essayons d'apprendre. Par conséquent,
nous tombons dans l'ennui et Dieu aussi, sans doute ".
Sainte
Thérèse d'Avila, en écrivant sur la prière,
fait une confession remarquable. Elle dit que " certains livres
sur le thème de la prière " qu'elle était
en train de lire, l'encourageaient à mettre de côté,
comme un véritable obstacle, " l'idée de l'humanité
du Christ ". Thérèse essaya de suivre cette voie
pendant un certain temps, mais s'aperçut rapidement qu'une
vie de prière qui faisait exclusion du Christ était
au moins aussi erronée qu'elle était mystique ! Je
mentionne ici ces faits parce qu'il est instructif de noter la réaction
d'un autre Dominicain du seizième siècle, le thomiste
et terre-à-terre, Francisco de Vitoria, à ce genre
de mysticisme abstrait. Vitoria écrit :
Il
existe une nouvelle sorte de contemplation qui se pratique chez
les moines de nos jours et qui consiste à méditer
sur Dieu et sur les anges. Ils passent longtemps en état
d'élévation, à ne penser à rien. C'est
sans aucun doute très bon, mais je ne trouve pas beaucoup
là-dessus dans les Écritures et honnêtement
ce n'est pas ce que les saints recommandent. La contemplation authentique
consiste à lire la Bible et à étudier la vraie
sagesse.
Cette
dernière constatation révèle, si je ne me trompe,
l'influence directe de saint Dominique. Dominique, comme vous le
savez bien, n'a jamais composé pour ses frères de
texte ou de testament spirituel ou de dévotion d'aucune sorte.
Il fut prêcheur du début jusqu'à la fin, pas
écrivain. Et pourtant, malgré la distance dans le
temps, il nous reste au sein de la tradition, une quantité
surprenante de détails concernant sa manière de prier
et de contempler. Une des raisons en est le tempérament extraordinaire
de Dominique lui-même. Il possédait par nature une
exubérance qui, loin d'être supprimée par la
vie de prière et de contemplation, semble s'y être
merveilleusement éveillée et libérée.
C'était un homme, comme l'a dit le Cardinal Villot, "
étonnamment libre ". En priant, surtout, il semble qu'il
pouvait à peine se contenir. Souvent il criait à Dieu
de toutes ses forces. Par conséquent, même ses prières
privées étaient une sorte de livre ouvert pour ses
frères. La nuit, lorsqu'il restait seul dans l'église,
sa voix retentissait souvent dans tout le couvent.
Ainsi,
Dominique prie de tout son être - cur et âme.
Il prie en privé avec une dévotion intense et humble.
Et avec cette même foi profonde et cette dévotion profonde,
il prie en public la prière de la messe. Bien que l'intensité
de foi et de sentiment chez Dominique soit inhabituelle, ainsi que
la durée extraordinaire de ses vigiles nocturnes, pour le
reste, sa prière semble demeurer identique à celle
de tout pieux chrétien. Sa prière n'a jamais rien
d'ésotérique. Elle est toujours simple, toujours ecclésiale.
Un
des grands mérites, à mon avis, de la tradition contemplative
dominicaine, est sa résistance acharnée à l'aura
ésotérique ou aux modes spirituelles qui ont tendance
à envelopper le sujet de la contemplation. Le fameux prêcheur
de la province anglaise, l'Irlandais du Nord Vincent McNabb, par
exemple, avec l'humour qui le caractérise, se plaisait de
temps en temps à ramener le sujet de la contemplation de
la stratosphère du mysticisme à la bonne terre de
la vérité de l'Évangile. À propos de
la prière telle qu'elle est présentée dans
la parabole du pharisien et du publicain, par exemple, McNabb écrit
:
Le
publicain ne savait pas qu'il avait raison. Si vous lui aviez demandé,
" Savez-vous prier ? ", il aurait répondu "
Non, je ne sais pas prier. Je pensais aller consulter le pharisien.
Il a l'air d'en savoir long. Je ne puis que dire que je suis pécheur.
Mon passé est tellement affreux. Je ne peux pas m'imaginer
en train de prier. Je sais mieux voler les gens ".
Dans
Les neuf manières de prier, nous avons un aperçu de
saint Dominique lui-même en train de répéter
la prière du publicain, prostré sur le sol devant
Dieu. " Le cur ", nous dit-on, " serré
de scrupules, et rougissant de lui-même, il disait, parfois
assez fort pour qu'on puisse l'entendre, les paroles de l'Évangile
" Seigneur, ayez pitié de moi, pécheur ".
