Comment
avez-vous connu l'Ordre ?
Je
suis né à Zamora et j'ai fait mes études de
littérature classique à Almagro dans la région
de la " Mancha " (Espagne). J'ai connu l'Ordre par un
dominicain de mon pays. C'était un homme chaleureux, proche,
d'un tempérament bon et tranquille. Son habit noir et blanc
allait bien avec sa personnalité sensible et attirante. L'année
suivante, je suis allé le visiter dans son couvent, accompagné
de mon père. J'avais alors à peine douze ans. Je me
suis risqué à l'interroger sur sa vie et son ministère.
Je lui ai demandé : " d'où venez-vous et qu'elle
est votre activité ? " Il m'a répondu : "
Je fais surtout deux choses : prier et étudier." Se
sont les conditions pour pouvoir annoncer la Parole de Dieu. Ça,
ça m'a impressionné et je n'ai jamais oublié
ces paroles.
Quant
à mes études, j'ai suivi le cursus proposé
par l'Ordre : la littérature classique, philosophie et théologie
à Grenade et, plus tard, à Madrid puis à Rome.
Quel
est l'apostolat, dans l'Ordre, qui vous a donné le plus de
satisfaction ?
J'ai
été ordonné prêtre quand j'avais 23 ans
et quelques mois. J'ai été envoyé à
Almeria où j'ai travaillé pendant onze ans m'occupant
d'ouvriers et de beaucoup d'autres personnes qui, pour la plus part
d'entre eux, n'avaient pas de maison où vivre. Ils m'ont
appris, de différentes façons, ce qu'ils attendaient
d'un prêtre : ils le voulaient proche, solidaire et libre
pour pouvoir parler avec tous et dire la vérité à
n'importe quel groupe ou personne ; là, j'ai appris à
faire le sacrifice de ma personne, tout comme eux, pour le service
des autres.
Puis
l'Ordre m'a confié une grande responsabilité : être
Maître des novices. En aidant mes jeunes frères à
grandir, j'ai grandi moi-même. En montrant le chemin à
suivre du processus de connaissance intérieure, j'ai moi-même
avancé sur ce chemin. C'était un appel à vivre
les choses à partir de l'intérieur.
En
fait, dans ma vie dominicaine, tout ce que j'ai pu y apprendre,
y vivre et transmettre, me satisfait pleinement. Je crois que la
raison en est que l'Ordre des Prêcheurs valorise beaucoup
la personne humaine et je suis habité par cette passion :
collaborer à l'uvre du Créateur. J'aime y collaborer,
à cette uvre que Dieu a créé et contemplé
en la trouvant " très bonne ", pour qu'elle ne
soit ni diminuée, ni détruite. Je veux travailler
à cette uvre pour que les personnes apprennent à
se connaître, qu'elles se reconnaissent de l'intérieur,
et qu'elles soient heureuses en cultivant les dons que le Père
leur fait. C'est en connaissant le Père qu'elles mettent
en valeur ces dons et en tire le meilleur pour l'être humain.
C'est pour ça que je dis que je suis pleinement heureux d'être
dominicain, parce que nous sommes invités à cultiver
l'intelligence jusqu'à pouvoir rendre compte de l'acte propre,
du " pourquoi " les choses sont comme elles sont. Et en
définitive, l'objectif est de cultiver l'intelligence pour
pouvoir rendre compte de la foi, pas seulement de la pensée
mais aussi de ses effets. Tout ça c'est pour moi, annoncer
l'Evangile de la Grâce et de la Vérité.
La
Province de Bética à une maison à Cuba. Quelle
a été votre expérience dans cette île
?
J'ai
connu l'Île de Cuba en 1986 quand j'étais provincial
de Bética. Après j'ai eu la possibilité de
la revisiter. J'y suis toujours retourné en passant par Mexico.
Les Mexicains sont très généreux. Ils me donnaient
toujours plein de choses pour les Cubains. C'est toujours avec des
valises remplies que j'arrivait sur l'île de Cuba. Un jour
le douanier m'a demandé pourquoi j'avais tellement de bagages.
Je lui ai répondu : " Je suis religieux et je viens
visiter mes frères." Puis il me demande ce qu'il y avait
dedans. Je lui ai dit : " tout ce que je peux. " La seule
chose qui a attiré l'attention du fonctionnaire c'était
une petite image représentant l'Enfant Jésus. Après
l'avoir regardée, le fonctionnaire dit avec une voix sincère
: " J'aime beaucoup tout ça " il faisait référence
à la foi. Ce détail m'a ouvert un univers inconnu
qui manifestait le cur des cubains.
Vous
étiez à La Havane pendant presque huit ans. Qu'est-ce
que vous avez vécu la-bas ?
J'ai
vraiment découvert peu à peu La Havane. Comme provincial,
j'y ai envoyé tous les frères que j'ai pu. Moi-même
j'y suis allé en 1993. C'était pour moi un moment
de grâce important.
J'ai
eu le privilège de connaître le peuple de Cuba, un
peuple solidaire, cordial, doux et généreux. Ils ont
une qualité supérieure à toutes les autres
: c'est un peuple très réceptif à la parole
de l'autre. J'ai toujours eu le sentiment d'avoir à faire
à des personnes très respectueuses et ouvertes. Je
me suis senti très honoré et heureux d'être
avec eux. J'ai pu y développer ma vocation de prêcheur.