Sans
exception, je trouve que dans la vie de prière des prêcheurs
dominicains que j'admire le plus, il y a toujours quelque chose
de cette simplicité de l'Évangile, et une certaine
reconnaissance de leurs propres besoins. En priant, il n'ont pas
peur de parler à Dieu directement, comme à un ami.
Mais d'instinct ils reviennent toujours à la simple prière
évangélique de demande. Écoutons Thomas d'Aquin,
par exemple :
Je
viens à vous comme un pécheur, mon Dieu, source de
toute miséricorde, je suis impur et je vous implore de me
laver. Ô soleil de justice, rendez la vue à l'aveugle
que je suis... Ô roi des rois, habillez-moi qui suis misérable.
..............................................................
Dieu
éternel et tout-puissant, vous voyez que je m'approche du
sacrement de votre Fils unique notre Seigneur Jésus Christ.
Je viens comme un homme malade chez le guérisseur qui donne
la vie, comme un homme souillé qui vient à la source
de la miséricorde... comme celui qui, pauvre et misérable,
vient au Seigneur du ciel et de la terre.
Les
mots de cette prière sont dits dans une profonde pauvreté
d'esprit. Mais tout de même la prière est exprimée
en toute confiance. Pourquoi ? Parce que les mots de cette prière
sont les mots de l'Évangile et parce qu'à son centre
il y a le Christ, le guérisseur qui donne la vie et la source
de toute miséricorde.
La contemplation : une vision du monde.
Dans
certaines traditions religieuses, la vie contemplative supposait
un refus presque total du monde, et pour certains religieux ascétiques,
un rejet non seulement de leurs familles et amis, mais aussi des
personnes en général, ou du moins de celles qui semblaient
être dominées par la faiblesse ou les passions mondaines.
Heureusement, toutefois, la recherche de la contemplation chez nos
prêcheurs et nos saints dominicains les plus connus, n'a jamais
été caractérisée par cette espèce
de rigidité et de jugement du monde.
Nous
trouvons, je pense, un bon exemple de l'approche dominicaine dans
la brève déclaration du frère anonyme de Saint
Jacques à Paris au treizième siècle citée
plus haut : " Parmi les choses qu'un homme devrait voir en
contemplation, dit-il, il y a les besoins du prochain, et aussi
combien la faiblesse de tout être humain est grande ".
Ainsi, le contemplatif authentique dans notre tradition, l'apôtre
n'appelle pas la malédiction sur le monde pécheur.
Mais conscient plutôt de sa propre faiblesse et s'identifiant
donc humblement aux besoins du monde, le Dominicain demande à
Dieu sa bénédiction.
Dans
un passage particulièrement frappant du Dialogue de Catherine
de Sienne, Dieu demande à la sainte d'élever ses yeux
vers Lui pour qu'il puisse lui montrer, d'une certaine manière,
sa sollicitude passionnée pour le monde entier. " Regarde
ma main ", lui dit le Père. Lorsque Catherine obéit,
elle voit tout de suite - et la vision a dû l'étonner
- la monde entier en quelque sorte soutenu et contenu dans la main
de Dieu. Puis, le Père lui dit : " Ma fille, vois maintenant
et comprends que personne ne peut m'être enlevé...
Ils sont à moi. Je les ai créés et mon amour
pour eux est ineffable. Donc, malgré leur péché,
je leur serai miséricordieux... et je leur accorderai ce
que tu m'as demandé avec tant d'amour et de douleur ".
Ce
qui saute aux yeux dans ce récit est que la dévotion
passionnée de Catherine pour le monde ne jaillit pas simplement
d'un cur généreux. Non - c'est aussi quelque
chose de profondément fondé sur une vision et une
compréhension théologique. Et ceci est également
vrai pour d'autres Dominicains. La vision de saint Thomas d'Aquin,
par exemple, a été qualifiée par le thomiste
allemand Josef Pieper, tout simplement " d'esprit laïc"
théologiquement fondé ! Cette affirmation peut nous
surprendre à première vue. Mais si on la comprend
bien, on pourrait, je pense, dire la même chose non seulement
de la vision de Catherine, mais aussi de celle de Dominique lui-même.
Mon
image préférée de Dominique est une peinture
sur bois qui se trouve à Bologne. Elle représente
le " miracle du pain " qui, selon la tradition, a eu lieu
au couvent de Santa Maria alla Mascerella. Dans cette uvre
médiévale, l'identité contemplative de Dominique
est indiquée par le capuchon noir qui recouvre sa tête.
Mais l'homme que nous voyons devant nous est avant tout vir evangelicus,
un homme in persona Christi, entouré de ses frères
et assis à table, à un repas, qui rappelle en même
temps le " miracle du pain " et évoque instantanément
la vie communautaire et liturgique, une vraie communion eucharistique.
Son regard est d'une candeur extraordinaire. Et sa présence
physique donne l'impression d'un homme d'une simplicité robuste,
d'un homme bien dans sa peau et dans le monde qui l'entoure. Dans
toute l'iconographie médiévale, je ne vois pas d'autre
peinture ou d'autre fresque où le saint soit représenté
observant le monde avec une telle confiance sereine et liberté
d'esprit.
Un
petit détail qui vaut bien d'être souligné,
est la manière si décidée dont la main droite
de Dominique tient le pain, tandis que sa main gauche tient la table
avec tout autant de force et de fermeté. Le Dominique de
cette peinture, tout comme le Dominique historique, a réellement
une prise ferme et vitale sur le monde qui l'entoure.
Ce
sens d'ouverture au monde est une nette caractéristique de
nombreux grands prédicateurs dominicains. " Lorsque
je devins chrétien ", nota Lacordaire, " je n'ai
pas perdu le monde de vue". Et dans cette même ligne,
au vingtième siècle, Vincent McNabb disait un jour
à ses confrères : " Le monde attend ceux qui
l'aiment... si vous n'aimez pas les hommes, ne leur prêchez
pas - prêchez à vous-mêmes " !
Un
jour, prenant délibérément à partie
ces contemplatifs, moines et prêtres compris, dont la passion
pour l'absolu tendait à les rendre indifférents au
monde et à la " véritable intériorité
des choses ", au fait que " les choses existent en elles-mêmes,
avec leurs propres natures et leurs besoins ", Yves Congar
chercha à mettre l'accent sur ce qu'il considérait
être une qualité importante, quoique inattendue, dans
la vision de Thomas d'Aquin. Selon Congar, une personne qui est
" authentiquement laïque ", comme Thomas d'Aquin,
est " une personne pour laquelle, par le travail même
que Dieu lui a confié, la substance des choses en elles-mêmes
est vraie et intéressante. " Congar évoque ce
thème dans une lettre de 1959 à un confrère
dominicain. En exprimant un certain désintérêt
pour ce qu'il appelle " la distinction vie contemplative-vie
active ", Congar écrit :
Si
mon Dieu est le Dieu de la Bible, le Dieu vivant, le " Je suis,
j'étais, je viens ", il est inséparable du monde
et des hommes, et ceux-ci ne sont vrais, ne sont sauvés,
que s'ils réalisent leur relation avec Lui. Mon action est
mon abandon à mon Dieu qui me donne d'être le relais
de sa propre action à l'égard du monde et des hommes.
Mon rapport à Dieu n'est pas celui d'un culte qui monte de
moi à Lui, mais celui d'une foi par laquelle je me livre
à son action de Dieu vivant, se communiquant, selon son plan,
au monde et aux hommes. Je n'ai qu'à me situer fidèlement
et en offrant la plénitude de mon être et de mes ressources,
pour être, là où Il m'attend, le relais de cette
action de Dieu.
Cet
extrait de la lettre de Congar me rappelle une des plus remarquables
visions de sainte Catherine de Sienne. Dans cette vision, saint
Dominique apparaît précisément comme un "
lien " entre l'action de Dieu et le monde. Catherine raconte
à son ami dominicain, le père Bartolomeo, qu'elle
a d'abord vu le Fils de Dieu sortir de la bouche du Père
Éternel. Puis, à son étonnement, elle vit sortir
de la poitrine de Dieu le Père " le très saint
patriarche Dominique ". Pour " apaiser son étonnement
" Dieu le Père lui dit alors : " Tout comme Celui
qui est mon Fils par nature... a parlé devant le monde...
ainsi fera Dominique, mon fils adoptif. " L'union entre Dominique
et Dieu le Père, dans cette vision, ne pourrait être
plus intime. Mais le prêcheur n'est pas vu ici à la
façon habituelle du contemplatif, tournant le dos au monde
pour aller vers Dieu. Plutôt, avec le Fils de Dieu, Dominique
est vu en train de sortir de Celui qui dès le début,
" a tant aimé le monde ".
Selon
Congar, la seule action de Dominique a été de se livrer,
avec foi et espérance, à la grande initiative salvifique
de Dieu. " Il n'y a qu'une chose de vraie ", écrit
Congar, " une chose qui est vraie: se livrer à Dieu
! ". Mais Congar est aussi tout à fait conscient que,
dans la vie de Dominique et des premiers frères, cet abandon
n'était jamais simplement un acte de volonté individuel.
C'était toujours un abandon qui demandait de la part des
frères une volonté quotidienne de " marcher dans
les pas de leur Sauveur " - une acceptation radicale et libre,
donc, de vivre la vie évangélique.