Après huit ans passés avec eux, je suis certain qu'ils
m'aimaient et je sais que je les porte aussi dans mon cur.
Je peux dire la même chose des prêtres cubains et des
évêques avec lesquels j'ai gardé d'étroites
relations.
Je
venais d'arriver à cuba quand la conférence des évêques
m'a invité à prêcher une retraite pour le clergé.
C'était une tâche d'une grande responsabilité,
une manière de me montrer leur confiance.
Quittant
Cuba, quelques années plus tard, je suis allé prêcher
une retraite de préparation à la Semaine Sainte pour
les évêques et les prêtres. C'est alors que j'ai
pu leur exprimer ma sincère gratitude, les remercier pour
leur accueil chaleureux. Ils m'ont alors renouvelé leur confiance.
Le
couvent de la Havane est une fourmilière. Qu'est-ce qu'il
s'y passe ?
Nous
avons ouvert le couvent de Saint Jean de Latran (que tout le monde
appelle communément le couvent de saint Dominique) à
tous. Nous avons affiché à la porte ces mots de José
Martí : " Les Dominicains bien-aimés sont toujours
bons, même avec l'Amérique, ils sont bons. " Le
couvent a ouvert ses locaux pour devenir un lieu d'accueil et de
réflexion. Un lieu où personne n'est exclu. C'est
dans le dialogue que des personnes de toute culture, d'horizons
divers, se sont rencontrés. Il y avait des personnes d'Eglise,
des représentants de la politique, de la culture, du monde
syncrétiste, et aussi des personnes provenant d'autres confessions.
Cela formait un éventail impressionnant. Le couvent est vraiment
un lieu de rencontre.
A
la Havane nous avons la paroisse " del Vedado " et aussi
celle du Rosaire et encore quatre chapelles. Les activités
consistent à la préparation des sacrements ainsi qu'à
celle des personnes qui prennent en charge cette pastorale dans
la communauté. Il y a une autre maison dominicaine à
Trinidad à 400 kilomètres de La Havane.
Il
y a sept frères à Cuba que je vais vous présenter
:
Le
frère Juan-Manuel Fernández del Valle, Cubain doyen
des frères parce qu'il n'a jamais vécu hors de Cuba.
Le frère Luis Muñoz, frère Antonio Bendito,
frère Cirilio... et les frères Rafael Proenza et Pierre
Miguel Román.
Qu'est-ce
que peut apporter l'Ordre au peuple cubain ?
Nous
leur offrons ce que nous sommes, ce que nous faisons, un espace
de rencontre avec Dieu et avec les autres. Une atmosphère
de prière, un espace de dialogue pour ceux qui cherchent
à dialoguer, pour ceux qui recherchent la réconciliation
et la paix. La vie à Cuba est très bouillonnante,
il y a beaucoup de problèmes. Nous savons tous que le blocus
est un préjudice pour le peuple cubain. Mais nous, nous offrons
un lieu où chacun est accueilli comme ils sont, où
on peu échanger des opinions et dialoguer.
Nous
prêchons Jésus-Christ. Quand on me demande qui est
Jésus de Nazareth, je réponds alors qui est Jésus
pour moi : ce qu'il à fait, ce qu'il à dit. Ce que
nous faisons c'est, en le disant en quelques mots, rendre témoignage
à la Vérité.
Nous
avons aussi à San Juan de Letrán une bibliothèque
qui est fréquenté par trente ou quarante personnes
chaque jour. Elle est ouverte au public 12 heures par jour, du lundi
au vendredi. Nous consacrons les samedis et les dimanches à
la prédication et à la célébration des
sacrements.
Les
Dominicains ont-ils des vocations à Cuba ?
Grâce
à Dieu, maintenant elles arrivent. Nous accompagnons trois
jeunes à La Havane qui voudraient mieux connaître les
Dominicains. Nous avons trois novices en Colombie au couvent de
saint Dominique de Bogotá. Je crois que l'avenir est plein
d'espérance.
Quand
des jeunes viennent et demandent des informations, nous leur demandons
deux choses : chercher Dieu avec sincérité, et avoir
le respect des opinions de ceux qui pensent différemment
de nous. Nous exigeons qu'ils arrivent à cette maturité
qui leur permettra de vivre avec les autres dans un esprit d'ouverture
et de générosité. La vie d'étude est
importante pour un Dominicain et nous recommandons qu'ils puissent
penser par eux-mêmes. L'étude est un élément
important de la spiritualité de la vie dominicaine. Il est
nécessaire que les jeunes soient conscients que cette vocation
les invite à donner toute leur vie sans exiger plus que la
pauvreté dans la suite du Christ.
Croyez-vous
qu'il y a un avenir pour l'Ordre à Cuba ?
Notre
avenir est enraciné dans la confiance en Dieu. Je crois en
ceux qui croient, mais je crois aussi en celui qui cherche sans
croire. Je crois en celui qui lutte pour un monde plus humain, plus
chrétien. Est-ce que je crois en l'avenir ? Oui, dans la
réconciliation. 