C'est
ici, sur ce point, que nous nous trouvons face, pour ainsi dire,
à certaines des formes les plus concrètes et les plus
évidentes de la dimension contemplative de notre vie : la
prière commune, par exemple, l'étude, l'observance
régulière, la Règle de saint Augustin et la
discipline du silence. Ces pratiques et exercices réguliers
représentaient pour Dominique une part essentielle de la
vie évangélique. Mais prêcher demeurait toujours
la chose souveraine. Nous pouvons, je pense, être heureux
de constater que ces dernières décennies, ce message
concernant la prédication a été très
clairement perçu dans l'Ordre.
Mais
que dire des formes de vie régulière et contemplative
qui idéalement devraient fournir un appui à la prédication
? N'avons-nous pas besoin, peut-être, de retrouver cet aspect
de notre tradition ? Certes, nous ne sommes pas des moines, mais
nous ne sommes pas non plus un Institut séculier. La prédication
est bien-sûr elle-même une activité spirituelle
et même contemplative. Mais pour saint Dominique et les premiers
frères, parler de Dieu (de Deo) - la grâce de la prédication
- présuppose de parler d'abord avec Dieu (cum Deo) - la grâce
de la prière véritable ou contemplation. Dans la vie
apostolique adoptée par les frères, l'extase du service
ou de l'attention au prochain est impensable sans l'extase de la
prière ou de l'attention à Dieu, et vice versa.
Évidemment,
pour devenir prêcheur, on n'a pas besoin d'être moine
du désert ou maître du mysticisme, ou même un
saint. Mais on doit devenir, comme le dit Humbert de Romans, "
d'abord un priant ". De quelque manière, on doit se
livrer à Dieu, avec pour le moins l'humble extase de l'espérance.
Car, nous le rappelle sainte Catherine dans son Dialogue, "
nous ne pouvons pas partager ce que nous n'avons pas en nous-mêmes
".
En
fin de compte, ce qui importe, c'est de prêcher. Le Christ
ne nous a pas dit : " Restez tranquille et contemplez ".
Il nous a ordonné : " Allez, prêchez ". Il
faut cependant se rappeler que pour les premiers frères,
la grâce de prêcher, l'abandon à la Parole vivante
de Dieu, étaient toujours intimement liés à
la vie communautaire de prière et d'adoration, et à
ce que Jourdain de Saxe appelle avec finesse " l'observance
apostolique ".
Le
cadre de la vie communautaire et de la vie de prière dominicaine
n'était pas, pour Jourdain, une espèce de discipline
extérieure ou arbitraire. Il la voyait plutôt avec
enthousiasme comme une occasion pour nous de rencontrer ici et maintenant,
dans la foi, le Christ ressuscité présent parmi nous.
Dans une lettre qu'il écrit aux frères de Paris, Jourdain
parle du besoin que chacun de nous a de tenir ferme au lien de charité
et de rester fidèle avec les frères. Si nous manquons
à cela, dit Jourdain, nous risquons de perdre une occasion
de rencontrer vraiment le Christ ressuscité. Car " l'homme
" qui se détache de l'unité fraternelle "
peut de temps en temps ressentir une consolation de l'esprit très
légère et très fugitive ". Mais d'après
Jourdain, " il ne peut jamais avoir une pleine vision du Seigneur
à moins qu'il ne reste avec les disciples réunis dans
la maison ".
Dans
la pratique de la prière, qu'elle soit publique ou privée,
et dans la tâche de la prédication, nous découvrons,
in medio ecclesiae, que le Christ vit maintenant sa vie en nous.
Il est notre frère ressuscité, auquel nous pouvons
nous adresser et parler comme à un ami. " Pensez ",
écrit saint Thomas, citant Chrystostome, " quelle joie
vous est accordée, quelle gloire vous est donnée,
de pouvoir parler à Dieu dans votre prière, de dialoguer
avec le Christ, lui demander tout ce que vous voulez, tout ce que
vous désirez".
Dans
la contemplation nous tournons toute notre attention vers Dieu.
Mais il y a aussi autre chose. La Parole de Dieu, quoique absolument
transcendante à sa source, est venue dans le monde et s'est
incarnée. " Dieu ", comme l'a dit Simone Weil,
" doit être du côté du sujet ". C'est
ainsi qu'aussi bien dans la tâche de la prédication,
qu'en la pratique de la prière, en tant que prêcheurs
de la Parole et contemplatifs de la Parole, nous découvrons
que le Christ vit sa vie aujourd'hui en nous. C'est lui qui prend
toujours l'initiative. Aussi bien dans notre travail que dans notre
prière, il est le Seigneur " dans lequel nous vivons
et existons ". Ainsi pouvons-nous oser dire, en écho
à la première lettre de saint Jean : voici la contemplation
- l'amour contemplatif - il ne s'agit pas tant de contempler Dieu,
mais que Dieu nous ait d'abord contemplés et qu'en étant
en nous maintenant, d'une certaine manière, et même
par nous, qui participons au mystère de sa vie ressuscitée
dans l'Église, il contemple le monde.
Il
y a plus de cinquante ans, le philosophe existentialiste Albert
Camus fut invité à parler à la communauté
dominicaine de Latour-Maubourg en France. Dans son intervention,
Camus a fortement encouragé les frères à garder
leur identité dominicaine et chrétienne. " Le
dialogue n'est possible ", dit-il " qu'entre personnes
qui restent ce qu'elles sont et qui disent la vérité
". Restez ce que vous êtes. Cela paraît simple.
Mais comme nous le savons bien, notre identité de Dominicains,
avec sa simplicité fondamentalement évangélique
d'une part, et sa grande richesse et variété de composantes
d'autre part, est une chose qu'on ne peut jamais tenir pour acquise.
À chaque époque, il y a toujours le risque qu'un certain
aspect de notre identité soit perdu, oublié ou négligé.
Et le résultat en serait un appauvrissement de la tâche
principale de l'Ordre, la prédication.
Si
de nos jours, il existe un aspect de notre vie dominicaine qui risque
d'être négligé, c'est - j'en suis certain -
la dimension contemplative. Au début de cette intervention,
j'ai rappelé l'histoire d'un des premiers Dominicains qui
a presque perdu la foi par excès de contemplation. Je doute
fort que cela puisse se produire dans l'Ordre aujourd'hui. Nous
risquerions plutôt, en cet âge de grande vitesse et
de haute technologie, de perdre la foi par excès d'activité
!
Dans
ce contexte, je trouve un encouragement et un défi dans une
remarque de Marie-Dominique Chenu dans un de ses derniers entretiens.
Vivant à Saint-Jacques, à Paris, dans le même
couvent que le frater anonymus du treizième siècle
que je citais plus haut, Chenu découvrit que ce qu'il voyait
dans le monde le poussait en quelque sorte à la contemplation.
Le monde et la Parole de Dieu ne doivent pas être séparés,
insiste Chenu. " Notre priorité est d'aller dans le
monde. C'est dans le monde que la Parole de Dieu prend tout son
sens. " Je crois que nous comprenons ces affirmations aujourd'hui.
Elles font partie de notre héritage du vingtième siècle,
et même du treizième. Mais ce que je trouve de plus
intéressant chez Chenu, c'est ce qu'il a dit de ses propres
premières expériences dans l'Ordre et de la raison
pour laquelle il y est entré. " Je n'avais aucune intention
d'y entrer ", nous dit-il, " mais j'ai été
impressionné par l'atmosphère du lieu ". Ce n'était
pas, au sens strict du terme, une ambiance monastique, se rappelle
Chenu, mais un lieu de contemplation. Et c'est " l'ambiance
contemplative " qui l'a attiré. De plus, la dévotion
des frères à leurs études, et l'atmosphère
générale de consécration intense et ascétique
marquèrent Chenu pour de nombreuses années. "
Tout au long de ma vie ", dit-il " j'ai récolté
les bienfaits de ce cadre contemplatif ".
La
vie contemplative elle-même, bien sûr, reçoit
l'attention de Thomas d'Aquin dans la Summa. Vous vous souviendrez
que j'ai parlé plus haut de " l'esprit laïc "
de saint Thomas - de comment il observait les choses de ce monde
avec respect. Mais dans la Summa, lorsqu'il parle de la vie contemplative,
Thomas souligne l'importance de prêter attention aussi à
ce qu'il appelle " les choses éternelles ". Il
écrit : " La vie contemplative est composée d'une
certaine liberté d'esprit. Ainsi, Grégoire dit que
la vie contemplative produit une certaine liberté d'esprit,
puisqu'elle observe les choses éternelles ".
Cette
" liberté d'esprit " qui naît de la contemplation
n'est pas réservée uniquement aux contemplatifs cloîtrés.
En réalité, en tant que prêcheurs, nous avons
besoin de cette liberté, peut-être plus que tous les
autres. Car sans elle, nous risquons de devenir prisonniers de l'esprit
de l'époque. Et ce que nous prêchons, en fin de compte,
ne sera pas la Parole de Dieu, mais une parole ou une idéologie
qui vient de nous. Une telle parole, un tel message, seraient peu
utiles au monde même si apparemment nous les portons jusqu'aux
frontières les plus éloignées du besoin humain.
Pour que nous " sortions véritablement à découvert
", comme l'Évangile et notre propre tradition nous le
rappellent, nous devons tout d'abord entreprendre un voyage à
l'intérieur de nous-mêmes. " Dieu ", dit
Eckhart, " est dedans, nous sommes dehors ". Dieu est
chez nous, nous sommes à l'étranger. Le prophète
dit : "Dieu mène les justes par des chemins étroits
vers la grande route pour qu'ils puissent sortir à découvert"
".
La contemplation : une vision du prochain.
Dans
la littérature religieuse traditionnelle, le mot " extase
" est souvent lié à la contemplation. Mais, de
nos jours, dans la rue ce mot n'a bien sûr plus qu'un seul
sens: une drogue très puissante et très dangereuse!
Au cours des siècles, les Dominicains n'ont pas eu peur le
cas échéant d'utiliser ce mot pour parler de la prière
ou de la contemplation. Mais écoutons un commentaire d'Eckhart
à ce sujet qui nous met au défi: " Si un homme
était en extase, comme l'était saint Paul, et savait
qu'un malade avait besoin de lui pour lui donner un peu de soupe,
je pense qu'il serait beaucoup mieux qu'il abandonne l'extase par
amour et montre un amour plus grand en soignant celui qui est dans
le besoin ". " L'amour " - le voilà, ce petit
mot de l'Évangile, cet avant-coureur de la grâce de
l'attention, qui nous rappelle à tous ce que signifie vraiment
la contemplation - la contemplation chrétienne.
Une
des affirmations que l'on cite souvent à propos de saint
Dominique est qu'il " donnait ses jours à ses prochains,
et ses nuits à Dieu ". C'est une affirmation significative;
mais en un certain sens, pas strictement vraie. Car même lorsque
la journée était terminée, dans le grand silence
et la solitude des longues vigiles nocturnes de Dominique, le prochain
n'était pas oublié. D'après l'un des contemporains
du saint - frère Jean de Bologne - Dominique, après
de longues prières prostré à même le
sol de l'église, se levait et faisait deux actes d'hommage.
D'abord, à l'intérieur de l'église, "
il visitait chaque autel tour à tour
jusqu'à
minuit ". Ensuite, " il allait très doucement visiter
ses frères endormis; et, s'il le fallait, il les recouvrait
".
Dans
l'expression de ce récit, on se rend compte que la révérence
que Dominique portait à chaque autel de l'église est
en quelque sorte intimement liée à la révérence
et au souci qu'il avait pour ses frères endormis. C'est comme
si Dominique reconnaissait d'abord la présence du sacré
dans les autels, et puis - avec non moins de révérence
- reconnaissait la même présence chez ses propres confrères.
J'ai toujours été frappé par une phrase qu'Yves
Congar cita il y a longtemps de Nicolas Cabasilas. La voici : "
Parmi toutes les créatures visibles, seule la nature humaine
peut vraiment être un autel ". Dans son livre, Le mystère
du Temple, Congar ose dire : " Tout chrétien a droit
au nom de "saint" et au titre de "temple" ".
Et encore, faisant écho à cette vision de Paul, le
premier Maître après saint Dominique, Jourdain de Saxe,
en écrivant à une communauté de religieuses
dominicaines, s'exclama : " Le temple de Dieu est sacré,
et vous êtes ce temple; il n'y a non plus aucun doute que
Dieu est dans son temple sacré, demeurant en vous ".
Parmi
toutes les personnes, dans la tradition dominicaine, qui ont parlé
et écrit à propos du prochain dans la contemplation,
la plus remarquable à mon avis est sainte Catherine de Sienne.
Dès la première page de son Dialogue, nous apprenons
qu'" alors qu'elle priait, élevée haut en esprit
", Dieu lui révéla quelque chose du mystère
et de la dignité de tout être humain. " Ouvre
l'il de ton esprit ", lui dit-il, " et tu verras
la dignité et la beauté de ma créature rationnelle
". Catherine obéit immédiatement. Mais lorsqu'elle
ouvre l'il de son esprit, elle découvre non seulement
une vision de Dieu, et une vision d'elle-même en son image,
mais aussi une vision nouvelle et compatissante et une compréhension
de son prochain. " Elle se sent immédiatement contrainte
", écrit-elle, " à aimer son prochain comme
elle-même car elle a une vision suprême de combien elle
est aimée par Dieu, en se voyant au cur de la source
de l'océan de l'essence divine ".
Dans
ces quelques mots de Catherine, il y a, je crois, une vérité
aussi simple que profonde: la source de sa vision du prochain et
la cause de son profond respect pour l'individu, est son expérience
contemplative. Ce que Catherine reçoit dans la prière
et la contemplation est la même chose que Dominique reçut
avant elle - pas simplement le commandement de Dieu d'aimer son
prochain comme elle-même a été aimée,
mais une introspection inoubliable au-delà et en dessous
des symptômes de la détresse humaine, un aperçu
de la grâce et la dignité de chaque personne. Catherine
fut tellement émue par cette vision de son prochain qu'elle
fit remarquer un jour à Raymond de Capoue que s'il pouvait
seulement voir cette beauté - beauté intérieure,
cachée - de l'individu comme elle la voyait, il serait prêt
à souffrir et à mourir pour elle. " Mon Père
si vous pouviez voir la beauté de l'âme humaine, je
suis convaincue que vous seriez prêt à mourir cent
fois, si c'était possible, pour amener une seule âme
au salut. Rien dans ce monde des sens qui nous entoure ne peut jamais
être comparé à cette beauté de l'âme
humaine ".
Cette
volonté de mourir cent fois pour son prochain semble extrême.
Mais c'est typique de Catherine. Ailleurs, Catherine écrit
: " Me voici, pauvre malheureuse, vivant dans mon corps, mais
par le désir constamment hors de mon corps. Ah, bon doux
Jésus! Je meurs et ne peux pas mourir ". Cette dernière
phrase, " Je meurs et ne peux pas mourir ", Catherine
la répète souvent dans ses lettres. Deux siècles
plus tard, la mystique carmélite, sainte Thérèse
d'Avila, utilise aussi la même phrase, mais elle l'utilise
d'une manière bien différente. Selon sa tradition
carmélitaine, l'attention de Thérèse est toute
concentrée dans un vif désir pour le Christ son Époux.
Sans Lui, le monde n'a que peu ou aucun intérêt. Ainsi,
dans un de ses poèmes, Thérèse nous dit qu'elle
" meurt " d'une grande souffrance spirituelle - parce
qu'elle ne peut pas encore " mourir " physiquement, et
être unie avec le Christ au ciel :
M'efforçant
de quitter cette vie de misère,
Avec une angoisse aiguë et profonde je crie:
" Je meurs de ne pas pouvoir mourir ".
Lorsque
Catherine dit la phrase, " Je meurs de ne pas pouvoir mourir
", elle ne l'utilise jamais pour exprimer un désir d'être
hors de ce monde. Bien sûr, comme Thérèse, Catherine
a hâte de rejoindre le Christ. Mais sa passion pour le Christ
la contraint, en tant que Dominicaine, à vouloir servir le
Corps du Christ, l'Église, ici et maintenant dans le monde,
et de toutes les façons possibles. Son angoisse de désir
provient de sa conscience que tous ses efforts sont inévitablement
limités. Elle écrit: " Je meurs et ne peux pas
mourir; j'éclate et ne peux pas éclater à cause
de mon désir pour le renouvellement de la Sainte Église,
pour l'honneur de Dieu, et pour le salut de tous".
Le
mysticisme de Catherine, comme celui de Dominique, est un mysticisme
ecclésial. C'est un mysticisme de service et non pas un mysticisme
d'enthousiasme psychologique. Pour Catherine et Dominique, Dieu
est évidemment le premier objet de leur attention, mais le
prochain et les besoins du prochain ne sont jamais oubliés.
Un jour, lorsqu'un groupe d'ermites refusaient d'abandonner leur
vie solitaire dans les bois, bien que l'Église de Rome eût
grand besoin de leur présence, Catherine leur écrivit
immédiatement avec un sarcasme mordant: " Vraiment,
on prend la vie spirituelle trop à la légère
si elle peut se perdre en changeant d'endroit. Apparemment, Dieu
accepterait des lieux, et ne se trouverait que dans un bois, et
nulle part ailleurs en temps de besoin ! "
Cette
observation indignée de Catherine ne veut pas dire qu'elle
n'appréciait pas les aides et les supports nécessaires
à la vie contemplative: la solitude, par exemple, le recueillement
et le silence. Catherine avait un respect particulier pour le silence.
Mais ce qu'elle ne supportait pas du tout était le silence
lâche de certains ministres de l'Évangile qui, à
son avis, avaient le devoir de parler plus fort et plus clairement
en faveur de la vérité et la justice: " Criez
comme si vous aviez un million de voix ", insistait-elle, "
c'est le silence qui tue le monde ".
Deux
siècles plus tard, dans une lettre envoyée chez lui
en Espagne, le Dominicain Bartolomé de las Casas exprime
la même urgence. C'était en 1545. Déjà,
avec un courage non négligeable, Bartolomé avait discerné
que sa vocation était de parler pour ceux qui n'avaient pas
de voix. Confronté quotidiennement à l'épouvantable
dégradation et à la torture des innocents qui l'entouraient,
il décida de rompre son silence. " Je crois ",
écrit-il, " que Dieu veut que je remplisse le ciel et
la terre, et tout l'univers à nouveau, de cris, de larmes
et de gémissements ".
La
force du défi de Las Casas ne résidait pas uniquement
dans son émotion. Fréquemment, nous voyons ce prêcheur
dominicain invoquer dans ses écrits ce qu'il nommait "
l'intelligence de la foi ". D'après Las Casas, le meilleur
moyen d'arriver à la vérité de l'Évangile
était de " se confier instamment à Dieu, et en
creusant profondément - jusqu'à ce qu'on trouve les
fondements ". Ce fut à ce niveau de méditation
humble mais persistante que Bartolomé rencontra non seulement
la vérité sur Dieu, mais Dieu lui-même, le Dieu
de la Bible, le Père du Christ Jésus, le Dieu vivant
qui, comme le dit Bartolomé lui-même, garde "
une mémoire très fraîche et vivante des plus
petits et des plus oubliés ".
En
se laissant exposer ainsi au visage du Christ crucifié chez
les affligés, Bartolomé se révèle un
vrai fils de son père, Dominique. Car Dominique était
un homme possédé non seulement par une vision de Dieu,
mais aussi par une profonde conviction intérieure des besoins
des autres. Et ce fut aux hommes et aux femmes de son propre temps,
à ses propres contemporains, dont il reçut le besoin
comme une blessure dans sa prière, ce fut à eux qu'il
eut le souci de communiquer tout ce qu'il avait appris dans la contemplation.
Au
cur même de la vie de saint Dominique, il y avait un
profond amour contemplatif de Dieu - c'était cela qui avait
le premier et le dernier mot. Mais en lisant les tout premiers récits
de la vie de prière de Dominique, ce qui impressionne tout
de suite, c'est la place qu'il accorde aux autres, aux affligés
et aux opprimés - dans l'acte même de contemplation.
Les alii ne sont pas les simples récepteurs de la prédication
de Dominique inspirée par la grâce. Même avant
le moment de prêcher, lorsque saint Dominique devient une
espèce de canal de grâce, ces personnes - les affligés
et les opprimés - habitent " le plus profond sanctuaire
de sa compassion ". Ils font même partie du contemplata
dans contemplata aliis tradere. Jourdain de Saxe écrit:
Dieu
avait donné [à Dominique] une grâce spéciale
pour pleurer pour les pécheurs et pour les affligés
et les opprimés; il portait leur détresse dans le
plus profond sanctuaire de sa compassion, et la profonde miséricorde
qu'il ressentait pour eux dans son cur débordait dans
les larmes qui coulaient de ses yeux.
En
partie, cela veut dire simplement qu'en priant, Dominique se souvient
d'intercéder pour tous ceux qu'il sait être dans le
besoin, et surtout pour les pécheurs. Mais il y a autre chose
- une " grâce spéciale " pour citer Jourdain.
La blessure de la connaissance qui ouvre l'esprit et le cur
de Dominique dans la contemplation - qui lui permet avec une éblouissante
vulnérabilité de ressentir la douleur de son prochain,
le besoin de son prochain - ne peut pas s'expliquer seulement par
les nombreuses souffrances dont il a été témoin
et qui lui reviennent à la mémoire, ni par sa compassion
naturelle. La blessure apostolique que Dominique reçoit,
qui lui permet d'agir et de prêcher, est une blessure contemplative.
Conclusion
Je
me souviens, alors que j'étais novice dans l'Ordre, d'avoir
posé une question sur la contemplation à un des prêtres
de la maison, un homme merveilleux qui s'appelait Cahal Hutchinson.
Je lui demandai : "Quel est le secret de la contemplation dominicaine?"
Le Père Cahal hésita un instant. Il me sourit. Puis
il dit : " Frère Paul, ne le dis jamais aux Carmes ni
aux Jésuites, mais nous n'avons pas d'autre secret que le
secret de l'Évangile! ". " Cependant ", continua-t-il,
" en tant que Dominicain, je peux te révéler
deux grandes lois de la contemplation. " Avec mon enthousiasme
de novice, j'ai tout de suite pris un papier et un crayon. Cahal
me dit : " La première loi - c'est de prier. Et la deuxième
loi - c'est de continuer! " Voilà, peut-être,
mes frères, le premier et le dernier mot à dire à
ce sujet. 